jeudi 11 octobre 2012

"L’école catho s’arrange pour concentrer un public favorisé"




Alice Dive (La Libre Belgique)
H. Delforge (ULB) parle de “ségrégation scolaire” de la part des parents. Le sociologue estime que le libre ne mélange pas assez les publics dans les écoles.
Entretien
Suite à la publication la semaine dernière de notre série consacrée à l’enseignement catholique, plusieurs réactions sont parvenues à "La Libre", notamment du réseau officiel. Nous y revenons avec Hugues Delforge, sociologue et chercheur à l’Université libre de Bruxelles.
PAR LA VOIX DE L’ANTHROPOLOGUE OLIVIER SERVAIS (ucl), NOTRE SERIE PARTAIT DU CONSTAT SUIVANT : ALORS QUE LA SOCIETE ACTUELLE TEND A SE SECULARISER, DE PLUS EN PLUS DE PARENTS CHOISISSENT L’ECOLE CATHOLIQUE POUR LEURS ENFANTS. lES SORTIES RELATIVES AU DECRET INSCRIPTIONS EN VIGUEUR EN PREMIERE SECONDAIRE ONT RELEVE QUE 80 % DES ECOLES COMPLETES RELEVAIENT DU RESEAU CATHOLIQUE. cOMMENT ANALYSEZ-VOUS CE CHIFFRE ?
Avant toute chose, il faut rappeler que la répartition actuelle enseignement libre - enseignement officiel est de 50-50. Soixante pour cent des élèves du secondaire sont dans une école catholique en Communauté française, tandis que les quarante autres sont dans une école du réseau officiel. C’est exactement l’inverse pour les élèves du primaire. Il y a donc un équilibre à ce niveau-là. Quant aux 80 % d’écoles catholiques réputées complètes dans le cadre du décret inscriptions, on touche directement ici à la question du profil de la population scolaire. Selon moi, le réseau libre utilise cet argument des 80 % comme son core business. Les écoles catholiques se sont arrangées pour concentrer en leur sein une population plus favorisée. Bien sûr, je n’exclus pas le fait qu’il y ait aussi des enfants issus de classes plus populaires dans les écoles cathos, mais cela reste une minorité.
QUEL EST LE NŒUD DU PROBLEME ?
En sociologie de l’éducation, on appelle cela le "marché scolaire". En Belgique, nous vivons dans un contexte de concurrence entre écoles où l’un des enjeux fondamentaux est le choix de l’institution scolaire. Parmi les critères de choix, la qualité du projet pédagogique et la proximité par rapport au domicile et/ou au lieu de travail interviennent. Mais c’est le profil de la population scolaire qui reste l’élément déterminant.
C’EST-A-DIRE ?
Les parents veulent protéger leurs enfants du contact avec des personnes issues de milieux plus précarisés, de situations dangereuses. Ils choisissent donc des écoles dans lesquelles on ne trouvera pas les populations moins aisées. Ce constat est d’autant plus vrai quand les parents sont eux-mêmes issus de milieux aisés et qu’ils souhaitent trouver une école qui correspond à des projets de mobilité sociale, c’est-à-dire où leurs enfants pourront recevoir au moins le même niveau d’instruction qu’eux. C’est ce que les sociologues de l’éducation appellent la "stratégie d’évitement". Quant aux parents issus des classes populaires, le problème, c’est leur manque d’informations. Ils ne connaissent pas bien le système scolaire, souvent parce qu’ils ne l’ont pas eux-mêmes expérimenté ou parce qu’ils ont un capital social plus faible, ils n’ont pas beaucoup de connaissances ni de contacts.
ON TOUCHE CLAIREMENT A LA NOTION DE REPUTATION ICI…
Appelez cela "réputation", pour ma part je parle de "ségrégation scolaire". Du point de vue des parents, la réputation correspond à la fréquentation des écoles. Ils recherchent des établissements où il n’y a pas trop d’incivilités, où les élèves ne sont pas trop turbulents, où les dangers urbains sont minimes. Mais la question qu’il faut se poser, c’est "que voulons-nous ?" Que nos écoles soient le reflet de la société, de la réalité sociale, que nos enfants grandissent dans un contexte de diversité ? Ou qu’elles soient des espèces de lieux où on forme d’un côté les élites, de l’autre les populations plus défavorisées ? Le réseau officiel remplit bien son rôle en termes d’offre scolaire, c’est-à-dire qu’il parvient à combler le fossé qui existe entre ces écoles d’élite et celles dites "difficiles". Il faut mélanger les publics dans les écoles. Selon moi, les écoles catholiques ne le font pas assez. Mais est-ce que ces dernières portent le projet d’avoir une école qui, dans l’ensemble, soit juste ? Je vous pose la question.
D’AUCUNS AFFIRMENT POURTANT QUE CE N’EST PAS TANT LE PROFIL DE LA POPULATION SCOLAIRE MAIS BIEN LE PROJET PEDAGOGIQUE DE L’ECOLE CATHOLIQUE QUI SEDUIT LES PARENTS. QUE LEUR REPONDEZ-VOUS ?
Tout établissement scolaire, quel qu’il soit, doit avoir un projet pédagogique qui lui est propre. C’est valable pour tout type d’enseignement, qu’il soit officiel ou libre. Cela étant, pour ce qui est de l’enseignement de la Communauté française, c’est vrai que l’on peut s’interroger sur l’essence de son projet pédagogique. Parce que son pouvoir organisateur, son PO, c’est la Communauté française elle-même. Sans doute que le fait d’avoir une administration qui a des activités très lourdes de gestion de l’ensemble de l’éducation en Communauté française et qui doit en plus se comporter comme un pouvoir organisateur pose problème. À partir du moment où la machine administrative est trop lourde et qu’elle ne permet plus d’apporter des modifications au projet pédagogique, il faut se remettre en question.
QUE PRECONISEZ-VOUS COMME SYSTEME SCOLAIRE ?
Pour moi, la priorité absolue doit être l’égalité et l’équité entre et dans les écoles. En d’autres termes, plus de mixité scolaire. Il faut aussi envisager un refinancement de fond des écoles. Notre enseignement est sous-financé. Pour l’ensemble des écoles, il y a un manque cruel de moyens. Les réseaux se battent les uns contre les autres pour savoir quel est celui qui doit avoir le plus de moyens face à une enveloppe fermée. Notre école est malade des réseaux. Alors, soit on accepte un système en réseaux qui coûte plus cher et on injecte plus d’argent, soit on supprime les réseaux et on fonctionne avec un seul système d’enseignement, un seul système de financement où les règles sont les mêmes pour tout le monde. Mais en Belgique, on le sait, cette dernière option relève de l’utopie.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
NOTRE ECOLE EST MALADE DES RESEAUX

Cette excellente analyse a déchainé un tsunami de protestations au sein du forum ultra réac de la Libre. "Encore un qui vit sur Mars."
"C'est un de ces gauchistes qui ne voient toujours les dégâts que fait l'immigration d'une certaine populace chez nous." "Le discours de ce prof est partisan et voilà tout." "Le sociologue estime que le réseau libre ne mélange pas assez les publics dans les écoles. Et ça, ça va : l'ULB s'arrange pour concentrer un public laïc ?  Ou encore: le dimanche les églises s'arrangent pour concentrer un public catholique ? (idem pour les temples protestants, les synagogues et les mosquées )."
C'est une évidence, la politique du réseau libre catholique induit un véritable apartheid scolaire financé par la Communauté française, c'est à dire les impôts de tous.
La paix scolaire après le pacte et la guerre du même nom a permis au réseau catho de se développer considérablement en attirant les meilleurs élèves et en laissant à l'officiel le soin d'alphabétiser les autres. Dans quel dessein? De les évangéliser? Pas sûr du tout. Apparemment, le réseau catho s'est largement sécularisé, à telle enseigne qu'un lecteur a même laissé entendre que le libre catho pratiquerait le libre examen avec plus de conviction que l'officiel.
S'il en est ainsi, il n'y a vraiment aucune raison de maintenir des réseaux concurrents puisqu'ils ne prônent pas un projet vraiment différent mais se contentent de confirmer et surtout de renforcer la ségrégation sociale.
C'est donc le moment, nous en sommes plus persuadés que jamais, de fusionner les réseaux en autre chose et faire ainsi de formidables et nécessaires économies d'échelle.
"La priorité absolue doit être l’égalité et l’équité entre et dans les écoles. En d’autres termes, plus de mixité scolaire."
On en est loin. Un lecteur commente: "Ceci est un faux débat. On ne peut pas demander à l'école une mixité sociale si elle n'existe pas dans la cité, même si elle est souhaitable."
De fait: la bourgeoise bruxelloise qui ne veut pas de la mixité sociale, ni pour elle , ni surtout pour ses enfants  a tourné le dos à la capitale pour aller s'établir dans les ghettos protégés des communes du sud et de la banlieue flamande et au-delà jusque dans le Brabant Wallon. Elle entend bien inscrire ses enfants dans les écoles de son choix. "Les parents veulent le bien pour leurs enfants et pensent que l'école élitiste est ce qu'il y a de mieux pour eux. "
Un grand géographe anglais, sir Peter Hall, expliquait récemment à Bruxelles qu'il faudrait que la "middle class" des grandes villes comprenne qu'il est impératif que ses rejetons partagent le même enseignement que les fils et les filles de l'immigration. Et il ajoutait que c'était un choix politique difficile mais indispensable pour éviter un clash social majeur. Je crains qu'il ait raison et qu'il faudra oser prendre ce genre de risque. ". "Pour moi, la priorité absolue doit être l’égalité et l’équité entre et dans les écoles. En d’autres termes, plus de mixité scolaire." (H. Delforge).  Comment? "Il faut mélanger les publics dans les écoles. Selon moi, les écoles catholiques ne le font pas assez."
Dans le vaste marché scolaire bruxellois où le client est roi, la marketing catho fait merveille et l'"enquête" de la Libre y contribue en le renforçant. Ce marché scolaire dérégulé n'est-il pas la poursuite de la guerre scolaire par d'autres moyens?
Mais attention, la Communauté française qui finance l'enseignement francophone est exsangue. De plus, elle ne bénéficiera bientôt plus des transferts venus de Flandre.
Alors que faire concrètement?
On nous demande de faire plus avec moins. La solution existe: la fusion des réseaux? On en parle. On parle surtout d'une fusion voulue par le Ps (avec la complicité du Cdh grand supporter de l'école libre) des réseaux communaux, provinciaux d'avec celui de la Communauté française. Cela entraînerait la disparition des dernières  écoles secondaires communales dites d'excellence du réseau officiel à la plus grande satisfaction du Libre volontiers élitaire.
Quid alors de la création d'un réseau unique indépendant à charte pluraliste? Cette charte existe, il suffit de l'actualiser.
On nous dit que le Libre n'y consentira jamais.
Ne nous dit-on pas également qu'un nouveau réseau, de caractère musulman (bénéficiant de financements extérieurs) est en construction et qu'il sortira de terre beaucoup plus vite qu'on ne l'imagine. Est-ce cela que nous voulons? Vraiment?
Déjà que notre école est "malade des réseaux", faut-il en ajouter un lequel risque de drainer un nombre considérable d'élèves et les soumettre à un projet de valeurs pas forcément solubles, on peut le craindre,  dans un système pluraliste et démocratique?
Il est plus tard qu'on n'imagine.
On nous permettra donc de nous étonner que ne ressorte pas des cartons le projet tellement séduisant de construire enfin cette école dite pluraliste et philosophiquement neutre à laquelle d'aucuns rêvent depuis tellement longtemps.
Et que ceux qui veulent des établissements socialement privilégiés les organisent désormais sur une base privée sans subventions publiques.
Mais attention, tout ceci a une dimension politique et partisane. Le CDH défend l'école catho, le MR aussi car son électorat se tourne de plus en plus vers le libre; le Ps défend le réseau officiel qu'il contrôle parfaitement et où ses partisans ont inscrit leurs enfants faute de les confier à un réseau islamique qui n'est encore que dans les cartons (mais plus pour longtemps) .  Alors, les partisans du réseau unique de caractère pluraliste, combien de divisions?
MG






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