jeudi 18 octobre 2012

"sunday bloody sunday"





Il est des jours où aucune lecture hormis celle de l’actualité ne retient plus l’attention. Ce sont ceux où l’Histoire prend le mors aux dents, où un événement se produit dont on devine qu’il est crucial, qu’on ne pourra plus faire comme s’il n’était pas survenu : il en va ainsi chaque fois qu’un point de non-retour est atteint. Il n’y a pas moyen d’en revenir avant le 14 juillet, avant le 11 septembre, nul n’en disconvient. Mais il est aussi des faits qui semblent s’inscrire dans une routine, ressembler à des centaines d’autres, et qui marquent cependant comme un cran d’arrêt. Désormais, plus rien ne sera jamais plus pareil.
Plus rien ne sera plus pareil en Belgique depuis que le vainqueur d’un simple scrutin municipal aura marché triomphalement, entouré de ses adeptes, vers l’hôtel de ville dont il s’estime désormais le propriétaire, alors qu’il ne devrait s’en sentir que le locataire. Depuis qu’il aura bousculé au passage une journaliste francophone qui lui aura tendu son micro, sans daigner lui adresser la parole. Depuis qu’il se sera montré au balcon à l’instar d’autres amateurs de pouvoir fort, pour se souvenir à temps qu’il valait mieux qu’il écarte deux doigts en signe de victoire, à la manière d’une autre figure historique, grand libérateur qui, lui, ne fit jamais de cure d’amaigrissement et ne se départit jamais de son humour. Depuis que, dans une taverne qui aurait pu servir de décor à la comédie musicale « Cabaret », il aura éructé son triomphe à gorge déployée et se sera gaussé de ses adversaires côtoyés l’heure d’avant dans un studio de télévision.

(...) Et l’on se prend à se demander ce que le plus grand écrivain flamand, Hugo Claus, aurait pensé de tout cela. Et ce qu’il en aurait écrit.
Une œuvre de lui, en l’occurrence, peut nous mettre sur la voie. C’est une pièce de théâtre qu’il composa en s’inspirant du grand mythe épique de notre littérature (et je dis « notre » parce qu’il s’agit d’un thème flamand qui fut traité en français), le « Thyl Ulenspiegel » de Charles De Coster. Il avait d’abord donné une version dramatique restée fidèle au roman. Ensuite, il en composa une variation, où Thyl ne s’opposait plus à l’oppresseur espagnol, mais aux excès d’un ennemi de l’intérieur, les hyper-nationalistes flamands. Ce texte-là est l’un des plus méconnus de son œuvre. Il aurait, s’il avait vécu le fameux « dimanche noir et jaune » que l’on vient de connaître, dut constater qu’il avait eu, une fois encore, tragiquement raison. Mais que peut l’intuition d’un poète face à la grande broyeuse qu’est l’Histoire à l’ouvrage ?
Jacques De Decker

BRUXELLES. AU BALCON D’ANVERS
Beatrice Delvaux


BELGA
Puis-je confesser mon malaise, et à tout le moins ma grande perplexité ? La victoire de Bart De Wever et de la N-VA est éclatante, triomphale. Le decorum et la manière dont elle fut proclamée ne cesse cependant de susciter questions et inquiétudes.
L’agressivité du ton, l’impression de colère et de violence rentrées, cette marche de 2 kms, avec un chef à sa tête grave et sans allégresse, cette prise de possession brutale, orchestrée, cette parade au balcon nous mettent mal à l’aise.
 Le confédéralisme est le projet à négocier. Mais c’est quoi, à part un mot ? Un programme ? Ou un cache sexe pour « indépendance. « Confédéralisme : c’est quoi le menu ? Ne serait-ce pas mieux d’expliquer le concept et toutes ses implications, aux Flamands d’abord dont on sollicite le vote sous ce label très vague ; et aux francophones ensuite effrayés par ce parti qui veut les lâcher, avant de les « convoquer » ? Quel impact pour la sécurité sociale ? Quel rôle pour le fédéral ? Quelle place pour Bruxelles ? Quelles interactions, coopérations entre ces entités fédérées ? Quel futur pour le fédéral ? Peut-on aller au-delà des anathèmes et des slogans ?
(...) Bruxelles par contre a encore beaucoup de travail et surtout un devoir de lucidité. Les règlements de comptes post électoraux (Schaerbeek, Bruxelles ville, Molenbeek, Saint Josse) accroissent l’image d’une guerre locale à l’oeuvre entre baronnies politiques, plus que d’une gestion d’ensemble. Le PS bruxellois, voire le PS tout court est dépassé. Le CDH se venge à Molenbeek de ce que Milquet a subi à Bruxelles ville, éliminant l’insubmersible Moreaux au passage. Le PS de Bruxelles Ville se débarrasse d’une Milquet qui les agace (accusation de communautarisme, de mauvaise foi, d’agitation agaçante) que Di Rupo n’arrive même pas à sauver. Et à Saint Josse, un bourgmestre socialiste d’origine turque s’impose brutalement au bourgmestre socialiste sortant, qui, lui, met déjà en garde contre l’installation d’un « système » . Pas joli joli et pas le signe en tout cas d’un parti socialiste qui a ses troupes et sa capitale sous contrôle !
La région bruxelloise, elle, est au balcon et possiblement victime des chamailleries communales avec un tandem MR-CDH tentant de ravir la région aux socialistes en 2014. En résumé ? Les partis francophones se battent sous les yeux d’un De Wever au balcon d’Anvers et aux portes de la capitale : il y a beaucoup, plus urgent et plus malin à faire ! Bruxelles a besoin de gens audacieux, sans tabous, pas de petits jeux politiques. Elle a aussi besoin de Flamands qui reconnaissent ce qu’ils lui doivent et lui apportent leur soutien. On n’y est pas, dans les deux cas.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"BRUXELLES A BESOIN DE GENS AUDACIEUX"

Comme toujours, l'analyse de Béatrice Delvaux est claire, pertinente et synthétique. Surtout, le problème de Bruxelles est parfaitement posé par l'excellente éditorialiste.
Ceci dit, il convient de revenir, comme elle le fait sur la personnalité singulière de Bart De Wever. Il faut écouter aussi "la marge" orale de Jacques de Decker qui s'y livre dans la version longue et orale de sa marge à une psychanalyse sauvage mais très réussie de l'homme fort d'Anvers.
Un internaute commente: "La joie rayonnait sur le visage de BDW ! Sa crédibilité était de gagner mais sa victoire est trop écrasante et ne correspond pas à ses plans. Il voulait infliger une dérouillée à Patrick Janssens mais surtout ne PAS devenir bourgmestre. Son aura et ses exigences ne peuvent que s'éroder au contact des responsabilités et des concessions qu'il devra bien faire. Cela ne lui permet pas de continuer à jouer son petit rôle de Calimero tyrannique. "
" On verra bien en 2014 si les flamands sont encore sous son charme."  C'est une vraie question et nous nous la posons avec insistance.
"Il ne faut pas oublier que le costume de Calimero de BDW n'est jamais que le reflet de celui que portent de nombreux Flamands, qui voient dans la Belgique un frein à leur cause et dans le Wallon un voleur du fruit de leur travail. "
Dans son édito:De Wever zal moeten kiezen, Bart Sturtewagen (  De Standaard) écrit: "Kijk naar de reacties in Franstalig België en over de grenzen. Daar heeft men het oor op het spoor en voelt men de trein aankomen. Daar hoort men de sound of drums. "
Les francophones qui ont collé leur oreille sur les rails entendent le train foncer vers eux à vive allure: "roulement de tambours"
Surtout , il se demande si les présidents flamands coalisés contre le grand Bart ont une réponse à opposer à la menace terrible qi'il représente actuellement sur le devenir de leurs partis respectifs. Le plus falot des trois, De Croo junior a opté pour la fuite en avant: il devient ministre des pensions par choix et fuit ainsi sa présidence calamiteuse du VLD.
Ayant choisi de partager le destin des francophones au sein du gouvernement fédéral,  ces présidents doivent se battre dos au mur contre l'argument massue de Bart de Wever: "de PS en de belastingregering zijn de bron van alle kwaad voor Vlaanderen: ‘PS=slecht'.
La mission du gouvernement Di Rupo est délicate: il réussira difficilement à faire comprendre à la Flandre qu'il n'est pas le parti néo-marxiste obsédé par la rage taxatoire qu'ils prétendent.

"De positie van één tegen allen maakt De Wever alleen sterker."
Jusqu'à nouvel ordre en effet cette opposition de tous contre un le renforce psychologiquement , mais cela peut changer, l'électorat de Bart De Wever se compose  de "foert- en proteststemmers" qui entendent le soutenir par leur appui inconditionnel (mais jusque quand?)

Pour Luc Huysse, le grand sociologue flamand retraité, considéré comme l'un des grands sages des Flandres, Bart De Wever doit désormais affronter trois chantiers à peu près aussi lourds à gérer que les douze travaux d'Hercule.
Premier défi: :"van België een confederatie maken." Autrement dit donner une forme juridique et concrète au concept vague de confédéralisme. Tranformer de vagues promesses en actes concrets et enclencher le mécanisme qui doit conduire à terme à l'indépendance de la Flandre. Quid dans tout cela du sort réservé par la N-VA à notre cher Bruxelles?
Deuxième défi: transformer la N-VA, simple machine électorale, en en un volkspartij, parti de pouvoir et de gestion. La N-VA manque de cadres expérimentés et aguerris aux routines du pouvoir. "de transformatie van ‘een reus op dwergvoeten’ tot een stevige formatie, een volwassen beleidspartij. "
Troisième défi, le plus rude: assurer la gouvernance et la gestion au quotidien du deuxième port européen qui est aussi la plus grande métropole flamande superbement gérée jusqu'ici  par Patrick Janssens.
Maar vooral, welk soort Vlaanderen is er gepland voor na de ‘democratische’ revolte ?
Comment le nouveau Bourgmestre élu d'Anvers va-t-il affronter, dans la métropole, la problématique liée à l'immigration (criminaliteit, allochtonen, medisch-ethische kwesties en cultuur) ?
Comment le tribun et sénateur De Wever, ce Cicéron des Flandres, va-t-il se transformer en un Caton pragmatique?
"Van de drie werven die De Wever te wachten staan is het burgemeesterschap misschien wel deze met de meeste risico’s. Het zou me daarom niet verrassen als hij zijn Antwerpse sjerp binnen anderhalf jaar rond de lenden van iemand anders wikkelt."
Huysse laisse entendre, et nous partageons cette prophétie, qu'il risque d'abandonner assez rapidement l'écharpe maïorale par exemple à la Walkyrie blonde qui partout l'accompagne comme son ombre, son anima jungienne.
En traversant la ville d'Anvers à pied et en haranguant la foule de ses partisans du haut du balcon de l'hôtel de Ville d'Anvers, BDW a pris la pose d'un Caesar Imperator. Veni vidi vici. Au vrai il n'a rien vu encore.  Qu'il se souvienne  qu'« il n'y a pas loin du capitole a la roche tarpeïenne »

GUEULE DE BOIS
Christine Laurent - Rédactrice en chef du Vif/L'Express

Certes, De Wever est un stratège remarquable. Mais ne nous y trompons pas. Il a surtout exploité l’immense insatisfaction qui va croissant en Flandre. La N-VA réussit en effet la prouesse d’attirer tous les mécontents : les déçus de l’Open VLD, du SP.A, du CD&V, de la Lijst De Decker, comme ceux du Vlaams Belang, ce qui n’est pas une mince victoire. Oui, la Flandre vote à droite, mais au fédéral, elle est dirigée par un gouvernement qui fait la part belle à la gauche. De plus, Di Rupo 1er ne bénéficie pas d’une majorité dans le nord du pays. Au nord, ça ne passe plus.



Alors, du bas en haut de l’échelle sociale, l’insatisfaction gronde, le ressentiment progresse, la Flandre s’aigrit. Le gouvernement fédéral, considéré comme le champion de l’immobilisme et du surplace, est honni. Une coquille vide. De fait, De Wever a su magnifiquement capter cette aigreur, et promettre des lendemains indépendantistes qui sonnent doux aux oreilles des électeurs. L’erreur des francophones serait de sous-estimer cette lame de fond, de détourner le regard, comme ce fut le cas en 2007, et de se laisser porter par le mirage du « on verra bien plus tard, nous ne sommes demandeurs de rien ». Le peuple soutient De Wever, l’établishment flamand aussi ; le leader a gagné ses galons de respectabilité, il est déterminé, il ne reculera pas. Ceux qui ont voté et voteront encore pour lui non plus.



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