mardi 16 octobre 2012

THE DAY AFTER



LETTRE OUVERTE A BERNARD CLERFAYT

Monsieur le Bourgmestre,

Dimanche dernier, toutes les caméras étaient braquées sur deux hôtels de ville, celui d'Anvers et celui de votre commune.
A Anvers, Bart de Wever a mangé sa dernière tartine de pain blanc. Vous me direz qu'il est au régime et que celui-ci lui impose le pain gris. Désormais il lui faudra digérer le pain noir de la gestion quotidienne, affronter les problèmes résultant de l'immigration, s'atteler à une situation sociale difficile dans une métropole dont certains quartiers sont touchés (comme à Bruxelles)  par l'appauvrissement et la discrimination et partant, un taux élevé de chômage et de criminalité. Tout cela, en demeurant à la tête de son parti et en faisant campagne pour les régionales de 2014. Mission cyclopéenne, surhumaine et suicidaire!
Le second théâtre sur lequel se focalisèrent tous les objectifs était la maison communale de Schaerbeek, sur laquelle Laurette Onkelinx avait jeté une nouvelle fois son dévolu. En vain.
Aux visiteurs qui pénètrent dans votre cabinet maïoral désuet, vous le décrivez volontiers comme le bureau des trois ânes, désignant un tableau de Verboeckhoven qui en compte deux et votre siège maïoral vide. Jolie antiphrase qui a le don de briser la glace et de mettre l'interlocuteur à l'aise. C'est tout vous, en une boutade.
Venant de Lasne (prononcez l'âne), votre principale challenger n'a pas compris que l'âne schaerbeekois jamais ne bute deux fois sur la même pierre. Mal lui en prit.
A la différence de Bart De Wever, gestionnaire néophyte et autoproclamé, vous maîtrisez la problématique complexe du multiculturalisme, les défis du logement, de la petite délinquance et de la démographie galopante. Depuis près de 18 ans, vous gérez ces problèmes au quotidien avec efficacité et doigté.
Quand vous accédâtes au maïorat, le professeur de sciences économiques de l'UCL qui fut votre maître de thèse, me confia que les Schaerbeekois avaient beaucoup de chance de vous avoir. "C'est le plus brillant de tous mes anciens étudiants".
Il ne se trompait pas. Ceci dit, votre adversaire et son parti viennent de comprendre à leurs dépens que le clientélisme communautariste et ethnique à outrance avait atteint ses limites.  Vous ne mangez pas de ce pain-là.
A Anderlecht, à Molenbeek, un parti nommé "Islam" a engrangé plus de 4% de voix (près de 3% à Bruxelles ville).  En revanche, un parti de gauche tiré par un fils d'immigré laïque, issu d'une dissidence d'avec le PS, a fait des voix à Schaerbeek. A Saint-Josse, surfant sur la vague communautariste, un candidat d'origine turque a fait près de deux fois plus de voix de préférence que le maïeur placé en tête de la liste du bourgmestre. A Anderlecht, on annonce la création d'un enseignement de confession musulmane, de même qu'à Anvers.
C'est dire que les défis qui attendent les Bruxellois et notamment les Schaerbeekois sont titanesques.
Et pourtant, nous sommes nombreux à le déplorer, le grand absent de la rude campagne qui s'achève fut, de toute évidence, le volontarisme interculturel fondé sur le respect de l'autre, le renoncement au conflit, l'entente et la coopération par le dialogue franc.
Jamais auparavant on n'avait vu dans votre commune autant d'affiches aux visages de candidats allochtones, pardon, d'origine étrangère, sur les vitrines des commerces de proximité. Communautarisme à outrance? On peut le supposer!

Au cours d'un débat électoral animé organisé par "Agissons ensemble" qui vous opposait aux autres têtes de listes schaerbeekoises, vous avez plaidé pour une "démocratie vivante" en pointant trois enjeux essentiels à vos yeux:
1. gérer la question de la ville (logement, sports, culture, pauvreté)
2. gérer le "vivre ensemble" par le biais de l'"interculturel" et pointer les talents des Schaerbeekois pour les épanouir pleinement
3. gérer le défi démographique  (naissances, immigration enseignement, logements sociaux, parkings publics)
Réaliste, vous avez promis d’éviter de "tomber dans le rêve absolu".
Mais encore?
Est-ce à dire que vous n'auriez pas le cran de transformer l'échevinat de la culture en un véritable échevinat interculturel, un ambitieux échevinat des identités et des cultures plurielles?
Que vous n'oseriez plus confier la Maison des Femmes et l'échevinat de l'égalité homme-femme à une militante laïque issue de l'immigration?
Que vous hésiteriez à confier l'échevinat de l'instruction publique au meilleur cheval de votre écurie ou alors à faire confiance à celui qui s'est engagé à créer à Schaerbeek le premier "échevinat de l'éducation" pratiquant une vraie synergie entre les réseaux concurrents?
Que vous hésiteriez à confier l'échevinat des cultes à quelqu'un qui ait l'expérience du dialogue interconvictionnel?
En matière d'interculturel, Monsieur le Bourgmestre, tant reste à faire dans la région bruxelloise. L'interculturel, beaucoup en parlent, y compris le bourgmestre de Schaerbeek, mais qui le pratique vraiment?  
De fait, c'est sans doute à Saint-Gilles que la mayonnaise interculturelle semble prendre le mieux. Cependant, c'est dans votre commune que fut inaugurée « Mille et une Pages », la première bibliothèque publique interculturelle et que fut tourné le film « Une leçon de tolérance », à l'école communale n°1, au coeur des ghettos de la rue Josaphat. Il montre qu'une pédagogie interculturelle dynamique ne relève pas de l'utopie.
Marie-Dominique Simonet est persuadée que la mixité sociale s'instaure par décret. Mais, Monsieur le Bourgmestre, nous savons qu'il n'en est rien. Pas de mixité scolaire sans mixité des quartiers. Et de fait, celle-ci existe dans votre commune qui a énormément changé depuis l'ère Nols où s'opposait un bas Schaerbeek prolétarisé et complètement laissé à l'abandon, opposé à un haut de Schaerbeek embourgeoisé. La gentrification fut le levain qui fit monter la pâte dans les quartiers autrefois discriminés et où vous avez eu la témérité de vous domicilier. Quant au haut de Schaerbeek, plus bourgeois-bohème, il s'est largement popularisé.
Que ne faites-vous pas du parc Josaphat un lieu emblématique de  rencontres et d’échanges, sur base d'un dialogue interculturel permanent, avec des apéros urbains et des concerts interethniques?  (Avez-vous vu le film « El Gusto » ? Si non, courrez-y c'est de l'interculturel pur jus par le biais de la musique)
Le vivre ensemble cosmopolite et convivial se développe spontanément dans le quartier Louis Bertrand, qui n'est pas le vôtre par hasard.
De plus en plus cosmopolite, le modèle Schaerbeekois, prototype d'un nouvel art de vivre la ville, contraste avec le modèle anversois mono-culturel et sécuritaire rêvé par l'homme fort de la N-VA.
Ce qui est devenu possible à Schaerbeek doit pouvoir l'être partout ailleurs, à Marseille, à Berlin, à Rotterdam et même dans la métropole anversoise.

L'effet de Wever a fait bouger les lignes, à Anvers, dans les Flandres profondes et jusque dans les bastions socialistes bruxellois qu'il a ébranlés en fustigeant le clientélisme communautariste, et jusqu'au sein même du gouvernement fédéral qu'il a fragilisé.
A quand l'effet Clerfayt, qui stimulerait partout dans la capitale cette dynamique inter et transculturelle capable de transformer Bruxelles en capitale européenne du cosmopolitisme?

Marc Guiot





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