mercredi 9 janvier 2013

Le Roi, sa loi, sa liberté

Une opinion de François De Smet, philosophe.
Rappelons les termes de cette polémique inattendue émergée en pleine trêve des confiseurs. Le Roi aurait-il dû ou non s’abstenir de faire référence dans son discours royal au climat des années 30 et au populisme, visant indirectement par ce biais, comme presque nul ne le conteste, la N-VA ?
Listons ces trois éléments : les années 30, le populisme et la personne du Roi. La référence aux années 30 est dans l’air du temps. C’est du point Godwin "soft", consistant à ne pas renvoyer directement au fascisme et au nazisme mais plutôt aux éléments qui l’ont précédé, de manière à inférer dans l’esprit du destinataire la réminiscence du danger. Godwin soft, mais Godwin tout de même : l’idée est d’avertir que le danger le plus grave peut se dissimuler derrière des attitudes, des propos particuliers pouvant sembler anodins.
La comparaison entre notre époque et ces années funestes qui ont vu émerger les pouvoirs autoritaires en Europe est récurrente. Est-elle fondée ? Il n’est pas absurde d’observer des occurrences : une crise économique importante, une fragilisation des modèles de société, une contestation ambiante, un succès des idées simplistes, le renvoi vers certains boucs émissaires.
Et en même temps les temps sont très différents. On élude en général la particularité de ces années 30, caractérisées par un radicalisme imprégnant l’ensemble de la société; tous les journaux la reflétaient, les citoyens s’en faisaient le relais et des partis radicaux en tiraient les marrons du feu, par analogie avec les régimes autoritaires émergeant en Europe. Aujourd’hui, la contestation de l’ordre établi est bien présente mais peine à se cristalliser dans des mouvements précis. La colère ne se cristallise en général pas vers les seuls partis d’extrême gauche ou d’extrême droite mais dans des mouvements réclamant davantage de démocratie et de participation.
Les rôles de boucs émissaires, qui étaient dévolus dans les années 30 aux étrangers et aux systèmes parlementaires, sont partagés aujourd’hui entre des personnes physiques (les étrangers, les hommes politiques) mais aussi des concepts ou des structures (au premier rang desquels l’Europe, les banques, le monde de la finance). Bref, le recours aux fantômes du passé pour avertir sur le présent n’est pas inutile mais est risqué, car il est en soi insuffisant et peut rapidement se voir taxé du même populisme que celui qu’il entend combattre. En histoire, les mêmes causes n’engendrent pas toujours les mêmes effets, parce que la mémoire collective cadre le contexte en empêchant les évènements de se répéter de la même façon. C’est le moment de se souvenir de Confucius : l’expérience est une lampe accrochée dans le dos et qui n’éclaire que le chemin déjà parcouru.
Deuxième axe : le procès en populisme. Le populisme est une mouvance politique visant à flatter les aspirations du peuple, à lui offrir des solutions simplistes de mauvaise foi, et à critiquer les élites. Le populisme pratique aussi le recours au bouc émissaire, personnage logique de la solution simpliste mettant en scène une solution à chaque problème, et ne pouvant donc expliquer la persistance d’un problème que par une figure néfaste empêchant volontairement sa résolution.
La N-VA satisfait-elle à cette définition ? La N-VA est un parti démocratique. Son objectif n’est pas de former un régime fasciste mais de prospérer sur le lit de la simplification, de la critique des structures empêchant la Flandre de s’émanciper pleinement - ce qui suppose que la Flandre possède un potentiel bien meilleur que les autres régions - et d’aboutir à un climat rendant peu à peu l’indépendance de la Flandre acceptable.
A ce titre, il faut juger sur pièces. Une formation qui fait son beurre sur le constat que les structures actuelles sont inefficaces fait-elle usage d’un certain simplisme ? Une formation qui traite les Wallons de junkies et d’assistés fait-elle usage du bouc émissaire ? A chacun de juger mais force est de reconnaître que ceux qui traitent ce parti de populiste, qu’ils soient rois ou non, ont des arguments sérieux et méritent mieux que de se faire traiter d’hystériques.
Il faut toutefois immédiatement préciser que, à ce régime, la N-VA ne serait sans doute pas le seul parti à pouvoir revendiquer ce qualificatif de populiste, au moins occasionnellement.
Ici intervient la troisième composante de ce débat; quand bien même le climat actuel empesterait-il les années 30, quand bien même serait-il légitime de qualifier une formation politique de populiste, était-ce au Roi de le faire ? Une polémique du même style avait eu lieu il y a quelque temps sur l’opéra La Muette de Portici, qu’il était question de rejouer à Bruxelles; sa programmation à la Monnaie avait finalement été écartée parce que jugée trop belgicaine.
Il n’y a qu’en Belgique qu’on peut être trop belgicain, et ce simple constat est troublant. Notre pays est en telle voie de déliquescence qu’afficher un a priori favorable à l’unité du pays devient une position parmi d’autres. Le parallèle avec le discours royal de Noël réside en ceci : peut-on légitimement demander au Roi d’être au-dessus de la mêlée au point de se tenir à équidistance de toutes les positions politiques défendues, quel que soit le succès qu’elles rencontrent ?
Des limites existent pourtant, au moins intuitivement. Ainsi, si demain un parti prônant l’inceste ou la libre circulation des armes à feu remportait un succès important, on n’imagine pas pour autant le Roi s’abstenir d’en partager, dire sa préoccupation. Donc, si les limites existent, quelles doivent-elles être, outre l’ordre public et les bonnes mœurs ? Il est possible que les réponses à cette question diffèrent, mais se la poser est légitime.
La N-VA est ouvertement indépendantiste et républicaine, et c’est son droit. Le Roi représente la synthèse de tout ce qu’elle souhaite faire disparaître, fut-ce le plus démocratiquement du monde. Malgré ce danger fonçant droit sur lui, d’aucuns s’émeuvent que le Souverain ne reste pas en permanence les bras ballant, sans réagir, tel le lapin fixant les phares de la voiture sur le point de l’écraser, parce que, parait-il, il sortirait de son rôle s’il prenait la parole pour se défendre. Peut-être n’est-ce pas le mouvement le plus stratégique que de dénoncer cette réalité de front dans un discours de Noël.
Mais le fait que le Palais et le gouvernement aient jugé utile de le faire par ce biais trahit hélas une grande solitude et un profond sentiment de désemparement : car qui en Flandre défend encore le Roi ? Qui ose même soutenir franchement le gouvernement fédéral ? Qui n’a pas peur d’être taxé de collaborateur de la monarchie et des francophones, ridiculement réduits pour l’occasion à l’Etat-PS ?
L’impression que la parole est liée au nord du pays et que personne n’ose s’opposer à la N-VA est-elle vraiment infondée ? Le Roi utilise sa parole pour se défendre parce que personne d’autre en Flandre n’ose le faire. Et que faire d’autre d’ailleurs ? Laisser Bart De Wever démolir tranquillement les structures du pays dans les esprits un peu plus à chacune de ses chroniques dans le "Standaard" sous le regard tétanisé des autres responsables flamands ?
La neutralité absolue n’existe pas. Oui, le Roi et son gouvernement représentent un camp, celui que leur donnent leur propre existence et la Constitution, celui d’une Belgique fédérale unie. Il est légitime de leur faire un procès en stratégie politique, mais pas en authenticité. La neutralité imposée au Souverain doit-elle aller jusqu’à lui demander de regarder passivement le train lancé vers lui à toute allure sans rien faire ni pour l’éviter ni pour le faire changer de voie ?
Cette polémique rappelle que deux écoles sont en train de s’installer face à la N-VA : ceux qui pensent que ne rien faire, ne rien dire, ne pas respirer quand M. De Wever parle ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer. Et ceux qui pensent que l’attaquer, le dénoncer, combattre ses propos ne sert qu’à valider ses thèses et à le renforcer.


"LES MEMBRES DE LA COALITION SE PASSERAIENT VOLONTIERS DE LA CRITIQUE DE DI RUPO A L'ENCONTRE DE LA N-VA"
Le Vif
Journaliste politique du magazine flamand Knack, Walter Pauli estime que Di Rupo devrait être plus conscient du fait que son gouvernement ne bénéficie pas d’une majorité en Flandre. "La N-VA est presque aussi forte que les trois partis flamands de la majorité réunis. Les membres de la coalition se passeraient donc volontiers des critiques de Di Rupo à l’encontre de la N-VA."

ELIO DI RUPO CONTINUE A DEFENDRE LE DISCOURS DE NOËL DU ROI ET QUALIFIE LA N-VA DE "PARTI TRES DANGEREUX".
Walter Pauli: Il est logique qu’il défende le discours de Noël du roi : le premier ministre a donné lui-même son feu vert au texte. De plus, des membres du CD&V tels que Kris Peeters ont fait comprendre qu’ils attendaient une bonne explication de la part du premier ministre. Di Rupo a estimé devoir en fournir une. Seulement celle-ci a été comprise en Flandre comme "adding insult to injury". Etait-ce consciemment? Oui, dans le sens où Di Rupo voulait absolument faire valoir ses arguments : la N-VA est un parti dangereux pour la survie de la Belgique. Dans un certain sens, on pourrait même dire que cette phrase relève de la pure logique, et que beaucoup de membres de la N-VA approuveraient cette thèse avec fierté.
Di Rupo était le dernier à pouvoir le dire. Mais s’il avait prétendu le contraire - "S’il y a quelque chose que je ne crains pas ou qui ne m’inquiète pas, c’est bien la N-VA" – il aurait également déclenché la polémique.
La question est donc de savoir si Di Rupo avait raison d’évoquer la N-VA dans le contexte actuel. Il était évident qu’on lui poserait la question même si un enfant pouvait prévoir que "la N-VA est dangereuse pour le pays" serait abrégée à "la N-VA est dangereuse". Si ce genre d’affirmations est fort bien reçu par la base PS de Di Rupo, les membres flamands de la coalition s’en passeraient volontiers.
Di Rupo devrait être plus conscient que son gouvernement ne dispose pas d’une majorité en Flandre, que la NV-A est presque aussi forte à elle toute seule que les trois partis de la majorité flamande réunis. Que, s’il souhaite vraiment que les membres flamands de la coalition se renforcent, il doit mieux estimer leur position difficile, y compris la concurrence subie par l'Open VLD et le CD&V de la part de la N-VA vis-à-vis de leur électorat flamand entreprenant. Dans ce sens, les propos de Di Rupo n’étaient absolument pas raisonnables. Les réactions des présidents du Open VLD et du CD&V parlent d’elle-même.
LA REACTION DE LA N-VA A L’ENCONTRE DU DISCOURS DU ROI ETAIT-ELLE EXAGEREE?
Walter Pauli: En tous points, Bart De Wever a réagi le plus vivement possible. S’il n’a tout juste pas exigé l’abdication du roi, il lui refuse le droit d’encore jouer un rôle dans la formation. Sa réaction impassible suite à l’interview de Di Rupo prouve qu’il est conscient d’avoir énoncé des propos "à la limite". De Wever ne doit pas, non plus, rouler des mécaniques tous les jours. Il doit tenir compte de la coalition anversoise . Il collabore avec le CD&V et l’Open VLD, les deux membres du gouvernement fédéral qui ont le plus à perdre et donc le plus à craindre de la N-VA.


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