samedi 19 janvier 2013

Paul Magnette : "Le conflit communautaire fait partie de la Belgique "


François Brabant VIF
Fin novembre, le nouveau bourgmestre de Charleroi accordait au Vif/L’Express une longue interview où il dévoilait sa vision quant à l’avenir de la Belgique et à la place de la gauche en Europe. Nous en republions des extraits aujourd’hui, au lendemain de l’accession de Paul Magnette à la présidence du PS.

CERTAINS PREDISENT UN BIG BANG POLITIQUE POUR 2014. L’AVENIR DE LA BELGIQUE VOUS INQUIETE ?
Non. On discourt beaucoup sur la disparition du pays, mais c’est un fantasme. La Belgique est indissoluble. Pendant les 541 jours de négociations, de juin 2010 à décembre 2011, on a eu tout le loisir d’y réfléchir. J’ai consulté beaucoup de collègues juristes : si on se trouvait dans l’obligation de chercher un plan B, comment s’en sortir ? Eh bien, il n’y a pas de voie de sortie ! C’est aussi simple que ça.
MAIS SI LA BELGIQUE DEVIENT INGOUVERNABLE, A-T-ELLE ENCORE UN SENS ?
Pour séparer la Belgique, vous avez trois options. Un : la guerre civile. Personne ne veut en arriver là. Deuxième scénario : une rupture à l’amiable, à la tchécoslovaque. Mais la Tchécoslovaquie a été construite par l’addition de deux anciens Etats de l’empire austro-hongrois. Chaque partie du pays avait sa capitale, avec une frontière administrative très claire entre les deux. Chez nous, c’est infiniment plus compliqué. Troisième scénario : la déclaration d’indépendance unilatérale. La Flandre ne le fera pas, car elle perdrait aussitôt sa qualité d’Etat, elle ne serait plus membre de l’Union européenne, de l’Otan, de l’ONU. Je ne vois pas la Flandre entamer une grande tournée diplomatique pour regagner son statut d’Etat. De plus, la Belgique résiduelle pourrait mettre son veto à une entrée de la Flandre dans l’Union européenne. Bref, personne n’a les moyens de provoquer la disparition de la Belgique. Tout le monde doit donc jouer le jeu du compromis. Ceux qui ne le font pas prennent le risque de paralyser le système.
PENSEZ-VOUS QU’IL SERA UN JOUR POSSIBLE DE PACIFIER LA BELGIQUE ?
Le conflit communautaire fait partie de la Belgique. C’est un trait de son identité. Ce n’est pas une pathologie. Notre pays s’est construit autour de trois grands clivages. Un : le clivage entre le capital et le travail, qui a donné le clivage gauche-droite. Deux : le clivage confessionnel, qui reste assez agissant dans notre pays, quoi qu’on en dise. Et trois : un clivage autour de la question territoriale et linguistique. Il faut simplement se dire que ce sont les données normales du jeu politique. Tout comme la gauche et la droite, éternellement, se confronteront, le conflit linguistique et territorial, lui aussi, sera toujours là.
QUATRE FLAMANDS SUR DIX VOTENT POUR UN PARTI INDEPENDANTISTE. COMMENT L’EXPLIQUEZ-VOUS ?
La plupart des électeurs de la N-VA ne sont pas séparatistes, puisque 80 % des Flamands disent qu’ils ne sont pas séparatistes…
A NOUVEAU, VOUS SEMBLEZ DEDRAMATISER LA MENACE NATIONALISTE. POURTANT, EN 2014, LE PAYS JOUERA GROS, NON ?
Vu les trends électoraux, ce serait très étonnant que la N-VA s’effondre en 2014. La question, dès lors, est extrêmement simple : Bart De Wever pourra-t-il conclure un accord qu’il osera présenter à son congrès ? La clé, elle est là. Le problème de la N-VA, c’est qu’elle a poussé trop vite. C’est un micro-parti d’opposition, très radical, devenu brusquement un grand parti. Il n’y a pas d’adéquation entre son poids électoral et la réalité du parti derrière. On l’a vu en 2010 : si on n’arrivait pas à négocier, c’est notamment parce que la N-VA n’avait pas assez d’expertise juridique et financière.
A PRIORI, IL N’Y A PAS DE RAISON QUE NEGOCIER AVEC LA N-VA SOIT PLUS SIMPLE EN 2014.
Un parti, c’est trois choses : des leaders, un appareil et des militants. Leurs leaders, on les connaît, ils n’ont pas changé. Leur appareil d’étude, semble-t-il, s’est un peu étoffé. Il peut aujourd’hui produire une analyse réaliste des choses, et pas des slogans creux comme en 2010. Reste une inconnue : la base militante. Jusqu’à présent, elle reste celle d’un micro-parti nationaliste. C’est parce qu’il connait le radicalisme des militants N-VA que Bart De Wever, j’en suis convaincu, n’a jamais osé leur présenter un compromis.
S’IL N’A PAS OSE EN 2010, POURQUOI OSERAIT-IL EN 2014 ?
C’est toute la question. Pour être en mesure d’accepter un compromis, il doit élargir sa base, intégrer de nouveaux adhérents, changer la nature de son parti.
D’APRES VOUS, QUE VEUT AU JUSTE BART DE WEVER ?
Gouverner à droite. Il est en train de réussir son coup à Anvers. Et ce qu’il voudrait un jour, c’est un gouvernement de droite au fédéral, sans les socialistes.
LES RESPONSABLES POLITIQUES BELGES VOUS PARAISSENT-ILS A LA HAUTEUR DE LA CRISE QUE TRAVERSE LE PAYS ?
Le problème n’est pas là. On a un personnel politique de très haute qualité. Un des meilleurs d’Europe, je le pense très honnêtement. Vous pouvez mettre 12 Prix Nobel autour de la table, ils auront les mêmes difficultés.
QU’EST-CE QUI BLOQUE, ALORS ?
La tendance lourde de ces dix dernières années, c’est la quasi disparition de l’extrême droite et l’étiolement de la droite flamande traditionnelle, au profit d’un nouveau pôle, autour de la N-VA. Cette recomposition grippe toute la mécanique du compromis à la belge.
POURQUOI ?
Au départ, il y a une évolution sociologique : l’émergence en Flandre d’une nouvelle classe très fortunée. Il suffit de sillonner le nord du pays pour le constater. Ces villas toujours plus grosses, ces belles voitures… Quantité de signes de richesse, dans des régions immenses de la Flandre, pas juste quelques enclaves. Cette nouvelle classe-là s’est donnée des relais socio-économiques. Ce n’est plus le patronat classique, les anciens capitaines d’industrie, parlant parfaitement les deux langues, représentés à la FEB. A la place, le Voka s’est imposé. Petit à petit, cela a fait bouger aussi le paysage politique. La N-VA, c’est un agrégat idéologique autour d’un patronat flamand moins porté sur le dialogue social, moins enclin au compromis et un peu plus nationaliste. Cela bouleverse tous les anciens équilibres ! Parce que c’est plus à droite, mais surtout parce que c’est hors-cadre. La N-VA n’est pas présente dans tous les outils de pilotage économique, Banque nationale et autres. Elle est en-dehors du système.
APRES CINQ ANS COMME MINISTRE FEDERAL, VOUS ENTREVOYEZ DES MOYENS POUR AMELIORER NOTRE SYSTEME POLITIQUE ?
On a un des mécanismes les plus sophistiqués du monde. Je vois mal ce qu’on peut encore inventer. Notre fédéralisme, il est globalement bien conçu. Reste la question éternelle de l’articulation entre régions et communautés, qu’on n’a pas encore résolue du côté francophone. Que fait-on de la Fédération Wallonie-Bruxelles ?
VOTRE AVIS ?
Aujourd’hui, en résumé, les régions gèrent le socio-économique, tandis que les communautés s’occupent d’enseignement et de culture. On doit sortir de cette idée. Cet héritage historique n’a plus beaucoup de sens. Il y a des matières « personnalisables » qui doivent être davantage ancrées dans une logique régionale : l’enseignement technique et professionnel, par exemple. Par contre, sur le terrain de l’économie ou du logement, il faudrait des liens beaucoup plus forts entre la Wallonie et Bruxelles. Moi, je pense que le Plan Marshall doit devenir un projet commun de la Wallonie et de Bruxelles. Ce serait bien qu’il y ait des crédits bruxellois dans le Plan Marshall.
DANS VOTRE LIVRE GRANDEUR ET MISERE DE L’IDEE NATIONALE, VOUS AFFIRMEZ QUE LA WALLONIE NE MET PAS ASSEZ EN VALEUR SON IMMIGRATION. VOUS POUVEZ EN DIRE PLUS ?
Moi, je suis convaincu que le réveil économique wallon, il passera notamment par les « nouveaux Wallons ». Aujourd’hui, déjà, ceux qui investissent le plus dans la région de Charleroi, ce sont des gens d’origine italienne et d’origine turque. Ils sont très présents, très organisés, ils créent des plateformes communautaires de soutien aux jeunes entrepreneurs. Un peu à l’américaine, où une communauté s’auto-organise pour favoriser sa promotion sociale. C’est très positif. Ils reprennent des clubs de foot, des garages, des épiceries, ils réinvestissent dans des quartiers un peu à l’abandon, ils créent des écoles de devoir, également dans une mentalité à l’américaine où, quand on a réussi, on restitue une part à la collectivité.
LES WALLONS « DE SOUCHE » DEVRAIENT EN PRENDRE DE LA GRAINE ?
Un entrepreneur flamand m’a dit un jour : « Quand un homme d’affaires flamand a fait fortune, il crée une deuxième entreprise avec son fils, et puis une troisième avec sa fille. Quand un homme d’affaires wallon a fait fortune, il achète une villa en Espagne et il va jouer au golf. » Malheureusement, c’est très vrai. On critique toujours les chômeurs, mais où sont les investisseurs wallons ? Les missions économiques princières, la plupart du temps, c’est 250 entreprises flamandes et 50 entreprises wallonnes. Les hommes d’affaires wallons n’éprouvent pas assez le devoir de réinvestir dans leur région et de la soutenir. En Flandre, dans les années 1920, il y a eu un sursaut collectif, on a glorifié le Flamand travaillant dur, qui réinvestissait son capital dans d’autres business. C’est comme ça que s’est développé tout un tissu de PME, souvent d’origine familiale. Ce sens des responsabilités, les Wallons ne l’ont pas encore assez.
« NOUS DEVONS TENIR TETE A LA COMMISSION », DECLARIEZ-VOUS EN JANVIER 2012. DIX MOIS PLUS TARD, VOUS PENSEZ AVOIR ETE ENTENDU ?
Qu’on se comprenne bien, moi, je n’ai jamais été contre la rigueur budgétaire. Je suis pour l’assainissement des comptes publics, mais à côté de ça, il faut aussi de la relance. A ce sujet, je note plusieurs progrès. L’arrivée de François Hollande a changé la tonalité au Conseil européen. Le thème de la relance n’est plus tabou. On l’a vu avec les 120 milliards d’euros mobilisés pour des grands projets de relance, à la Delors. C’est une forme de keynésianisme, de politique industrielle européenne, même si ça reste insuffisant. Deuxième amélioration : le commissaire européen aux Affaires sociales a déposé une proposition sur le salaire minimum. Les sujets liés à la convergence sociale ne sont plus hors-agenda. Troisième évolution : la Commission se montre un peu plus souple dans l’application des recommandations européennes. On l’a vu, par exemple, à propos de l’indexation automatique des salaires.
QUAND DES DIRIGEANTS SYNDICAUX DENONCENT L’AUTORITARISME DE LA COMMISSION ET DE LA BANQUE CENTRALE EUROPEENNE (BCE), ILS SONT A COTE DE LA PLAQUE ?
Franchement, la BCE est plus souple qu’elle ne l’a jamais été. Elle rachète des dettes souveraines à la pelle, c’est une forme de mutualisation des dettes. Je pense que la critique sociale, elle a le devoir d’être intellectuellement honnête et de ne pas virer à de la caricature.
THIERRY BODSON (FGTB) ET MARC BECKER (CSC) APPELLENT LES DEPUTES BELGES A NE PAS VOTER LE TRAITE BUDGETAIRE EUROPEEN, QU’ILS ASSIMILENT A « UN HOLD-UP DEMOCRATIQUE ».
Honnêtement, c’est un mauvais combat. Il y a d’abord une question de crédibilité internationale. La Belgique était représentée au Conseil européen quand ces traités ont été adoptés. Elle doit tenir ses engagements. On ne peut pas signer un traité, et puis, ne pas le ratifier. Sur le fond, je ne partage pas non plus l’analyse. Les mécanismes européens resserrent très fort le contrôle budgétaire, ils induisent une perte de souveraineté des parlements nationaux, c’est vrai. Mais moi, je ne veux pas moins d’Europe, je veux plus d’Europe ! Je n’ai pas de problème avec la convergence budgétaire, si elle s’accompagne d’une convergence fiscale et sociale, et d’un renforcement du contrôle démocratique.
COMME MINISTRE DES ENTREPRISES PUBLIQUES, VOUS ETES EN CHARGE DU DOSSIER SNCB. BEAUCOUP DE FRANCOPHONES CRITIQUENT LA REPARTITION DES INVESTISSEMENTS FERROVIAIRES : 60 % POUR LA FLANDRE, 40 % POUR LA WALLONIE. VOUS AUSSI, VOUS TROUVEZ CETTE CLE INJUSTE ?
Si on tient compte de la taille du territoire, oui, elle est injuste. Si on tient compte de la démographie, du trafic et du PIB, elle n’est quand même pas si au désavantage de la Wallonie. La Wallonie qui obtient 40 % des investissements, alors qu’elle pèse à peine 35 % de la population, c’est plutôt à son avantage. Donc moi je ne conseillerais pas à la Wallonie de rouvrir une négociation là-dessus. Il vaut mieux garder cette clé, même si elle pose un problème : le réseau ferré wallon est plus long que le réseau flamand, avec des moyens pour l’entretenir et le développer nettement inférieurs. Du coup, il n’y a pas 36 solutions. La Wallonie doit faire un choix stratégique. Soit concentrer son réseau ferroviaire, concentrer les moyens sur quelques axes entre les grandes villes et les villes moyennes, et trouver d’autres solutions pour la mobilité rurale. Soit co-investir dans le ferroviaire, avec des moyens wallons. C’est un vrai choix politique.
LE MINISTRE FRANÇAIS ARNAUD MONTEBOURG PRONE LA « DEMONDIALISATION », VOUS EN PENSEZ QUOI ?
Qu’il faut être français pour comprendre ce que ça veut dire. Il y a un concept plus simple et plus clair : le juste échange. Moi, je suis pour le commerce mondial. Cela existe depuis XVIe siècle. Sinon, on n’aurait pas les tomates, le café, le chocolat, la soie, les haricots, le maïs. Il faut donc du commerce mondial, et en plus, c’est dans l’intérêt des pays en développement de pouvoir exporter leur production. Mais il faut que ce commerce soit régulé par des clauses sociales et environnementales. Je suis pour qu’on taxe lourdement les produits fabriqués en Chine, qui ne respectent pas les travailleurs et qui sont très polluants.
LA BELGIQUE DOIT DEVENIR PROTECTIONNISTE ?
Non. Entre le protectionnisme et le libre-échange tous azimuts, il y a un commerce mondial à réguler, avec des normales environnementales et sociales, pour éviter un dumping. Je prends un exemple que je trouve effrayant : on vient de construire un hôpital à trois kilomètres d’ici, le plus grand hôpital de Wallonie. Tous les vitrages ont été fabriqués en Chine ! Alors qu’on a AGC à Jumet, à deux kilomètres. C’est du dumping environnemental. Si on inscrivait dans les marchés publics que tout le carbone produit par le transport de ces vitrages doit être pris en compte dans le coût total, eh bien, on aurait fait des vitrages en Wallonie.
QUELLES SOLUTIONS PROPOSEZ-VOUS ?
Une des choses dont je suis le plus fier de mon passage au fédéral, c’est d’avoir créé l’Agence fédérale de l’environnement, qui fait justement ça, trop discrètement à mon avis : repérer des produits de grande qualité qu’on fabrique en Belgique et établir des normes de marché. Vous ne trouvez plus aujourd’hui dans les Brico des poêles chinois à 150 euros. Grâce à l’Agence, qui a exigé un niveau de performance énergétique très élevé pour que des poêles au bois puissent entrer sur le marché belge. A mon avis, c’est ça, le grand levier pour la réindustrialisation de l’Europe : mettons des normes CO2 sur les matériaux de construction, les matériaux chimiques, biotechnologiques, agroalimentaires… Imposons aussi des normes sociales, en se basant sur le respect de conventions de l’Organisation internationale du travail. Cela relocalisera toute une partie de l’économie.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
PORTRAIT OF AN ARTIST AS A YOUNG MAN
Quelle lucidité et quelle belle audace intellectuelle.
On ne voit pas à quoi comparer ce type de discours, si ce n'est à celui d'un Guy Verhofstadt de gauche ou d'un Guy Spitaels qui n'aurait pas eu d'oeillères sur la Flandre. De fait, ce que ce professeur de sciences politiques de l'ULB dit des Flamands est d'une totale clairvoyance et paraît totalement inédit dans la bouche d'un dirigeant socialiste wallon. Relisons cela attentivement: "En Flandre, dans les années 1920, il y a eu un sursaut collectif, on a glorifié le Flamand travaillant dur, qui réinvestissait son capital dans d’autres business. C’est comme ça que s’est développé tout un tissu de PME, souvent d’origine familiale. Ce sens des responsabilités, les Wallons ne l’ont pas encore assez."(...) "Au départ, il y a une évolution sociologique : l’émergence en Flandre d’une nouvelle classe très fortunée. Il suffit de sillonner le nord du pays pour le constater. Ces villas toujours plus grosses, ces belles voitures… Quantité de signes de richesse, dans des régions immenses de la Flandre, pas juste quelques enclaves. Cette nouvelle classe-là s’est donnée des relais socio-économiques. Ce n’est plus le patronat classique, les anciens capitaines d’industrie, parlant parfaitement les deux langues, représentés à la FEB. A la place, le Voka s’est imposé. Petit à petit, cela a fait bouger aussi le paysage politique. La N-VA, c’est un agrégat idéologique autour d’un patronat flamand moins porté sur le dialogue social, moins enclin au compromis et un peu plus nationaliste. Cela bouleverse tous les anciens équilibres ! Parce que c’est plus à droite, mais surtout parce que c’est hors-cadre. La N-VA n’est pas présente dans tous les outils de pilotage économique, Banque nationale et autres. Elle est en-dehors du système".
On fera le même exercice à propos de la Wallonie, du régionalisme, de Wallobrux et de l'Europe pour conclure que l'homme est brillant et possède une vision claire de l'avenir.
Que l'on nous permette d'évoquer un souvenir personnel. Il y a un mois ou deux, Paul Magnette a introduit au palais des fêtes de Charleroi, Jeremy Rifkin. Par un heureux hasard, j'étais présent à cette manifestation. La présentation de l'auteur de la "troisième révolution industrielle" par un Paul Magnette très en forme qui s'exprimait dans un anglais sans accent était lumineuse et synthétique. De toute évidence, cet homme a une vision de l'avenir de Charleroi, de celui de la Wallonie, de la Flandre, de la Belgique et aussi de l'Europe. Nous le croyons très supérieur intellectuellement à Bart De Wever pour qui il sera un adversaire beaucoup plus coriace que Elio di Rupo. Cet homme jeune, énergique et polyglotte a néanmoins un manque évident: il n'a pas de formation d'économiste comme De Haene, Verhofstadt, Eyskens ou Demotte. C'est sans doute la seule ombre au tableau. C'est, assurément, ce qui l'a la plus handicapé dans sa gestion du dossier SNCB dont il avait la charge.
Nobody is perfect.
MG


ELOGE DU COMPROMIS
​​Paul Magnette (sur son site)

Lorsque j’ai commencé à étudier les sciences politiques, il y a un peu plus de vingt ans, la Belgique était décrite dans la littérature internationale comme un modèle de démocratie de compromis. Un politiste d’origine néerlandaise, établi aux Etats-Unis, Arendt Lijphart, a même fait de la Belgique LE modèle de la démocratie de compromis, le plus accompli selon lui sur le plan institutionnel, et le plus efficace sur le plan des résultats. Selon cet auteur, si notre pays est si prospère, si innovant, si performant en termes de protection sociale… c’est à son sens du compromis qu’il le doit. Et ce n’est pas un hasard si d’autres nations rompues au compromis tels que la Suisse, les Pays-Bas ou le Luxembourg, atteignent des résultats proches des nôtres. Les démocraties qui donnent à chaque sensibilité une représentation politique proportionnelle à son poids dans la société, et qui organisent la recherche d’un consensus aussi large que possible entre ces courants d’opinion, sont selon Lijphart des formes plus avancées de développement politique que les nations qui opposent, bloc contre bloc, une majorité et une opposition d’apparence homogène.
Je ne partageais pas cette opinion, lorsque j’étais étudiant, puis jeune chercheur. Le compromis à la Belge, me semblait-il, se payait d’un large coût démocratique : les électeurs y sont réduits à donner un mandat aux partis, lesquels forment ensuite dans un processus complexe et opaque, des accords faits de concessions multiples, rarement intelligibles et à la formation desquels les citoyens ne sont pas associés. L’Union européenne, qui est un peu une démocratie à la belge au carré, tentant de concilier les points de vue de 27 Etats et de dizaines de partis représentés au Parlement européen, me semblait être l’incarnation même d’un terrible et pratiquement irrémédiable « déficit démocratique ».
Je dois reconnaître aujourd’hui, alors que je me prépare à quitter le gouvernement fédéral, que sur cette question du compromis, l’exercice du pouvoir m’a fait, pas totalement mais largement, changer d’avis. Je continue de penser qu’il faudrait davantage incarner les enjeux européens. Le débat n’est pas seulement entre plus ou moins d’Europe comme le prétendent Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit. Il est aussi un débat entre une Europe qui rassemble et protège, et une Europe qui met en concurrence et s’ouvre aux grands vents du libre échange. Et ces visions divergentes ont besoin de visages qui les portent. Je continue aussi d’espérer qu’il y aura un espace pour cette grande question européenne, déterminante pour notre avenir, lors de la campagne électorale du printemps 2014.
Ceci étant dit, des quelques années que j’ai passées au fédéral, je retire aussi la conviction que le compromis, tout compte fait, est une forme très élaborée de la civilité politique. Gouverner est un exercice terriblement difficile, qui oblige à composer avec le droit (constitutionnel, européen, international…) et les instances qui en ont la garde ; avec le pouvoir de l’argent, les marchés, les bourses et les agences de notation qui le canalisent ; avec les intérêts organisés, expressions de réalités territoriales ou fonctionnelles qui exigent d’être entendues. Il y a dès lors, forcément, une distance entre la volonté politique initiale, et le résultat d’une négociation qui doit,tenant compte de ces contraintes objectives, assembler les visions de trois, cinq ou six partis, en passant par les filtres grossissants, déformants ou colorés des instances médiatiques. L’art de bâtir, dit le grand architecte américain Robert Venturi, consiste à transformer les contraintes en sources de créativité. Au départ il y a la volonté du maître d’ouvrage, mais l’architecte doit tenir compte de la nature du terrain, de son exposition, de son environnement, des règles d’urbanisme, des moyens financiers et des techniques de construction disponibles… et atteindre grâce à ces contraintes un résultat qui plaît à son client plus encore que son idée initiale.
La politique, quand on y pense, est un art de la composition du même genre. Et elle suppose, comme l’art de bâtir, que ceux qui la pratiquent soient capables de convaincre ceux au nom de qui ils s’expriment que la volonté pure n’existe pas, que l’on n’est pas seul au monde, qu’il faut tenir compte du principe de réalité, et que finalement, si le compromis n’a pas l’élégante simplicité de l’intention première, il n’en est que plus juste.


1 commentaire:

Anonyme a dit…

quelle remarquable entrevue

merci:)))

(d'un conteur-ermite des routes du Canada qui se prépare à vagabonder la Belgique l'été prochain))))

www.enracontantpierrot.blogspot.com
www.reveursequitables.com

sur google
Simon Gauthier, le vagabond céleste

LÈVE-TOI PÈLERIN
dormir
sous le pont de Gatineau, une nuit froide de neige
même pas de sac de couchage, du noir au beige

gémir
en p’tit bonhomme, les g’noux dans l’manteau
le nez sous l’gilet, là ou c’est chaud

grandir
contre le mur de ciment se faire si petit
que son coeur en devient firmament

s’ennoblir
au point ou l’on devient soi-même
un immense pays entre deux océans

REFRAIN

la bonte l’humilité, l’humanité
comme vêtement de vie

lève-toi pèlerin
même si t’as froid même si t’as faim

ensemence ton pays d’un rêve
pour les jeunes de demain

ta guitare à la main
marche marche les chemins
ne triche pas ton rêve en douce
en faisant du pouce

quand un jeune t’embarque
écoute le jusqu’au matin
parce que son rêve à lui commence
là où finit le tien

TURLUTTE

COUPLET 2

manger
quand on t’a ramassé pour t’emmener souper
dans l’espoir d’une belle soirée
par ta guitare endimanchée

s’laver
la route c’est accepter
d’ètre sale en dehors
d’ètre propre en dedans
en s’guettant

s’coucher
avoir honte de ses peurs
quand y a tellement d’êtres humains
qui ont pas l’choix d’avoir peur

s’éveiller
soudain en pleine nuit
s’enfuir sans faire de bruit
après avoir écrit merci

COUPLET 3

vaciller
dans un café internet, recevoir un courriel
d’un ami de jeunesse, qui veut t’immortaliser
d’un geste bien intentionné

créer
une chanson chaque nuit
parce que la veille ce que t’écris
semble s’être évanoui

dessiner
entre ta voix et tes lèvres
tous les cris des humains
qui ont choisi d’aimer
même s’ils sont mal aimés

rêver
qu’après sa mort peut-être
de milliers de jeunes en mal d’être
reprendront ton épopée
vers ce pays oeuvre d’art à créer

FINALE
la bonté, l’humilité, l’humanité
comme vêtement
d’aimer

Pierrot
vagabond céleste