jeudi 3 janvier 2013

Tout n'est que changement

La Libre Belgique
La prédiction est impossible et l'observation, passionnante. Une chronique de Rudolf Rezsohazy.
Même des gens intelligents ont flirté avec l’idée de la fin de l’histoire. Ils ont propagé les thèses de Francis Fukuyama (The End of History and the Last Man, 1992). Souvent le succès d’un livre ne dépend pas de la justesse de son contenu, mais du caractère saugrenu ou provocant de ses affirmations. Or, il tombe sous le sens que tant qu’il y aura des hommes, ceux-ci continueront à faire l’histoire et que cette histoire produira du changement. Ce changement a un rythme, une vitesse, une ampleur, une profondeur.
Le journal que vous lisez en ce moment contient des nouvelles qui n’existaient pas encore la veille. Il nous renseigne du changement quotidien, du court terme. Les changements à moyen terme arrivent à un rythme plus lent et sont plus marquants : les hauts et les bas de la conjoncture économique, les crises politiques, le renversement des tendances dans les arts, en architecture, etc. Je m’intéresse ici aux changements qui touchent aux fondements de la société, de la culture, de l’économie, de notre mode de vie. Ils sont d’abord lents, peu perceptibles, mais se révèlent soudain profonds, déterminants, de vaste ampleur. J’en privilégie trois qui transforment radicalement notre civilisation occidentale.
1/ Le premier est cette métamorphose culturelle qui s’est déclenchée aux alentours de 1960-1970 (que nous désignons souvent, pour simplifier, par la date de mai 68). Il s’agit essentiellement de l’arrivée du règne du "moi", de la revendication de l’autonomie de l’individu, de l’affirmation de l’épanouissement de la personne comme but de l’existence. Je suis mon propre créateur de valeurs. Je réclame de la société avant tout "mes droits". La liberté est ma valeur-axe. Mon maître mot est libération. Libération des enfermements, de la rigueur morale, de l’autorité qui veut tout régenter. Les religions, les idéologies et les institutions qui les incarnent sont en déclin. Jadis, elles formaient, éduquaient la jeunesse, dotaient celle-ci d’une feuille de route pour la vie. De nos jours, chacun est appelé à concocter sa propre "philosophie". Tout le monde n’y réussit pas ou ne s’y intéresse pas.
2/ L’évolution technique, l’innovation technologique, sont considérées à juste titre comme des facteurs conditionnant notre société, son organisation, le niveau et le mode de vie. L’invention des machines outils, de la machine à vapeur, la révolution industrielle constituent une étape capitale de notre histoire. Le moteur à explosion, l’électricité, les produits chimiques ouvrent une autre ère. Notre espérance de vie a doublé en moins de cent ans. Nous vivons maintenant la révolution informatique. Elle est présente partout : dans la fabrication des biens, dans les produits (comme les avions ou les autos), dans la communication, ainsi de suite. Je ne suis pas compétent pour traiter ce sujet.
3/ La troisième mutation capitale est le réagencement de la scène internationale. Au début des années 1950, les Etats-Unis et l’URSS formaient les deux pôles dominants. Les colonies dépendaient de leurs colonisateurs. La majorité des pays étaient qualifiés de "sous-développés" et l’on ne voyait pas comment les tirer de leur état. Puis, une vague déferlante de décolonisation a abouti à l’indépendance de tous les pays gouvernés du dehors. L’URSS s’est effondrée. Des pays pauvres ont entamé leur développement lorsqu’ils disposaient des atouts nécessaires pour se lancer. La Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres encore deviennent des puissances économiques. Je me souviens qu’en 1953 nous avons reçu à Louvain les premiers boursiers sud-coréens, issus d’un pays dévasté par la guerre. Aujourd’hui, la Corée du Sud nous vend des ordinateurs et des voitures.
Ces mouvements de fond façonnent le monde où nous vivons et où nos descendants vivront. Ils sont sujets aux modifications, aux réorientations, aux essoufflements. C’est la raison pour laquelle la prédiction est impossible. Par contre, l’observation des aventures de l’humanité reste passionnante.
Rudolf Rezsohazy, chroniqueur

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
SYNTHESE
Internet nous inonde d'informations innombrables sur tous les sujets. On adore à DiverCity les grandes synthèses telles celles de Rudolf Rezsohazy qui permettent de nous refaire un "magasin d'idées" (Rousseau) et surtout nous proposent une grille de lecture dans ce fatras que, faute de mieux, on nomme la nouvelle complexité.
A quoi bon encombrer encore nos mémoires de mille et un détails puisqu'on retrouve tout sur internet: citations, biographies, bibliographies, statistiques etc. etc.
Ce qu'il convient d'éduquer chez les jeunes mais aussi chez les citoyens de tous âges et de tous horizons, c'est l'esprit critique et l'esprit de synthèse. C'est là que se situe en effet le devoir de l'honnête homme d'aujourd'hui.
Edgar Morin, homme synthèse et prophète de la complexité vient de commettre un nouveau texte de son cru que nous nous empresserons de soumettre à votre jugement critique et éclairé.
"Vous donnez la science, à la bonne heure; moi je m'occupe de l'instrument propre à l'acquérir" (Rousseau, Emile)
MG

JACQUES ATTALI : "DIDEROT, MON FRERE"
Le Point.
Adepte du "gai savoir", il est aussi à l'aise dans la prospective que dans la peau d'un historien. Rencontre.

Jacques Attali n'est pas homme de demi-mesure. Inclassable, difficile de le mettre dans une case facile à étiqueter comme nous aimons tant le faire en France, il dérange, intrigue, fascine, surprend, tant ses passions, ses compétences et ses centres d'intérêt sont divers. Polytechnicien, énarque, ancien conseiller spécial du président François Mitterrand, créateur et premier président de la BIRD, président de PlaNet Finance, écrivain, romancier, essayiste, musicien, prenant sans cesse le risque d'être lui-même et de ne pas être compris, il n'est jamais là où on l'attend. À l'image de Denis Diderot dont il vient d'écrire et de publier la biographie (Diderot ou le bonheur de penser, éditions Fayard). Diderot dont il nous parle comme d'un frère, d'un ami. Une intimité qui nous incite à mieux comprendre le philosophe des Lumières et qui jette un pont entre deux époques, qui se ressemblent finalement, tant il est urgent aujourd'hui, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, de repenser l'éthique de nos sociétés en s'appuyant sur plus de solidarité et de partage.
LE POINT : POURQUOI UNE BIOGRAPHIE DE DENIS DIDEROT, PLUTOT QUE DE VOLTAIRE OU DE ROUSSEAU, SES CONTEMPORAINS ?
Jacques Attali : Pour moi, il est le plus important des trois. C'est un homme immensément intelligent, éclectique, touchant, un boulimique de travail, un puits de science, qui a bâti avec L'Encyclopédie le socle de la révolution politique, philosophique et économique de l'Europe. De plus, sa façon d'écrire des lettres d'amour me fascine. On ne peut pas, aujourd'hui, écrire des lettres d'amour sans s'inspirer des mille et une pirouettes dont il usait pour conclure ses courriers de manière tendre, sensuelle, élégante, ironique, sublime, et faire de chaque dernière phrase un chef-d'oeuvre. Enfin, la vie de Denis Diderot couvre mieux que celles de Voltaire et de Rousseau - partis de France pendant de longues périodes - l'histoire du XVIIIe siècle. De la fin du règne de Louis XIV à la veille de la Révolution française, Diderot a tout vu et tout compris, d'un monde qui s'achevait et d'un autre qui commençait. Il était un visionnaire, un précurseur, un polémiste exigeant. Libre des conventions, il refusait les compromis, défiait les grands de son temps. Il fut emprisonné à cause de sa liberté de penser. Enfin, il a été, grâce à L'Encyclopédie, le dernier homme à maîtriser tout le savoir de son temps. Tout cela en gardant intacte sa noblesse de coeur. J'aurais aimé avoir un ami tel que lui, si drôle, si savant, si humble.
QUELS SONT LES POINTS COMMUNS AVEC NOTRE EPOQUE ?
Ils sont nombreux. La France est alors un pays riche, mais incapable de se réformer. Les élites sont assises sur des rentes. C'est le moment où la Chine, première puissance démographique, est très puissante ; où on note de très grands progrès technologiques ; où il existe une vague de poussées démocratiques, un peu comme ce qui se passe aujourd'hui ; où, grâce aux découvertes de Bougainville et de Cook, on pense, on invente la mondialisation. Des parallèles sont évidents entre nos deux époques. La France est alors bloquée, paralysée, sa situation budgétaire est catastrophique. Raconter Diderot et son oeuvre, c'est raconter le XVIIIe siècle qui est un siècle fondamental pour comprendre qui nous sommes, aujourd'hui.
FAUT-IL, AUJOURD'HUI COMME A SON EPOQUE, REPENSER L'ETHIQUE DE NOS SOCIETES ET S'APPUYER SUR PLUS DE SOLIDARITE ET DE PARTAGE ?
Oui. Quand Diderot pense droits de l'homme, il les conçoit en termes de droits et de devoirs. Ce que nous avons oublié. Avant, dans le monde religieux par exemple, nous n'avions que des devoirs. Puis le phénomène s'est inversé et seuls nos droits furent pris en compte. Il faut un peu des deux. Nos devoirs sont les droits des générations suivantes. Diderot l'avait très bien compris. Il a conceptualisé dans L'Encyclopédie les droits et devoirs de l'homme de manière remarquable. Il y parle du colonialisme, de l'esclavage, de l'environnement, de la nécessité de protéger les cultures différentes...
Dans le même ordre d'idées, il a également inventé, magnifié et théorisé le concept d'indignation. C'est pour lui le moteur de l'histoire. Ce qui le poussera à écrire, quinze ans avant la Révolution, dans une lettre à Louis XVI, le jour de la prise de fonction du nouveau roi : "Si vous n'êtes pas capable de trancher dans l'intérêt du peuple, le peuple se servira du même couteau pour vous trancher en deux." Ce concept est toujours d'une actualité extrême. Il est, là encore, un précurseur.
DIDEROT, OU LE BONHEUR DE PENSER ! C'EST QUELQUE CHOSE QUE NOUS N'APPRENONS PLUS AUJOURD'HUI. BEAUCOUP ONT PEUR DE SE REMETTRE EN QUESTION, DU DOUTE, DE SE CONFRONTER A EUX-MEMES...
... et il y a aussi beaucoup de grands penseurs actuellement un peu partout dans le monde. La philosophie n'a jamais été aussi active, le débat intellectuel est très fort. Il faut simplement ne pas se laisser entraîner dans le vertige de la distraction et ne pas négliger la nécessité de penser, comme c'est souvent le cas. Alors que penser est une activité gratuite, valorisante, source de jouissance. Penser, c'est apprendre à avoir une vie intérieure. Penser est un bonheur. Une forme extrême d'épanouissement. Une activité humaine fondamentale qui nous distingue de l'animal. Penser est aussi un acte politique. Le droit et le devoir de penser font partie des droits et des devoirs de l'homme. Penser recoupe donc beaucoup de choses. Réfléchir. Une autre dimension de la pensée. Méditer. Une manière de se concentrer sur la pensée en soi. Lire. Pour organiser sa pensée. Écrire, faire de la musique... Toutes les occasions peuvent être des prétextes pour penser. C'était le cas pour Diderot qui cherchait sans cesse à assouvir ce bonheur de penser. En écrivant pour les autres, en polémiquant. Et comme on pense mieux à deux, soucieux d'aller plus loin dans l'exercice, il s'était inventé un double avec lequel il se confrontait. Dans deux livres non publiés de son vivant : Jacques le fataliste et Le neveu de Rameau, il parle avec cet autre lui-même qu'il a créé et se réfute. Car penser, c'est aussi assumer que l'on est contradictoire. La manière de penser de Diderot est toujours d'une grande modernité et un modèle pour l'avenir. Il est le seul philosophe des Lumières à être aussi inspirant, par ses idées comme par sa méthode, pour penser. C'est pour cela que je vais tout faire, l'année prochaine, tricentenaire de sa naissance, pour que ses cendres soient transférées au Panthéon. À côté de celles de Voltaire et de Rousseau. Pour qu'il ne soit plus oublié de l'histoire. Car nous lui devons beaucoup. Il a pensé avant d'autres les droits de l'homme, l'unité de l'espèce humaine, la mondialisation.
DANS "LE REVE DE D'ALEMBERT", DIDEROT ECRIT : "TOUS LES ETRES CIRCULENT LES UNS DANS LES AUTRES. TOUT EST UN FLUX PERPETUEL..." N'EST-CE PAS ÇA, JUSTEMENT, LE GENIE, DE SAVOIR PRENDRE EN COMPTE CETTE REALITE POUR PENSER A PARTIR DE LA LE MONDE AUTREMENT ?
Le génie de Diderot a été sa folle audace scientifique et de comprendre avant Lavoisier, Darwin... que tout se conserve, tout se garde, que l'esprit et la matière forment un tout. Il est très discret là-dessus, mais en réalité il ne pense qu'à ça. Il est athée, mais il croit que l'esprit survit après la mort, qu'il existe une continuité de la conscience humaine et une force de l'esprit qui nous dépasse. C'est ce que l'on retrouve aussi chez les bouddhistes, chez Teilhard de Chardin. Diderot a une immense foi dans l'esprit. Pour lui, c'est la seule chose qui soit éternelle. Dieu pour lui, c'est l'esprit.
ET POUR VOUS ? ÊTES-VOUS CROYANT ? QUELLE EST LA PLACE DE LA SPIRITUALITE DANS VOTRE VIE ?
Je suis croyant. Il y a beaucoup de clés du royaume, beaucoup de voies. Pour moi, la spiritualité, c'est une manière de dialoguer avec l'invisible, de comprendre les forces que l'on a en soi, qui nous dépassent et qui nous relient aux autres. D'une certaine façon, Dieu, pour moi, c'est la réunion des étincelles de bien qui existent en chaque être humain. La spiritualité aide à transcender les étincelles de mal qui existent également dans l'être, et à encourager, affermir, consolider le bien.

EN OUVERTURE DE VOTRE LIVRE, CES MOTS DE DIDEROT A VOLTAIRE : "IL FAUT TRAVAILLER, IL FAUT-ETRE UTILE"... EST-CE POUR VOUS LE SENS DE LA VIE ?
Diderot dit ces mots dans une lettre à Voltaire en refusant son invitation à dîner. "Il vient un temps où toutes les cendres sont mêlées. Alors, que m'importera d'avoir été Voltaire ou Diderot et que ce soient vos trois syllabes ou les trois miennes qui restent. Il faut travailler, il faut être utile." Cette maxime me va très bien.

Propos recueillis par CATHERINE BARRY
Diderot ou le bonheur de penser, par Jacques Attali. Fayard.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"TRAVAILLER ET ETRE UTILE."
"Il est urgent aujourd'hui, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, de repenser l'éthique de nos sociétés en s'appuyant sur plus de solidarité et de partage."
"Il vient un temps où toutes les cendres sont mêlées. Alors, que m'importera d'avoir été Voltaire ou Diderot et que ce soient vos trois syllabes ou les trois miennes qui restent. Il faut travailler, il faut être utile."
« La crise naît quand le vieux se meurt et le neuf n'arrive pas à naître » disait Gramsci.
C'est exactement le cas de figure dans lequel nous nous trouvons. C'était celui dans lequel Diderot pensait lui aussi se trouver, très précisément.
Qu'on se le dise: tandis que nous affrontons toutes les tempêtes, il est des phares qui nous guident dans la tourmente et qui conservent le cap,quand la plupart des politiques mettent à la cape pour traverser l'ouragan sans boussole.
MG




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