vendredi 8 mars 2013

Jackpot pour la N-VA


Thierry Fiorilli - Rédacteur en chef adjoint au Vif/L'Express

Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express
Et une nouvelle victoire par K.-O., une ! Avec la régularité et la puissance d’un bulldozer, la N-VA aligne les matchs gagnés en quelques rounds. Et ses adversaires sont chaque fois évacués du ring sur un brancard.
La démission de Steven Vanackere, ce mardi, que le parti de Bart De Wever peut se targuer de n’avoir même jamais demandée, l’illustre magistralement : un vice-Premier ministre tombé, le gouvernement fédéral enrhumé, le CD&V affaibli.

Un an avant les élections de tous les dangers, de tous les enjeux, le coup est important. Et renforce donc, encore, le parti nationaliste flamand, pratiquement en campagne depuis l’avant scrutin de 2010 - il l’était pour les législatives, il l’est resté durant l’interminable formation du gouvernement, il l’a poursuivie avec l’avènement de l’équipe Di Rupo, il l’a prolongée pour les communales d’octobre dernier et il continue à la mener depuis dans l’optique de son triomphe annoncé au printemps 2014.

Pour la N-VA, le dossier ACW/Belfius, qu’elle a déballé elle-même, se révèle jusqu’ici du pain bénit. Les rapports très ambigus entre la banque publique et le mouvement ouvrier chrétien flamand permettent à De Wever de convaincre l’électorat flamand non encore acquis à sa cause que l’Etat belge, via la banque (Belfius) dont il est le principal actionnaire, a financé avec l'argent du contribuable la gauche chrétienne (l’ACW). L’homme le plus puissant de Flandre, donc de Belgique, éclabousse ainsi, en un coup, presque tout ce qu’il combat, inlassablement, pour parvenir à son objectif d’évaporation de la Belgique : l’Etat fédéral, son gouvernement, les piliers qui font l’ADN belge, la gauche associative, le régime actuel de chômage et le parti qui, en Flandre, lui résiste jusqu’ici le moins mal tout en conservant une vision fédéraliste du pays.

Par la bande, De Wever atteint aussi le PS, son meilleur ennemi, de l’autre côté de la ligne de front. Parce que le Parti socialiste, toujours premier en Wallonie, est, avec le CD&V (mais en Flandre, donc, lui), le dernier à incarner et cultiver encore, nettement, « la pilarisation » en Belgique. Longtemps, catholiques et socialistes (nettement moins les libéraux) ont fonctionné en authentiques mondes sociaux : autour du parti, chacun développait ses écoles, ses mouvements de jeunesse, ses associations, son syndicat, sa mutuelle, ses banques animés de la même idéologie, garantissant l’équilibre du pays mais ouvrant grand les portes à toutes les formes de clientélisme, de nominations purement politiques et de confusion d’intérêts. Le PS représente dès lors la cible idéale pour la N-VA : wallon, lié (comme inféodé ou contrôleur) à un syndicat ultra puissant, freinant dès lors tout progrès, représentant la Belgique d’hier. Or, « la Belgique » et « hier » sont deux notions, deux réalités, dont les nationalistes flamands veulent se débarrasser.

Du coup, l’affaire ACW/Belfius donne davantage de poids à leurs accusations. De légitimité à leurs revendications. Et d’armes à leur combat.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
IL EST FRANCHEMENT TRES FORT
Attention cet homme est dangereux!
On a pensé de bonne foi qu'en mettant les mains dans le cambouis à Anvers, l'homme s'égarerait. Il n'en fut rien. On avait imaginé qu'il craquerait sous la charge de la double casquette de maire et de président. Il n'en fut rien. On a supposé qu'en mettant en route la réforme institutionnelle la plus radicale de notre histoire, on couperait l'herbe sous les pieds de la N-VA. Il n'en fut rien. Les partis traditionnels s'épuisent: le CD&V met genou à terre, le Open VLD fait du shadow boxing, la SPa met son maître atout, Johan Vande Lanotte à toutes les sauces et le Ps encaisse des coups de boutoir à sa gauche. Le MR louvoie entre les sirènes de la N-VA et les insultes du Ps, son ennemi/allié aux abois. Les écolos font de la figuration et le CDh confond sa gauche avec sa droite. Face à cette débâcle générale, De Wever oppose un môle qui brise les vagues et tient. Il est vraiment très fort.
"De Wever marque une absence d’empathie envers les groupes qu’il cible – gauche caviar, immigrés musulmans, Wallons –, ne se demandant pas pourquoi ils pensent comme ils pensent, agissent comme ils agissent." (Béatrice Delvaux).
C'est sans doute le talon de cet Achille décidément un peu trop sûr de lui. Hubris?
MG


FRANC-PARLER, NON-DITS ET ZONES D’OMBRE
Béatrice Delvaux (Le Soir)
De Wever est très habile. On l’avait déjà constaté au Cercle de Wallonie il y a quelques mois, rebelote au Cercle de Lorraine hier devant un certain establishment francophone. Il n’a pas parlé indépendance, mais réforme économique, citant en exemple le chancelier (socialiste) allemand Schröder. Il a dit ces choses qui pourraient charmer cette partie de l’électorat francophone en manque d’un discours de droite assumé, en osant le politiquement pas correct. Ainsi De Wever pointe nos sociétés en proie à la « dépravation sociale », où l’individu en perte de repères a besoin d’une nouvelle boussole. Il évoque aussi le trop d’impôts, l’inefficacité par étouffement étatique de la Belgique. L’indépendance ? Le mot n’a même pas été prononcé. Il fut question d’autonomie, De Wever poussant l’astuce jusqu’à dire aux francophones que cette autonomie qu’ils redoutent tant, est la meilleure chose qui puisse leur arriver « pour se débarrasser aussi du PS ».
Malin, le président de la N-VA, transparent sur son allié (Didier Reynders) est surtout dans son plein droit. Son programme n’est évidemment pas antidémocratique. Son franc-parler pourrait même être jugé salutaire, s’il n’y avait quatre bémols majeurs
1. Les zones d’ombre. De Wever s’énerve contre ceux qui estiment son projet séparatiste. Mais comment interpréter son « un jour le fédéral sera une coquille vide » ?
2. Les contrevérités. Son discours est argumenté, truffé de chiffres, pas toujours vrais. Nous l’établissons, en démontant ses affirmations sur la perversité pour les Flamands de la nouvelle loi de financement.
3. Le flou. Il le reconnaît : le confédéralisme, il sait ce que c’est, mais pas clairement. Quid de Bruxelles, de la sécurité sociale… : pas de modèle, la N-VA fait des recherches. Etonnant quand même, la promotion d’une idée comme « la » solution alors qu’on n’en connaît ni le fonctionnement ni les implications.
4 Le non-dit. C’est Vincent De Coorebyter qui l’épingle dans l’analyse des chroniques du leader nationaliste : De Wever marque une absence d’empathie envers les groupes qu’il cible – gauche caviar, immigrés musulmans, Wallons –, ne se demandant pas pourquoi ils pensent comme ils pensent, agissent comme ils agissent. Plus globalement, on s’interroge sur ses solutions pour enrayer cette « dépravation sociale » à l’œuvre selon lui. Qui et quoi pour remplacer l’Eglise et les mouvements de jeunesse ? On aimerait beaucoup savoir.

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