mardi 5 mars 2013

L'agonie d'un empire malade

LE MONDE| Olivier Bobineau, sociologue des religions

Des commentateurs et certains ecclésiastiques considèrent que la démission de Benoît XVI est courageuse et moderne dans la mesure où le dirigeant romain reconnaît par cet acte qu'il n'a plus "la force" de gouverner l'Eglise, ce qui est rarissime dans l'histoire du catholicisme.
En un mot, le capitaine fait preuve de responsabilité politique en quittant le navire. Notre thèse est opposée : cette démission montre l'agonie d'un vieil empire qui connaît de plein fouet une crise majeure du pouvoir.
Il convient d'abord de tirer une leçon politique des trois démissions volontaires antérieures avant d'apprécier la crise contemporaine du pouvoir catholique, puis de proposer trois hypothèses quant à l'avenir de l'Eglise.
Quid de la démission de Benoît XVI ? Les raisons de santé avancées sont l'arbre qui cache la forêt : comme les trois précédentes renonciations, elle reflète une crise majeure du pouvoir catholique, mais cette fois-ci, en régime de modernité. Qu'est-ce que le gouvernement catholique ? Le catholicisme est la conjonction paradoxale de deux éléments opposés par nature : une conviction - le décentrement selon l'amour - et un chef suprême dirigeant une institution hiérarchique et centralisée selon un droit unificateur, le droit canonique. Le Dieu des coeurs côtoie une machine à dogme centralisatrice. L'anthropologie catholique, c'est une institution qui essaie de mettre sous son autorité le coeur des hommes, du ventre de la mère jusqu'au ventre de la terre. C'est ainsi que l'Eglise catholique passe tous les âges, non sans opposition, jusqu'à l'entrée des sociétés occidentales dans la modernité. Et là s'arrête brusquement son développement.
En effet, alors que l'Eglise se fonde sur une domination du sentiment par l'institution, la modernité reprend les mêmes contenus mais cette fois-ci en les séparant méticuleusement. La modernité peut être considérée comme la séparation des instances : séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), séparation des Eglises et de l'Etat, séparation des sphères privée et publique, séparation des familles, séparation des sciences et du théologique... Or, cet "art de séparation" (Michael Walzer) repose sur une séparation cruciale : la séparation des sentiments individuels et des institutions.
Dès lors, un choc anthropologique s'opère sous nos yeux : là où l'institution Eglise tente d'encadrer le sentiment des individus à partir de son centre romain depuis 1 500 ans, la modernité vient briser les chaînons de tout contrôle institutionnel pour faire de l'individu un être libre et souverain aspirant à devenir son propre centre. Aussi le déphasage est-il considérable entre le principe de gouvernement catholique - hétéronome, centralisateur et hiérarchique - et le principe de gouvernement moderne démocratique - autonome, pluraliste et égalitaire.
Dès lors, après Benoît XVI, trois hypothèses sont envisageables. Soit l'Eglise s'ajuste à la modernité - plus que ne l'a fait Vatican II - en modifiant son mode centralisé et "moralisant" le contrôle des sentiments des individus, mais peut-elle le faire au point de défigurer ce qui la constitue ? Soit un gestionnaire - italien de préférence - confirme le repli identitaire au sein de foyers catholiques de résistance dans les sociétés modernes et déploie son gouvernement dans les autres sociétés extra-européennes, où les institutions sont encore légitimes à encadrer les consciences individuelles. Soit un personnage doté d'un fort charisme est élu - comme ce fut le cas pour Jean Paul II -, et le navire catholique tanguera selon le conservatisme de sa structure et le charisme de son capitaine qui obtiendra, certes, quelques changements dans l'Eglise, mais sans pour autant changer d'Eglise.
Olivier Bobineau, sociologue des religions
Olivier Bobineau est l'auteur de L'Empire des papes. Une sociologie

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE CHOIX DU NOUVEAU PAPE PARAIT TRES OUVERT
C'est bête à dire mais les papes ont été jusqu'à présent des pré soixante-huitards. Forcément le prochain sera un post soixante- huitard. Faut-il souhaiter qu'il soit africain? Paradoxalement, un pape africain risque d'être plus réactionnaire que les deux derniers locataires du Vatican. Italien? Ce serait pire encore.
Européen? on parle de l'autrichien élève de Ratzinger, "le cardinal de Vienne Christoph Schönborn, réformateur et ancien élève de Benoît XVI, pourrait faire la synthèse mais la contestation dans son Eglise peut le desservir. Américain? Les Nord-Américains, énergiques et modernes, comme Sean O'Malley (qui a lutté contre la pédophilie à Boston), Timothy Dolan, archevêque de New York, médiatique et brillant et surtout le Québécois Marc Ouellet polyglotte, grand connaisseur de l'Amérique latine et théologien conservateur, pourraient être choisis pour réformer la Curie."(Le Vif)
Le choix du nouveau pape paraît très ouvert
Le successeur de Ratzinger sera pasteur, homme à poigne et plus réformateur que garant de la tradition.
"Une décision audacieuse" n'est pas exclue comme en 1978 quand Karol Wojtyla, un Polonais que personne n'attendait, s'était imposé.
Un asiatique peut être? l'archevêque de Manille, Luis Antonio Tagle, 55 ans, théologien et pasteur, est très apprécié mais il pourrait s'avérer trop jeune et éloigné des centres du pouvoir.
Fondamentalement le nouveau pape devra s'atteler à divers dossiers:
La difficile réforme de la Curie,
L'accès d'homme mariés et de femmes à la prêtrise.
Le dialogue interreligieux.
La montée des fondamentalismes islamistes, évangélistes, singulièrement en Afrique mais aussi dans nos banlieues européennes.
L'effondrement annoncé du capitalisme financier et éventuellement celui de la démocratie victime des populismes séculiers.
"La barque de l'Eglise" de Rome risque de tanguer plus fort encore que celle des apôtres affrontant la tempête dans l'évangile de Marc. Y a-t-il un Jésus à bord de ce frêle esquif?
MG

"Le soir de ce jour-là, Jésus dit à ses disciples : « Allons de l’autre côté du lac ! » Ils quittent la foule, et les disciples font partir la barque où Jésus se trouve. Il y a d’autres barques à côté d’eux.
Un vent très violent se met à souffler. Les vagues se jettent sur la barque, et beaucoup d’eau entre déjà dans la barque. Jésus est à l’arrière, il dort, la tête sur un coussin.
Ses disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous allons mourir ! Cela ne te fait rien ? » Jésus se réveille. Il menace le vent et dit au lac : « Silence ! Calme-toi ! » Alors le vent s’arrête de souffler, et tout devient très calme. Jésus dit à ses disciples : « Pourquoi est-ce que vous avez peur ? Vous n’avez donc pas encore de foi ? »
Mais les disciples sont effrayés et ils se disent entre eux : « Qui donc est cet homme ? Même le vent et l’eau lui obéissent ! » Mc 4.35-41



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