lundi 25 mars 2013

LE POIDS DU BONHEUR SELON JOSEPH ROTH
Pierre Assouline, la République des Livres.

Imaginez Joseph Roth au café Le Tournon, dans la rue du même nom face au Sénat, son « bureau » à Paris dans l’entre-deux-guerres… Perclus de dettes, il doit des lignes à des journaux et des chapitres à des éditeurs, mais il a déjà bu tous les à-valoirs ; les alcools lui embrument le cerveau alors qu’il lui faut travailler comme une bête de somme et fournir encore ; il est pris dans une spirale sans fin ; Roth est convaincu que la vie s’acharne contre lui. La gentillesse de quelques- uns à son endroit l’émeut au plus haut point. Un matin, après avoir quitté Blanche Gidon qui le traduit et exalte son génie auprès des critiques et éditeurs parisiens, il lui écrit : « Je suis ressorti hier véritablement bouleversé de votre maison. Bouleversé par les preuves d’humanité et de bonté que vous m’avez données. Je ne les ai pas méritées, je ne les ai pas méritées ! »

Son roman Hiob, dont il avait achevé l’écriture le 27 mars 1929, parut d’abord dans les colonnes de la Frankfurter Zeitung, puis en librairie par les soins de l’éditeur berlinois Gustav Kiepenheuer qui en fit un grand succès sous le titre Hiob. Roman eines einfachen Mannes ; deux ans après, la librairie Valois publia à Paris Job. Roman d’un simple juif dans une traduction de Charles Reber. En 1965, il refit surface dans une traduction de Paule Hofer-Bury chez Calmann-Lévy mais s’intitulait… Le poids de la grâce. Et il y a quelques jours, une nouvelle traduction est parue de Job. Roman d’un homme simple (221 pages, 21 euros, Seuil). Stéphane Pesnel, qui en est l’auteur, justifie sa nécessité dans une préface éclairante qui repose sur une confidence de Joseph Roth : « Dans mes romans, je traduis les juifs à l’attention de mes lecteurs ». Influencé par le poète Heinrich Heine (1797-1856), tant par les harmoniques de sa langue que par son imprégnation de la Ostjudentum, le romancier, originaire de Brody (Galicie), s’était refusé l’usage de termes yiddish ou hébreux, de périphrases et de notes en bas de page. Tout pour la langue

allemande ! C’est d’autant plus remarquable que son texte ne manque pas d’allusions à l’univers ostjüdisch. Il avait préféré chercher à chaque fois des équivalents : Ostern (la Pâque) plutôt que Pessah ; Lehrer (maître d’école) plutôt que melamed ; Stätdtchen (« petite ville » ou « bourgade ») plutôt que shtetl etc Le roman n’en baigne pas moins dans cette lumière-là, ce que l’essayiste italien Claudio Magris a magistralement exposé dans Loin d’où ? C’est justement pour être fidèle au parti pris de Joseph Roth, indissociable de l’histoire qu’il raconte, que le traducteur Stéphane Pesnel a commencé par lui rendre son titre originel ; il a jugé à bon droit que Le Poids de la grâce, beau titre mais faux, inspiré par l’excipit du livre, rendait improprement Glück (« bonheur ») et le tirait abusivement vers la théologie catholique tout en le mettant en résonance avec La Pesanteur et la Grâce de la philosophe Simone Weil. Voilà pourquoi le roman s’achève désormais par ces mots : « Mendel s’endormit. Et il se reposa du poids du bonheur et de la grandeur des miracles ».

Cette fable ironique baignée d’une douce lumière, Roth l’avait écrite au « Tournon » dans la tristesse et l’émotion. C’est le cri du cœur étouffé d’un déraciné que l’histoire de Mendel Singer, petit instituteur juif de la bourgade russe de Zuchnat, un homme simple et sans ambition dont le quotidien est illuminé par la poésie des pratiques religieuses. Il finirait ces jours ainsi, prenant la mesure de sa crise conjugale en observant le travail du temps sur le corps de son épouse, si leur fils, qui commence à faire fortune en Amérique, n’y appelait toute sa famille. C’est là-bas que le malheur s’abat sur Mendel Singer. Son fils est tué à la guerre ; sa femme en devient folle et en meurt ; sa fille en perd la raison. La famille, dépositaire de l’universel, en est pulvérisée. Il se retrouve seul, misérable, abandonné, isolé de tout et de tous. Il doit mendier pour survivre. Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? Mendel est convaincu que Dieu le punit pour avoir abandonné au pays le dernier-né qui les eût encombrés dans le Nouveau monde, un enfant handicapé tant physiquement que mentalement…

Roth est Job. Plutôt que de le traiter en personnage historique au risque de le tenir à distance, il préfère s’approprier le texte pour le traiter en mythe ; ainsi, il en fait un des nôtres. L’épreuve l’intéresse moins que la manière dont l’individu y réagit. Sa parabole sublimée en roman magnifie si profondément le monde d’avant qu’elle en vient à exalter le passé en soi. Il se consume à sa table du « Tournon » où il s’invente des vies. L’alcool lui est une protection, la fumée un voile. Le succès de son Hyob (30 000 exemplaires), prolongé en 1931 par sa parution en français, représente un afflux d’argent inespéré. De quoi tromper la misère quelques temps. Il est suivi par celui de La Marche de Radetzky et de La Crypte des Capucins. Mais cela ne suffit pas. Il est à bout. Ses forces l’abandonnent. Ses jours s’achèvent en juin 1939 dans la salle commune de l’hôpital Necker. Yiov est mort d’une pneumonie. Dans ses cartons, on retrouve un roman sur Trotsky et un essai sur Clemenceau, deux textes inachevés. A force de jongler avec les identités en s’inventant des origines variées, de se dire le plus juif des catholiques et réciproquement, de se présenter comme le plus révolutionnaire des monarchistes et vice-versa, il s’éteint dans la confusion, quelques jours après avoir appris la nouvelle du suicide à New York d’un de ses amis qu’il tenait pour un combattant modèle. Le jour de sa mise en terre au cimetière de Thiais, ses amis sont stupéfaits et révoltés : un curé remplit son office. Au lendemain de son inhumation au cimetière de Thiais, on joue « Job/Hiob » au théâtre Pigalle en sa mémoire devant une salle bondée où l’on remarque la présence de Marlène Dietrich et d’Eric Maria Remarque. Il était le dernier témoin d’un empire disparu, un authentique patriote de la monarchie austro-hongroise. Telle était la vraie religion de ce Hiov, craignant-Dieu à sa manière, la mélancolie faite homme, jamais remis de cette perte. Il en avait l’âme effilochée. Et si un artiste n’était bon qu’à ça : vivre en relation avec des choses obscures, dût-il y laisser sa vie ?

("Portrait de Joseph Roth" dessiné par son ami Mies Blomsma en 1938 au Tournon; photos Passou)





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