dimanche 10 mars 2013

Pourquoi les peuples se retournent contre l'Europe

Par Jean-Gabriel Fredet (Nouvel Obs)

Hier en Grèce, aujourd'hui en Italie, demain peut-être en France, la politique d'austérité venue d'Allemagne renforce un populisme qui peut mener au désastre.

Pour dire sa haine de l'Europe et de son "austérité mortifère", pendant la campagne, "Libero", le journal de Berlusconi, tirait à boulets rouges sur "VafanMerkel», métaphore d'une Europe germanique. Réplique de Peer Steinbrück, leader du Parti social-démocrate d'Allemagne, à propos de Grillo et Berlusconi, tombeurs de Monti qu'ils qualifiaient de candidat de Berlin : "Deux clowns, l'un de profession, l'autre avec une touche particulière de testostérone."
Lassé de voir l'Allemagne accusée de tous les maux, Jens Weidmann, président de la Bundesbank, égaie cet échange de tirs d'une devinette : "Combien d'Allemands faut-il pour installer une ampoule électrique ? Un seul, il tient l'ampoule et le reste de l'Europe la visse." Avant de préciser, goguenard : "Dans les années 1990, c'est la France que visait cette vanne!"
Pas besoin de parler le volapük européen pour comprendre : dans ce climat délétère, la montée du populisme - hier grec avec la néonazie Aube dorée, aujourd'hui italien avec le Mouvement 5 Etoiles de Grillo - est imputée à l'austérité imposée par une stratégie européenne d'inspiration allemande. Dans la crise politique qui perce après les convulsions financières et économiques, l'"Europe austéritaire", comme la qualifie Paul Krugman, le Nobel d'économie, serait le problème et non la solution. Et, dans son glissement progressif dans le populisme, mélange d'"antieuropéisme", d'antiparlementarisme, de détestation des élites et de xénophobie, l'intransigeance de la "vertueuse", l'Allemagne, aurait une responsabilité à la mesure du "Merkel bashing".

"BEPPEGRILLISME" OU LE REJET DU BROUET EUROPEEN
Intenable économiquement et désormais politiquement insupportable, la politique européenne a-t-elle engendré le "beppegrillisme" ? En Italie, le triomphe de ce mouvement anti système s'appuie sur une révolte contre une classe politique autiste et corrompue. Mais c'est le rejet du brouet européen - rigueur à tous les étages -, assaisonné par Mario Monti, ex-commissaire européen et "Professore", oublieux des vertus de la pédagogie, qui a ouvert la voie à cette vague.
En Italie, la percée du Mouvement 5 étoiles créé par Beppe Grillo a surpris.
Sa montée coïncide avec une stratégie tournant le dos à la croissance pour imposer un budget à la hache et un tour de vis fiscal sans précédent à un pays qui compte 36% de jeunes au chômage. Sans surprise, cette pharmacopée virale a engendré ses démons. Comme les purges espagnole et grecque, qui ont accouché respectivement des "indignés" et d'Aube dorée.

"UNE DESTRUCTION DU CAPITAL HUMAIN"
Comme ce personnage de comédie qui cherche sa clé sous un lampadaire non parce qu'il l'a perdue à cet endroit mais parce que c'est le seul endroit éclairé, les technocrates bruxellois n'ont jamais cherché à tirer les leçons d'une politique dont le premier effet était de faire exploser le chômage. Filant la métaphore, l'économiste Jean-Paul Fitoussi fustige ainsi le gâchis d'un "désendettement à n'importe quel prix" associé à une "destruction du capital humain".
Pourtant, alors que les économistes du FMI ont fini par reconnaître que seule la croissance paiera les dettes, personne à Bruxelles n'ose affronter cette réalité. Car cette obsession du retour à tout prix aux équilibres, dernier avatar d'une idéologie hyperlibérale aux abois qui a déjà fait faillite de la Grèce à l'Espagne, est portée par l'Allemagne.

BERLIN IMPOSE SON "ORDOLIBERALISME"
"Qui paie commande", rétorquent les dirigeants d'outre-Rhin. Grâce à son économie alerte, la seule de la zone, c'est Berlin qui fixe les règles, impose son "ordolibéralisme", mélange d'orthodoxie et de libéralisme. Avec comme conséquence un durcissement des normes budgétaires et une banque centrale - remarquablement inactive - opposée à la mutualisation de la dette. Et des fonds de lutte contre la crise d'autant plus chichement dotés que le Trésor allemand est leur principal contributeur.
Au départ, le triomphe de la vertu. A l'arrivée, 25 millions de chômeurs européens, une récession qui n'en finit pas et des malades qui risquent de mourir guéris. En prime, en Grèce et en Italie, des populations enragées par des politiques décidées de l'extérieur qui parlent ouvertement de "mise sous tutelle" ou de la vente des îles grecques !

REVE ALLEMAND, CAUCHEMAR EUROPEEN
Jusqu'où l'Allemagne imposera-t-elle cette rigueur à des opinions qui la rejettent de plus en plus ? Non qu'il faille acquiescer au "programme" de Beppe Grillo, trublion qui se moque de laisser filer les déficits. Mais l'échec des gouvernements de techniciens, la montée des extrêmes imposent à tout le moins d'entendre les grands blessés de la crise. Ou de payer le prix de leur colère.
"Merkel a été élue pour gouverner l'Allemagne, pas la Grèce et l'Italie", rappelle la députée européenne Sylvie Goulard. Pro-européen historique, l'essayiste Jean-Louis Bourlanges comprend, lui aussi, la souffrance des Italiens dont "la colère se nourrit de l'inexistence de toute vraie compétence européenne en matière de politique économique. Car les Etats européens se refusent à voir dans l'Union européenne plus qu'un cadre disciplinaire qui n'est associé à aucun débat sur ce que devrait être la stratégie de la zone".
Pas question pour autant d'avaliser une quelconque xénophobie populiste. "Ceux-qui instruisent le procès de l'Allemagne oublient leurs propres erreurs. Pour la Grèce et la France, l'indifférence aux équilibres financiers; pour l'Espagne et la France, l'indifférence aux coûts de production; pour l'Italie et l'Espagne, l'irresponsabilité de leur gestion bancaire. L'Allemagne fait preuve d'un pharisaïsme irritant, mais les populistes qui se gardent bien de proposer une alternative sont surtout furieux contre eux-mêmes, furieux de ne pas avoir fait dans un contexte gérable ce qu'ils sont obligés de faire à contre-cycle."

MARINE LE PEN CONVAINCUE DE "FAIRE UN TABAC" AUX EUROPEENNES
Le résultat est là : l'austérité, en gagnant, fait le lit du populisme. Surfant comme Grillo sur un "triple refus de l'euro, des élites et du système", dans un climat de défiance comparable à celui de l'Italie, Marine Le Pen est convaincue de "faire un tabac" aux européennes, puis aux municipales. "Les populistes sont comme les hackers, ils "plantent" le système comme ils veulent", prévient Dominique Reynié.
Sans rémission possible ? Dans son dernier éditorial, "The Economist", l'hebdo libéral, plaide pour moins de sévérité pour les finances des pays du Sud et davantage de solidarité - plus de dépenses - dans les pays du Nord et en Allemagne, où la perspective des élections peut conduire Berlin à moins d'intransigeance. Les hyperlibéraux s'étrangleront. C'est la seule façon d'éviter la soupe à la grimace de Grillo.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"EUROPE AUSTERITAIRE"
On n'en voudra pas au Nouvel Obs de ne pas invoquer l'exemple de la N-VA dont le succès est indéniable en Flandre et qui se revendique de l'exemple allemand, prône un néolibéralisme inspiré par la VOKA (organisation patronale flamande) et une non-solidarité avec la Wallonie regardée et dénigrée comme marxisante.
Que ne se crée il pas un parti européen fort qui milite contre cette austérité que l'Europe s'impose quand les Etats-Unis laissant aller leur déficit résultant d'un endettement abyssal.
La réponse, en effet, est plus d'Europe et non pas moins d'Europe comme nous le prouve le raisonnement irréfutable de Jacques Attali:
"La vérité est très simple : Dans le monde qui vient, qui aura bientôt 9 milliards d’habitants, avides d’apprendre, de produire, de créer et de consommer, nos vieilles nations d’Europe ne pourront conserver leur formidable niveau de vie qu’à condition de choisir clairement entre deux stratégies: se replier sur des cités-états fermées sur elles-mêmes, et abandonnant leur environnement au déclin, ou se regrouper en une vraie puissance européenne, politiquement unie, de la taille des grandes nations-continents de demain.
Pour cela, il faut prendre acte de ce que le nécessaire désendettement passe autant par la croissance que par la rigueur. Que la rigueur seule aggrave la dette ; que l’euro ne peut-être le simple prétexte d’une austérité qui ne mène à rien, sinon au chômage de masse ; que sans réforme institutionnelle majeure, lui donnant les moyens de la croissance, toute l’eurozone aura bientôt le statut de la Grèce, et qu’il lui faudra alors renégocier avec ses créanciers, dans des conditions extrêmement pénibles.
Au total, la croissance suppose une politique volontariste que seul peut décider une nation-continent ou une cité-état. Etre la Chine ou Singapour. Etre Venise ou les Etats-Unis d’Europe."

Quel rapport tout ceci peut-il avoir avec l'interculturel?
Il s'agit de toute évidence d'un problème de vivre ensemble au niveau européen.
Le populisme nationaliste prône exactement l'inverse c'est-à-dire le repli sur l'exception culturelle et l'entre soi: les Allemands entre Allemands, les Italiens entre Italiens, les Flamands entre Flamands et les lépénistes entre lépénistes.
Cela ne peut que déboucher sur l'implosion de l'Europe et la disparition du marché commun et de sa monnaie commune.
Le couple contre nature Verhofstadt - Cohn Benditt a essayé de nous réveiller avec son pamphlet "Debout l'Europe". Le soufflé est rapidement retombé. Les eurosceptiques, plutôt euro allergiques ont le vent en poupe.
Rien ne pouvait nous arriver de pire.
Ce n'est pas un nouveau pape qui nous tirera de là mais un Roosevelt européen qui mettra un stop à l' "Europe austéritaire".
Il ne sortira pas d'un quelconque conclave de chefs d'Etats, comme Barusso ou Van Rompuy mais d'un Parlement européen fort, crédible et déterminé.
MG



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