dimanche 14 avril 2013

L'amitié entre Simon le juif et Koenraad, le fils d'un fasciste flamand

Marie-Cecile Royen(Vif)

Les parents de l’avocat bruxellois Simon Gronowski et du dessinateur et sculpteur flamand Koenraad Tinel ont été, pendant la guerre, victimes, d’un côté, et bourreaux, de l’autre. En avant-première francophone, le récit de leur enfance et de leur rencontre…

Dans Ni victime ni coupable - Enfin libérés (Renaissance du Livre), Simon Gronowski, 82 ans, avocat bruxellois et pianiste de jazz, raconte sa propre vie : petit garçon juif d’origine polonaise réchappé du célèbre 20e convoi attaqué par des résistants en avril 1943 ; enfant caché dans des familles catholiques pendant la Deuxième Guerre mondiale ; vivant seul à 13 ans, sa mère et sa sœur ayant disparu en déportation, son père mort de chagrin. Devenu avocat pour résister, et musicien, comme sa soeur Ita.
Simon Gronowski prête aussi sa plume à Koenraad Tinel, 79 ans, auquel tout devrait l’opposer et dont il raconte l’enfance. Ce sculpteur et dessinateur flamand n’a dû qu’à son jeune âge d’échapper à l’obsession antisémite et fasciste de son père, un artiste, lui aussi, et un bon catholique gantois, qui encouragea ses deux fils aînés à s’engager sous l’uniforme noir. Vers la fin de la guerre, la famille Tinel s’enfuit en Allemagne, puis est rapatriée en Belgique ; le père et les deux fils nazis sont jugés et envoyés en prison. Koenraad Tinel illustre, avec ses dessins au brou de noix et à l’encre, cette guerre vue d’un autre bord, à travers ses yeux d’enfant et sa révolte contre les abominables conséquences des « idéaux » de son père. C’est simple, sobre et brûlant.
L’écrivain flamand David Van Reybrouck (prix Médicis de l’essai 2012 pour Congo, Actes Sud) a écrit une postface à cette rencontre humaine exceptionnelle, où il est question de mémoire vive, de pardon et de générosité. Simon Gronowski n’accepte ni l’antisémitisme ni le philosémitisme. Elu président de l’Union des déportés juifs de Belgique, il a donné la parole à un rescapé tutsi lors de la Journée du Martyre juif, en 2005. Cela n’a pas plus à tout le monde. L’année suivante, il a voulu recommencer avec un Arménien. Cela lui a été refusé. Il a démissionné. Une forte tête.
Maurice et Koenraad furent mis en présence par l’intermédiaire d’un jeune de l’UPJB (Union des Progressistes Juifs de Belgique). « J’ai rarement vu deux hommes d’âge mûr s’enlacer avec tant d’affection, témoigne David Van Reybrouck. Notre monde a-t-il encore une chance ? La réponse est : peut-être que oui. » Ecrit à plusieurs mains, avec même quelques extraits d’une interview des deux hommes réalisée par un journaliste du Standaard, le livre Ni victime ni coupable - Enfin libérés constitue un document inclassable, presqu’un « beau livre », vibrant et très documenté.
Ni victime ni coupable – Enfin libérés, Renaissance du livre, 144 pages.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ON JURERAIT DES FRERES SIAMOIS

Qu'on se le dise, les sages et les justes sont parmi nous et ils ne portent ni mitre, ni kippa ni barbe rituelle. Ils sont eux-mêmes pleinement, à visage découvert et jusqu'au bout des ongles et de leurs convictions.
"Ce que je vois d’autrui c’est son visage, non pas entre autres choses à voir de lui, mais ce que je vois d’abord. C’est à son visage que s’adresse ma quête, que se fixe mon regard attentif." Levinas
Accepter le regard de l'autre qui résume son identité, son "je" irréductible son être avec ses contradictions, ses obsessions. L'accepter pleinement, le respecter en restant soi, pleinement, c'est la quintessence du dialogue interculturel pour lequel nous militons ici. Selon Emmanuel Lévinas, le visage de l’autre fait appel à ma sollicitude, à mes sentiments pénétrés d’une moralité immanente “Le fait éthique ne doit rien aux valeurs” . Il doit tout à l'injonction morale du regard d'autrui. C'est ainsi que j'interprète la sublime parabole du bon Samaritain.
"Traite l'humanité, autrui et toi compris, non seulement comme moyen, mais aussi comme fin en soi".
"Il y a relation éthique quand l’autre n’est ni moyen, ni outil, ni caution, ni faire-valoir"
Il ne faut pas avoir lu Levinas pour comprendre ces choses qui vont sans dire. David Van Reybrouck et Simon Gronowski nous en administrent la plus belle preuve. Mais cela va beaucoup mieux en le disant. Avez-vous remarqué à quel point ces deux hommes que tout sépare se ressemblent physiquement?
MG


AUTRUI ET SON VISAGE - L'APPROCHE D'EMMANUEL LEVINAS

Autrui nous attire. Nous recherchons la proximité avec lui. Ce désir nous révèle à nous-mêmes, donnant une assise à la notion d’altérité, ouvrant finalement à une dimension éthique, malgré tous les mécanismes psychologiques, les refoulements, les angoisses qui l’altèrent.
Selon Emmanuel Lévinas, le visage de l’autre fait appel à ma sollicitude, à mes sentiments pénétrés d’une moralité immanente. Cette moralité n’est pas constituée seulement comme un système instable et relatif aux valeurs autour desquelles se regroupent ma famille et mon environnement social. “Le fait éthique ne doit rien aux valeurs” (1). Les valeurs ne sont pas des hypostases ou des idoles, des drapeaux ou des signes de reconnaissance et ne s’attestent pas dans des applaudissements sociaux. À partir de là se pose la question : “Quelles valeurs transmettre ?”, “Quelles valeurs préférer ?”, “Sur quelles valeurs s’accorder ?”, “Y a-t-il seulement des valeurs universelles ?” (2). J’y reviendrai plus loin.
La notion d’autrui diffère selon les auteurs. Pour Platon, autrui est une subjectivité à réduire, par la force s’il le faut. Pour Épicure, autrui est une subjectivité à réjouir, par la douceur, l’amitié, la jubilation. Le lien social du Jardin d’Épicure, c’est la douceur. Et l’on sait que pour Sartre l’autre est un enfer dont le regard est aliénant : “Autrui me juge” et me condamne.
Nous savons par expérience que la rencontre d’autrui précède toute perception d’autrui comme personne ou comme sujet de droit, en cela égal à moi, en cela semblable à moi. Nous ne sommes pas des monades côte-à-côte. Autrui est déjà lié à moi en une intrigue : nous sommes toujours en relation.
Ce que je vois d’autrui c’est son visage, non pas entre autres choses à voir de lui, mais ce que je vois d’abord. C’est à son visage que s’adresse ma quête, que se fixe mon regard attentif. Le visage est visible. Mais dans le visible le visage a un statut particulier : il est en même temps expressif. Il ne se laisse pas enfermer dans une forme plastique. Il déborde ses expressions. Il est irréductible à une prise, à une perception prédatrice. Il révèle, selon Lévinas, le signe vers l’invisible de la personne qu’il donne à voir. Il n’est ni une image pure ni un concept désincarné. Il est à la jointure du sensible et de l’inintelligible immédiat, car il ouvre sur l’intelligible qui ne serait pas une pure idée, le substrat de la “réduction eidétique” pour le dire comme Husserl (3). Il apparaît au-dessus du corps. Il est donc “épiphanie”. Le visage d’Autrui interpelle le Moi et met en question le quant-à-soi égoïste du Moi. Pour E. Lévinas : c’est le non-visible, comme non descriptible du visage d’autrui qui, comme trace de l’invisible, exige la responsabilité. Autrui apparaît comme une autre vérité que celle des objets relevant de la perception. Autrui “ne limite pas la liberté du Même; il l’instaure et la justifie” (4).
La relation à Autrui ne se situe pas sur le plan de la réciprocité, car Autrui est tout à la fois “plus haut que moi et plus pauvre que moi” (5).
La nature éthique de la pensée lévinassienne apparaît ainsi : relation au visage d’Autrui, qui me commande et m’appell.
Pour Lévinas chacun est responsable d’autrui avant même d’avoir choisi de l’être.
Ce n’est donc pas de l’intérieur du Moi que jaillit l’exigence éthique, mais d’Autrui, qui m’interpelle, me convoque, m’oblige. “C’est l’hétéronomie qui est la source de l’éthique lévinassienne”. Autrui se révèle d’emblée différent, d’une différence non spécifique mais d’une “différence absolue.
Pour Lévinas autrui ramène nécessairement à la responsabilité éthique. Il y a relation éthique (14) quand l’autre n’est ni moyen, ni outil, ni caution, ni faire-valoir, mais qu’il déborde le projet d’assimilation (phagocytage), quand l’autre n’est pas enfermé dans la sphère du même (qu’il refuse la conformité à un stéréotype culturel, par exemple), qu’il se laisse découvrir comme appel, comme exigence éthique qui nous met en demeure de répondre à la question : “Qu’as-tu fait de ton frère ?”. Pour E. Lévinas, comme pour P. Ricœur à la suite de Kant, autrui doit être compris comme une fin en soi. Ce qui revient à dire: "Traite l'humanité, autrui et toi compris, non seulement comme moyen, mais aussi comme fin en soi".
Le concept philosophique de responsabilité est désigné par Lévinas par un substantif correspondant au verbe “répondre” dans la double acception de répondre à, et de répondre de (16). Pour E. Lévinas, le devoir-être fonde l’être.
Autrui en appelle à moi. Et c’est dans la réponse à cet appel que je suis moi. Plus je suis responsable, plus je suis moi. Au point d’exister, dit Lévinas, à l’accusatif : “Me voici.” Être moi ce n’est pas commencer un discours au nominatif par le pronom personnel “je”. C’est répondre à un appel par l’accusatif “me”. Être moi, c’est répondre de et à autrui. Qui appelle ? Autrui. Me dérober à l’appel, c’est cesser d’être moi. Mon Moi concret, empirique, peut être négligeant ou lâche, ou courageux. Au plan métaphysique où se situe Lévinas c’est la responsabilité qui définit l’identité. Lévinas en arrive à cette conclusion : ce n’est pas la liberté qui est première par rapport à la responsabilité. Car la responsabilité précède la liberté. La séquence s’écrit alors : responsabilité, identité, liberté.
Y a-t-il des limites à ma responsabilité ? N’est-il pas présomptueux de prétendre être responsable de tous et de tout ? Lévinas s’en garde. En reprenant la célèbre phrase de Dostoïevski dans Les frères Karamazov : “Nous sommes tous coupables de tout, devant tous, et moi plus que n’importe qui.” Qui est responsable ? Moi, dont l’anonymat justifierait l’irresponsabilité ? En effet, Lévinas montre que si, métaphysiquement, je limite ma responsabilité, j’ampute mon moi, autrement dit je cesse d’être moi. En conclusion mon identité va de pair avec ma responsabilité.
G. LEROY(extraits)
• (1) Emmanuel Lévinas, De Dieu qui vient à l’idée, Vrin, 1982, p. 225
• (2) Face à l’invocation des valeurs des sociétés traditionnelles autorisant des mutilations sexuelles sur des jeunes filles, il faut avoir l’audace de se réclamer de valeurs éthiques universelles. Au prétexte d’une mauvaise conscience de l’Occident, il nous arrive parfois de nous tétaniser de culpabilité devant le reproche qui nous est adressé de prétendre universelles des valeurs auxquelles nous croyons. Or, de tous temps et sous toutes les latitudes les valeurs humaines fondamentales sont partagées par tous les hommes, qu'il s'agisse de la justice, de la liberté etc.
• (3) Husserl distingue l’intuition empirique, où le donné est un individu (particulier), de l’intuition eidétique où le donné est une essence pure. La réduction eidétique (science des essences)
consiste à “aller aux choses mêmes” en éliminant les éléments empiriques variables (d’un donné concret) en faisant varier (par une expérience de pensée) les caractéristiques de l’objet.
• (4) Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, p. 175.
• (5) citation extraite d'une conférence donnée par Alfredo Gomez Muller
• (6) Husserl propose deux classes fondamentales du signe : les expressions, qui sont des signes dotés d’un “vouloir-dire”, et les indices, qui sont des traces dépourvues de signification. Et dans les expressions qui véhiculent un vouloir-dire (signification), Husserl introduit une distinction entre celles qui servent les intérêts de la communauté et celles qui désignent le langage intérieur, intime, la voix de la conscience qui estime l’acte (“tu as mal agi”), “qui me vient de moi et qui pourtant me tombe dessus” disait M. Heidegger. Cette voix qui constitue une sorte de langage sui generis a un autre statut que le langage public, et constitue “l’incessant bruissement des histoires” (Jean Greisch).
• (7) On s’amuse à évoquer la coïncidence de l’illéité à laquelle renvoie le visage, avec le mot “Il” dont usaient les Assyriens, les Babyloniens et les gens d’Arabie du Sud pour signifier la nature commune à tous les dieux. C’est de ce “Il” que procédera plus tard Allah, via des déclinaisons successives. Mais ce n’est là qu’une coïncidence.
• (8) cf. Henri Maldiney, Le legs des choses dans l’œuvre de Francis Ponge, L’Âge d’homme, Lausanne, 1974
• (9) Pour Martin Heidegger le signe ne peut être compris que comme absence de la chose. Alors que pour Jacques Derrida il n’y a jamais de présent originaire. L’absence est plus originaire que le présent lui-même.
• (10) cf. Emmanuel Lévinas, Humanisme de l’autre homme, Fata Morgana, 1973.
• (11) C’est de la trace de l’Un que naît l’essence pour Plotin. “La trace de l’Un fait naître l’essence et l’être n’est que la trace de l’Un” (Ennéades).
• (12) Alors que Sartre pose Autrui comme pur trou dans le monde. Sartre pose quand même que c’est par l’autre qui me juge et me condamne, que je me découvre, ce qui le rapproche d’Emmanuel Lévinas pour qui l’autre me révèle ce qui demeure en moi (tandis que pour Husserl l’autre désigne l’objet de mon intentionnalité).
• (13) E. Lévinas, Totalité et Infini, op. cit., p. 168.
• (14) Le terme éthique fonctionne le plus souvent chez Lévinas davantage comme un adjectif déterminant que comme un substantif nommant un état de choses. “Nous appelons relation éthique entre des termes où l’un et l’autre ne sont unis ni par une synthèse de l’entendement, ni par la relation de sujet à objet, et où cependant l’un pèse ou importe ou est signifiant de l’autre, où ils sont liés par une intrigue que le savoir ne saurait ni épuiser ni démêler.” cf. E. Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Vrin, p. 225, note 1.


Koenraad Tinel et Simon Gronowski.© Dieter Telemans

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