mardi 2 avril 2013

Le grand orchestre de la nature est peu à peu réduit au silence


LE MONDE|
Musicien dès son plus jeune âge, l'Américain Bernie Krause, 74 ans, reste l'une des figures emblématiques de la musique électronique. Il a participé en studio à l'enregistrement de musiques de films célèbres (Rosemary's Baby, Apocalypse Now). Cet amoureux des sons et de la nature, devenu docteur en bioacoustique, a inventé le terme biophonie (les sons émis par les organismes vivants). Il publie chez Flammarion Le Grand Orchestre animal (324 pages, 21,85 euros).

Vous avez parcouru le monde pour enregistrer les sons de la nature. Comment les reconnaître entre eux ?
Chaque organisme vivant, du plus petit au plus grand, a sa propre signature acoustique. Elle peut ne pas être produite vocalement, mais par stridulation ou par grincement des dents comme chez le poisson-perroquet.
Certains, comme les cétacés, émettent des signaux dont l'intensité, s'ils étaient produits dans l'air, équivaudrait à la décharge d'une arme à feu de gros calibre à quelques centimètres de votre oreille. Cela dit, proportionnellement au poids, l'un des êtres vivants les plus bruyants du règne animal est la crevette pistolet, longue de quatre centimètres. Sa puissance sonore est neuf fois supérieure à celle d'un orchestre symphonique.
Elément surprenant, les animaux peuvent adapter leurs comportements acoustiques. J'ai un enregistrement réalisé en 1979 d'une orque qui imite l'aboiement de l'otarie pour l'attirer et la dévorer. De même, des papillons de nuit sont parvenus à brouiller les signaux d'écholocation des chauves-souris.
Quel que soit l'objectif d'un signal – accouplement, chasse, défense du territoire, jeu –, pour remplir sa fonction, il doit être audible et sans interférences.
POURQUOI PARLEZ-VOUS D'UN GRAND ORCHESTRE ANIMAL ?
La nature vit en harmonie acoustique. Chaque forêt tempérée ou tropicale génère sa propre signature acoustique, qui est une expression organisée et immédiate des insectes, des reptiles, des amphibiens, des oiseaux et des mammifères. C'est cette voix naturelle et collective à laquelle je fais allusion quand je parle de grand orchestre animal.
Les grenouilles arboricoles du Pacifique, qui vivent dans le nord-ouest américain, se disputent la largeur de bande acoustique aussi bien sur la fréquence que sur la plage horaire : l'une coasse, suivie immédiatement par une autre dans un registre plus aigu. J'ai trouvé en Afrique, au Kenya notamment, des paysages sonores extrêmement bien ordonnés comme le montrait l'analyse des spectrogrammes : les insectes tissaient la toile de fond, chaque espèce d'oiseau marquait son territoire acoustique, les grands félins occupaient d'autres niches à l'instar des serpents ou des singes.
VOS RECHERCHES REMONTENT AUX ANNEES 1960. COMMENT SE PORTE AUJOURD'HUI LE GRAND ORCHESTRE ANIMAL ?
J'ai enregistré plus de 15 000 sons d'espèces animales et plus de 4 500 heures d'ambiance naturelle. La triste vérité est que près de 50 % des habitats figurant dans mes archives récoltées au cours de ces quarante-cinq dernières années sont désormais si gravement dégradés que beaucoup de ces paysages sonores naturels, naguère si riches, ne peuvent plus être entendus aujourd'hui, même approximativement, sous leur forme d'origine.
Les sons ont-ils disparu ou la cacophonie humaine fait-elle qu'on ne parvient plus à les entendre ?
Les deux. L'extraction minière, l'exploitation forestière, l'étalement urbain, et la pollution qui en résulte, réduisent la superficie des habitats sauvages. De même, en noyant les sons naturels de la biophonie et de la géophonie (les sons provenant d'éléments naturels tels que le vent, l'eau, la pluie et les mouvements du sol) sous notre cacophonie, nous perturbons ou détruisons la nature elle-même.
Certains animaux, comme les insectes, sont plus touchés que d'autres. Dans les forêts tropicales, les prédateurs tentent de s'adapter car il leur est plus difficile d'entendre leurs proies. Le bruit humain peut aussi affaiblir le système immunitaire des mammifères et des poissons, réduisant leur résistance à la maladie, résultat physiologique naturel des taux élevés d'hormone de stress. Dans les cas les plus graves, lorsque les seuils de tolérance sont dépassés, il peut être fatal. De nombreuses espèces de baleines et de phoques s'échouent d'elles-mêmes pour mourir.
Il y a près de cinquante ans, mes parents nous avaient emmenés, ma soeur et moi, en vacances dans le parc national de Yellowstone, près d'une large vallée couverte de neige, à l'abri de tout parasitage humain. Le calme était ponctué par les vocalisations des corbeaux, des geais, des pies, des alouettes hausse-col et des élans. Je me souviens encore du murmure des ruisseaux et de la brise légère qui soufflait dans la cime des conifères. Je suis retourné au même endroit en 2002. La magie avait disparu, anéantie par les bruits de moteur et le smog.
COMMENT LUTTER CONTRE CETTE MISE A MAL DU GRAND ORCHESTRE DE LA NATURE ?
Le mieux serait de ne plus toucher à rien et de mettre un terme à la consommation effrénée de produits dont personne n'a véritablement besoin. Je plaide aussi pour une "écologie du paysage sonore" qui permettrait de mieux appréhender le phénomène.
Bryan Pijanowski et son équipe de Purdue University (Indiana) et d'autres, à Michigan State University, sous l'impulsion de Stuart Gage, ont été parmi les premiers scientifiques à reconnaître l'intérêt d'étudier les paysages sonores naturels holistiques plutôt que de simples enregistrements de chaque espèce.
Ces méthodes anciennes se limitaient à la capture fragmentaire des appels et chants d'espèces individuelles, essentiellement des oiseaux. Plus tard, ces techniques ont été élargies aux grenouilles et aux mammifères. De mon point de vue, elles revenaient à tenter de comprendre la Cinquième Symphonie de Beethoven en isolant la voix d'un seul violon sans entendre le reste de l'orchestre.
L'écologie du paysage sonore se révèle, elle, un excellent outil diagnostique pour évaluer l'état de santé des divers habitats naturels et mesurer, entre autres, l'impact d'événements tels que le réchauffement climatique.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
VIVEMENT LA TROISIEME REVOLUTION INDUSTRIELLE

​Mon ami Gilles m'écrit ce matin: "Hier soir, je ne sais pourquoi, coupure d'électricité. Pas grave. Fusible et c'est reparti comme en quarante. Ce petit interlude m'a "interpellé, comme on dit aujourd'hui, et je te livre le résultat de ma cogitation.
"Dans un petit bled de Charente, là où l' EDF n'a pas encore posé les pieds ni autre chose d' ailleurs, la Marie épouse de Félicien, le fermier local est sur le point de mettre bas. Félicien appelle le médecin de la ville voisine qui arrive aussitôt. Ce dernier, arrivé sur place marque son étonnement quand au manque de lumière et de confort pour exercer. Qu'à cela ne tienne dit Isidore, c'est son deuxième prénom, j'ai ce qu'il faut. Il enfourche une espèce de vélo fixé au sol et équipé d'une dynamo, et commence à pédaler. La pièce est inondée de lumière et le
praticien agit. Félicien pédale de plus belle Un enfant nait. Le médecin: continuez à pédaler il y en a un deuxième. Surprise! Félicien pédale
toujours. N'arrêter pas dit le toubib, il y en a un troisième. Félicien pédale encore que voilà un quatrième enfant. Alors exténué Félicien cesse de pédaler et dit : j'arrête docteur, ça suffit, la lumière les attire."

Mon cher Gilles,
Vieille blague? Non pas du tout, métaphore d'un monde qui s'annonce.
J'adore ton histoire qui s'écoute comme une parabole du monde qui vient.
Je m'explique. J'ai écouté à Charleroi, il ya deux ou trois mois Jeremy Rifkin, le futurologue américain qui prône une troisième révolution industrielle liant transition énergétique et technologies de l’information. (première révolution, la vapeur, deuxième, le pétrole et l'électricité). Depuis j'ai lu ses livres qui ont le mérite de nous ouvrir de nouveaux horizons et de nous sortir de la morosité ambiante.
Jeremy Rifkin estime que l’Europe, France et Allemagne en tête, est la mieux placée pour dominer une économie postcarbone dont il dessine les contours.
Aujourd’hui, avec Internet et les énergies renouvelables, nous sommes à l’aube d’une troisième révolution industrielle marquée par la démocratisation totale des communications et de l’énergie. Deux systèmes décentralisés et collaboratifs, régis par une logique de croissance non plus verticale et hiérarchisée, mais latérale. Le nouveau paradigme est celui de l’économie distribuée, où l’entrepreneuriat est à la portée de chacun. C'est plus difficile à dire qu'à comprendre ou qu'à faire comme le prouve Félicien.
Le système actuel est cassé. C'est exactement ce que raconte la "blague" qui n'en est pas une mais plutôt une allégorie du monde qui vient.
Notre économie du carbone menace la pérennité des écosystèmes naturels dont nous dépendons (l'EDF dans ta blague). Le coût de production des énergies fossiles ne cesse de croître. Les infrastructures sont vieillissantes. Parallèlement, des millions de foyers et d’entreprises produisent déjà leur propre énergie (comme Félicien en somme mais le plus souvent avec des panneaux photovoltaïques), et leur nombre croît à mesure que le coût des infrastructures diminue. Cela c'est,de fait, exactement la réaction de Félicien qui pédale sur sa bicyclette pour produire sa propre électricité et donner de la lumière au docteur. On y viendra tous selon Rifkin même toi et moi (je sens que tu es sceptique).Or celui-ci va baisser de plus en plus, comme cela s’est passé pour les ordinateurs (je te signale que tu as fini par t'y mettre et que tu t'en félicites).
Cette énergie bon marché, abondante et produite à demeure (comme chez Félicien et Marie) va permettre de relancer la productivité de nos économies industrialisées chancelantes ! Cela c'est l'espoir symbolisé par les naissances successives d'un homme nouveau, d'une génération d'hommes nouveaux tous sortis du ventre fécond de Marie épouse de Félicien.
Les 27 membres de l’Union européenne se sont engagés en 2007 à bâtir les cinq piliers nécessaires à son développement. A savoir : atteindre 20% d’énergie renouvelable d’ici à 2020, faciliter la création d’innombrables minicentrales électriques (merci Félicien) grâce au solaire, à l’éolien, au géothermique, à la biomasse, etc. , on n'oublie pas la bicyclette à dynamo...Troisièmement, investir dans les technologies de stockage et donner la priorité aux piles à hydrogène. Créer un Internet de l’énergie pour transformer le réseau électrique centralisé actuel en une toile de microacteurs qui peuvent vendre et acheter leur électricité grâce aux technologies de l’information (pour éviter de devoir pédaler non stop comme Félicien). Et, enfin, électrifier les transports, y compris les voitures individuelles, rechargeables sur ce réseau décentralisé. Rien ne se produira si ces cinq piliers ne sont pas développés simultanément.
Conclusion: Comme notre ami Félicien l'a compris, de même qu'il faut cultiver désormais ses propres légumes et de fabriquer sa propre électricité, il convient de réussir cette troisième révolution industrielle maintenant si on veut donner une chance aux enfants qui sortent et sortiront du ventre de sa Marie. Nous devons d’abord élargir notre conscience collective à la biosphère. Si nous loupons le coche, si nous jouons de malchance, nous signerons notre extinction future au cours de ce siècle.
Il y a beaucoup de sagesse dans les blagues qui circulent.
Elles contiennent en vrac le bon sens et la sagesse populaire et doivent nous ouvrir les yeux sur les errances du politique et du financier qui nous poussent au suicide collectif.
"La lumière les attire" peut on imaginer plus belle métaphore?
Une dernière chose: Félicien veut dire: le bienheureux, comme Alexandre en somme mais pour d'autres raisons.
MG


Chantal Sellan
Le chef d’orchestre de la nature

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