mercredi 3 avril 2013

Pierre Rabhi, le semeur d'idées


Le vif

En France comme à l'étranger, cet écrivain et pionnier de l'agroécologie fédère, à l'image de Stéphane Hessel, de plus en plus d'indignés, en rébellion contre la surconsommation, les ravages infligés à la planète... Rencontre en Ardèche avec un paysan philosophe à l'incroyable parcours.

Dans le potager de sa ferme ardéchoise, située au sommet d'une colline dominant les 17 clochers des villages alentour, il se baisse, ramasse une poignée de terre, la scrute, la tourne, la retourne, l'égrène, la hume, puis vous la tend et dit: "Regardez-moi ca, sentez! Avec cette puissance de la vie, il suffirait d'une graine, d'une seule graine, pour nourrir l'humanité. La faim dans le monde est un scandale."
Pieds nus dans ses sandales au beau milieu de ce coin perdu de France, ce petit bonhomme de 74 ans à la voix douce et à la volonté de fer serait-il l'un de ces aimables rêveurs qui comptent rassasier la planète de leurs incantations? Pas vraiment. Comme Stéphane Hessel apprit à Auschwitz ce que résister veut dire, comme l'abbé Pierre montra ce que le mot agir signifie, Pierre Rabhi est de ces rares personnages qui, à l'instar d'un Théodore Monod, ont passé leur vie à mettre en pratique les principes qu'ils édictent.

SORTIR DE "L'INDIGNITE D'UN SYSTEME A BOUT DE SOUFFLE"
Né musulman dans un village du Sahel algérien; débarqué catholique en France vingt ans plus tard afin d'y gagner sa vie comme OS, cet autodidacte nourri à la source des grands philosophes a vite choisi sa voie. Plutôt que de se demander, comme beaucoup, s'il y a une vie après la mort, lui est allé voir du côté de l'Ardèche s'il n'existerait pas une vie avant la mort, alliant liberté, équité, travail, nature et exigence. C'est ainsi que Pierre Rabhi est parti avec sa femme, Michèle, s'installer dans ce paradis caillouteux sans réaliser qu'il allait bientôt devenir l'un des pionniers de l'agroécologie. Et de cette "sobriété heureuse" qu'il vit et prône depuis un demi-siècle.
A 100 lieues des babas cool de 1968 ou de dirigeants Verts "qui se soucient moins de la terre que de leurs ministères", cet agriculteur écrivain est en train de devenir le nouvel inspirateur de tous ceux qui, ayant lu ses livres (une bonne dizaine, pour la plupart publiés chez Actes Sud) ou assisté à ses conférences (rarement moins de 1000 personnes), jugent que la crise lui a donné raison. Paysans ou bobos, ruraux ou citadins, jeunes ou vieux, ils viennent écouter les propositions concrètes et radicales du charismatique agriculteur philosophe pour tenter de sortir de la malbouffe, de la précarité urbaine, de l'individualisme, de "la vie hors sol". Mais surtout de "l'indignité d'un système à bout de souffle".
Le sociologue Edgar Morin, l'écologiste Nicolas Hulot, le bouddhiste Matthieu Ricard, l'ancien ministre de l'Agriculture Edgard Pisani, le violoncelliste Yehudi Menuhin ou la cinéaste Coline Serreau n'ont d'ailleurs pas attendu cette récente popularité pour faire le pèlerinage de Montchamp. Comme Zaz ou Marion Cotillard, ils sont allés rendre visite à leur copain Pierre pour faire, sur les sommets ardéchois, une cure de grand air et de pensées élevées. Le début de la gloire? Ce semeur d'idées, invité l'an dernier à plus de 300 conférences en France et à l'étranger, envisage avec délice et frayeur mêlés sa popularité si tard venue.
Qui aurait pu imaginer, il y a soixante-quatorze ans, que le gamin qui, déjà nus pieds en Algérie, écoutait "chanter l'enclume" dans la forge de son père, allait connaître un tel destin? Lorsque les Français découvrent de la houille non loin de ce village traditionnel, ils poussent ses habitants à abandonner leurs terres et leurs modes de vie millénaires pour en faire des gueules noires.

"JAMAIS NOUS N'AVONS EU L'IMPRESSION DE TRAVAILLER"
"Mon père, lui aussi, est entré en servitude. Ça a été pour moi un grand traumatisme", s'indigne encore Rabhi. Orphelin de mère, confié à un couple de colons "pour qu'il ait une éducation", l'enfant se convertit ensuite de lui-même au catholicisme; c'est là que Rabah choisit son nouveau prénom. Mais Pierre le déraciné rejette l'école, et seule la lecture le passionne. Lorsque, durant la guerre d'Algérie, il refuse de prendre parti dans ce conflit "qui n'est pas le sien", sa famille adoptive l'exclut. Et le voilà bientôt en usine dans la banlieue parisienne. Michèle et lui tiendront moins de deux ans.
En rébellion contre "la société de surconsommation, qui a fait de la cravate le noeud coulant de la strangulation quotidienne", mais aussi contre leurs familles, qui n'assisteront pas à leur mariage, ces deux exilés filent dans le Sud. Il est ouvrier agricole, elle secrétaire. Le dimanche, ils arpentent la campagne ardéchoise en mobylette à la recherche d'une "oasis de beauté" où ils fonderaient une famille. Et une ferme. "Je rêve souvent à l'avènement d'un nouveau paysan gouvernant sa petite exploitation comme un souverain libre en son petit royaume", confie l'agriculteur poète. Le royaume qu'ils élisent, à la mesure de leurs moyens, possède un climat rude, un sol caillouteux et pauvre. Ni eau courante ni électricité, mais un paysage à se damner. C'est là qu'ils élèveront leurs cinq enfants, "avec des hauts et des bas", tant la vie parfois, pour exaltante qu'elle soit, y est précaire. Malgré la dureté de la tâche - les murs à remonter, les chèvres à traire, la caillasse à labourer - "jamais nous n'avons eu l'impression de travailler", jure Pierre l'exalté, qui, le soir, après sa journée de travail, lit, écrit, étudie l'agronomie. Et réfléchit.

"LA PUISSANCE DE LA SOBRIETE HEUREUSE"
Car son premier souci, dans la débauche "dépoétisée" des Trente Glorieuses puis la débâcle des "trente piteuses", est de retourner "aux vraies richesses, même s'il serait absurde de nier certaines avancées de la modernité, notamment dans le domaine politique, technologique ou médical". Dès son installation à la ferme de Montchamp, en 1961, Rabhi se fie à son intuition et à ses lectures pour promouvoir, à sa modeste échelle, ce que l'on appelle aujourd'hui l'agroécologie, et qui était quasi inconnue à l'époque. Un temps où "la culture hors sol était aussi appliquée à l'humain". Sans utiliser d'engrais chimiques - en respectant les sols, avec la méthode du compostage, qui recycle les déchets au lieu d'en produire -, il prouve que le paysan converti au bio peut, par des moyens sains et à force de patience, obtenir d'aussi bons résultats que l'agriculteur conventionnel. Tout en préservant son indépendance à l'égard des lobbys agroalimentaires.
En Ardèche, à l'époque, on a beau prendre les membres de la famille Rabhi pour d'aimables illuminés un peu basanés, le bonhomme commence à faire parler de lui lorsque, en 1980, le directeur du Centre de relations internationales entre agriculteurs pour le développement (Criad) invite cet inconnu à présenter son travail dans le cadre du programme "Paysans sans frontières". Pierre Rabhi est ensuite convié au Burkina Faso pour former les agriculteurs à ses techniques naturelles, et les inciter à renoncer à une monoculture qui les rend dépendants d'un système mondial dont ils ne contrôlent pas les règles. Mais qui, surtout, ne leur permet plus d'assurer leur subsistance. Le président progressiste Thomas Sankara est si emballé qu'il propose à ce défricheur un poste de ministre de l'Agriculture... juste avant d'être assassiné, en 1987.
Dès lors, Rabhi mène une double vie. Trois mois par an, il laisse Michèle gérer seule leur ferme et s'occuper des enfants pour aller, lui, prêcher la bonne parole en Palestine, en Tunisie, au Maroc. Et même à l'ONU, où il est chargé d'une mission contre la désertification. En 2002, poussé par ses amis à faire entendre sa voix discordante, Pierre Rabhi part à la pêche aux signatures et en récolte 200. Depuis, son travail d'éclaireur a fait beaucoup d'émules. Il a multiplié les livres, les conférences et les structures pour traduire en pratique, notamment au sein de sa fondation, ses méthodes agricoles ou citoyennes. Par exemple, l'association Terre & Humanisme (pour la propagation de l'agroécologie dans le monde), l'ONG Colibris (pour inspirer, relier et soutenir de nouveaux modèles de société), le mouvement des Oasis en tous lieux (pour incarner des espaces de vie alternatifs, à l'image du hameau des Buis, en Ardèche, ou des Amanins, dans la Drôme). Il a aussi inspiré le virage écologique du monastère de Solan, dans le Gard. Même la princesse de Polignac a fait appel à lui pour convertir son domaine breton de Kerbastic en modèle d'agroécologie. L'objectif commun à toutes ces initiatives? Rappeler que "les limites naturelles de la planète Terre rendent absurde le principe de croissance économique infinie". Et que "le temps semble venu d'instaurer une politique de civilisation fondée sur la puissance de la sobriété heureuse". On en est là.
Tel le petit bonhomme dressé seul, place Tiananmen, face aux chars d'un régime à la dérive, Rabhi veille au grain. Ce grain de révolte qu'il a cultivé, choyé durant tant d'années. Non pour allumer l'incendie mais plutôt l'éteindre, à l'image du colibri de cette légende amérindienne qui porte de l'eau dans son bec et la verse sur les flammes d'un immense feu de forêt. Un tatou l'observe et lui demande: "Mais que fais-tu? Tu ne vois donc pas que cela ne sert à rien?" "Peut-être, répond le colibri, mais je fais ma part." Jusqu'à son dernier souffle, Pierre Rabhi entend faire la sienne.
Par Olivier Le Naire.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA CONFRERIE DES RENONCANTS?
Tandis que Rome exhibe un nouveau pape qui n'a de François que le nom, pas même l'habit, voici qu'on découvre en Ardèche un musulman autodidacte, déraciné, converti au catholicisme romain que seules la lecture et l'agroécologie passionnent. Durant la guerre d'Algérie, quand il refusa de prendre parti dans un conflit "qui n'est pas le sien", sa famille adoptive l'exclut. En somme, son plus grand délit fut de pratiquer le métissage des cultures et des religions avant que de prêcher le renoncement en le pratiquant. Rappelons que Gandhi fit de même et encourut les mêmes reproches de la part des fanatiques religieux tant hindous que musulmans. Il tombera sous les balles d'un exalté.
En rébellion contre "la société de surconsommation, le brave et vertueux Pierre Rabhi prêche que "les limites naturelles de la planète Terre rendent absurde le principe de croissance économique infinie". Oui, "le temps semble venu d'instaurer une politique de civilisation fondée sur la puissance de la sobriété heureuse" Tel le petit bonhomme dressé seul, place Tiananmen, face aux chars d'un régime à la dérive, Rabhi veille au grain de la révolte nous dit-on.

Comment ne pas songer en lisant cela au beau livre de Jacques Attali: la "confrérie des éveillés" dont le musulman Averroès et le rabbi Maïmonide sont les protagonistes inoubliables.

Et qui sont ces Eveillés? Disons seulement qu'il est possible que quelques-uns vivent encore parmi nous. Pierre Rabhi est sans doute un ce ceux là. On s'étonnera,-comme un "forumeur" le fait-, qu'il eut la désinvolture de mettre cinq enfants au monde, ce qui n'est pas le moindre paradoxe. Cela rappelle l'attitude de Rousseau pédagogue éclairé et auteur de l'Emile,abandonnant les bébés de sa concubine à l'assistance publique. Nobody is perfect.
Ces humains éveillés, ces prophètes des temps modernes ne peuvent être selon nous qu'une "confrérie de renonçants" qui comme Gandhi entendent bien retourner "aux vraies richesses".
Sujet difficile et modèle à peu près impossible à imiter dans une société obsédée par la croissance, dans laquelle les inégalités deviennent de plus en plus criantes.
Cependant, il se pourrait bien que ce soit la seule voie de salut pour une humanité de plus en plus nombreuse et dont l'empreinte écologique rend la planète de plus en plus invivable. "le temps semble venu d'instaurer une politique de civilisation fondée sur la puissance de la sobriété heureuse". Edgar Morin ne dit pas autre chose.
Ils sont quelques uns, ces sages qui arpentent la terre et sèment les idées. "Pierre Rabhi est de ces rares personnages qui, à l'instar d'un Théodore Monod, ont passé leur vie à mettre en pratique les principes qu'ils édictent." Il est rare mais sans doute essentiel que dire et faire ne se contredisent pas. Ce fut le drame des dernières années du grand aristocrate Tolstoï incapable ou presque de mettre sa vie en harmonie et en conformité avec sa pensée.
C'est sans doute la règle de base d'une confrérie des renonçants, seule capable de sauver l'humanité de sa soif de puissance et de sa volonté d'exploiter la planète en dominant la nature.
MG



LA CONFRERIE DES EVEILLES
En ce temps-là, Cordoue était l'Athènes de l'Europe. Après les conquêtes arabes était née en Andalousie une civilisation originale, hispano-musulmane. "A la fin du Ier millénaire, le calife Al-Hakam II, grand mécène, avait attiré des savants venus de tout le monde islamique. Ils jouèrent un rôle essentiel dans la transmission à l'Europe de la culture antique. Cette ville phare compta jusqu'à 1 000 écoles et une bibliothèque de 400 000 volumes.
Les civilisations sont mortelles. Celle-là ne fit pas exception. Elle avait auparavant permis des rencontres fécondes. Celle, notamment, du philosophe musulman Averroès et du rabbi Maïmonide. Jacques Attali en a fait les personnages centraux de son superbe roman, une quête initiatique qui mène à une réflexion sur le choc des monothéismes."
Averroès et Maïmonide, tous deux nés à Cordoue à quelques années de distance au XIIe siècle, cherchent l'un et l'autre un livre inspiré, capital et mystérieux, dont un certain Gérard de Crémone a établi seulement deux traductions, l'une en arabe, l'autre en latin. Ils sont menacés par un groupe étrange: la "confrérie des Eveillés".
Or voici comment Jacques Attali présente le dialogue entre Averroès et Maïmonide: "Chacun parlait avec vénération de la religion de l'autre, qu'ils considéraient comme la forme la plus haute du monothéisme. Moshe [Maïmonide] admirait l'audace de son aîné [Averroès], qui osait dire à ses étudiants que la vérité n'était pas dans le Coran, que l'univers existait sans qu'un dieu l'eût créé et qu'il n'y avait rien à attendre d'un illusoire paradis." Maïmonide et Averroès "estimaient que Dieu existait hors du temps, que c'était même cela seul qui Le distinguait de l'univers. [...] Ils affirmaient qu'à Dieu on ne pouvait prêter ni bonté, ni jalousie, ni colère, ni orgueil, ni miséricorde, car, par Son essence, Il échappait à toutes les catégories humaines". L'un et l'autre pensaient "que seule la matière, corruptible, était le mal; que l'Esprit, immortel, était le bien". Jacques Duquesne (L'Express)

Entre le juif et le musulman le point de rencontre se situe exactement dans la ligne d'Aristote, très loin du troisième monothéisme, le christianisme, fondé sur la foi en un dieu incarné, ne méprisant pas la matière, mêlé à l'histoire des hommes, agissant dans l'univers. Jésus n'était pas disciple d'Aristote.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES NOUVELLES ANDALOUSIES
Nous reprendrons en guise de commentaire quelques joyaux glané dans le dernier livre de notre ami Abdelaziz Kacem: "Al-Andalus, vestiges d'une utopie."
" J'appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l'inlassable espérance"
Jacques Berque (1910-1995) : leçon de clôture au collège de France.
Andalousies (publié en appendice à l'essai les Arabes, Actes Sud, 1999)
"Je crois à la rencontre historique des cultures. Nulle grande idée n'est sortie d'une autarcie intellectuelle. Al-Andalus ne cesse d'appeler au métissage culturel inter-méditerranéen.
L'amour courtois est une invention propre à nos rivages.
Ce n'est pas le seul don que nous fîmes à l'humanité. La Méditerranée est encore féconde.
C'est dans ce creuset que la modernité est née.
(Abdelaziz Kacem: Al-Andalus, vestiges d'une utopie. p. 166)
"Il y a longtemps que je dis et redis dans mes conférences, dans le cadre du dialogue des cultures, la nécessité pour les départements de l'éducation en Occident d'insérer un cours sur l'Age d'or de l'islam. Car on ne peut lutter contre l'islamisme qu'avec le soutien de l'islam. Il existe un islam des Lumières. Il faut l'opposer à l'obscurantisme wahhabite.
L'Europe héberge actuellement des millions de musulmans. Beaucoup d'entre eux sont des Européen à part entière. Ils ont le droit de savoir ce que fut l'apport des Mu'tazilites au rationalisme, ce que davait l'hellénisme au calife abbasside al-Ma'mûn (786-833), ou la pensée libre à des esprits lumineux tels qu'Abû al-'Alâ'al-Ma'arrî. (973_1057). p. 101.
"L'Occidental, enfoncé dans l'égocentrisme de ses certitudes ébranlées, regarde autour de lui, observe "l'invasion migratoire" et peste contre l'histoire.
Est-il possible qu'il doive quelque chose aux aïeux de ces cohortes au facies délictueux? Mais oui, leurs ancêtres étaient d'une autre trempe et le facies délictueux était ce lui des hordes d'en face." (p.184)
"Il n'y a nulle Espagne essentielle, inchangée depuis le fond des âges!
La leçon? Que sans métissage, un peuple devient vite aussi stérile qu'un caillou." (Juan Goytisolo) ibid p. 73.


Pierre Rabhi© AFP

Aucun commentaire: