dimanche 7 avril 2013

Quand l’école n’apprend pas à lire et à écrire

Fanny Leroy

Un adulte sur dix est concerné par des difficultés en lecture et en écriture à Bruxelles et en Wallonie. Certains sont pourtant issus de l’enseignement obligatoire.
"J’étais gênée. Les autres m’abaissaient constamment parce que je n’étais pas capable de lire et d’écrire correctement. Je pensais que je n’étais plus apte à apprendre." Christine Louis se replonge vingt-cinq ans en arrière. Aujourd’hui âgée de 52 ans, elle se souvient de cette souffrance liée à son illettrisme. "A l’école, j’apprenais à jardiner, à faire des courses mais pas à lire ou à écrire. J’ai perdu l’habitude petit à petit" , poursuit-elle.
A 18 ans, elle cherche un emploi. "J’ai travaillé dans le nettoyage mais j’éprouvais toujours des difficultés à remplir mes documents administratifs." Le Forem lui suggère alors de suivre une formation à l’ASBL Lire&Ecrire. Une remise à niveau que Christine a suivie pendant près de huit ans. "Aujourd’hui, j’écris un livre retraçant mon histoire. J’y travaille depuis deux ans", poursuit-elle, fière du chemin qu’elle a parcouru.
Et Christine ne s’arrête pas là. Elle joue au théâtre, elle manipule des marionnettes et elle est impliquée dans des actions de sensibilisation aussi via le groupe "Y’a pas d’âge", une collectivité de quatre à neuf personnes ayant connu l’illettrisme. Ensemble et avec l’aide de la Régionale Lire&Ecrire Namur, ils créent des affiches, ils font des campagnes mais surtout, ils vont transmettre leur expérience dans des classes de 5 e et 6 e primaires. "Ce sont des moments riches pendant lesquels les enfants sont très curieux Ils libèrent leur parole pour comprendre comment certains arrivent à l’âge adulte sans savoir lire et écrire. Plusieurs expriment les difficultés qu’éprouve l’un ou l’autre membre de leur famille. Et nous travaillons aussi la solidarité au sein de la classe pour ne pas qu’ils se moquent de leurs camarades qui éprouvent peut-être plus de difficultés à apprendre" , explique Geneviève Godenne, coordinatrice du groupe "Y’a pas d’âge".
7 % D’ECHECS AU CEB
Christine n’est pas une exception. Aujourd’hui encore, le taux d’échec du CEB s’élève à 7 %. Une frange de la population scolaire qui n’a, à coup sûr, pas acquis les compétences de base. "Lorsque l’on avance les chiffres de 93 % de réussite du CEB, on nous rétorque que ce certificat doit être trop facile ! Or, tout citoyen doit pouvoir maîtriser les notions vues dans l’enseignement primaire. Ce n’est donc pas 93 % que nous devrions enregistrer comme taux de réussite mais 100 %", lance Eric Etienne, porte-parole du cabinet de la ministre de l’Enseignement obligatoire, Marie-Dominique Simonet (CDH).
Passés deux redoublements en primaire, tout enfant se retrouvera dans le cycle secondaire "Tout élève a des compétences, mais tous n’apprennent pas de la même manière. Les enseignants sont théoriquement sensibilisés à ces différences mais les moyens concrets manquent pour accompagner ces enfants qui nécessitent plus d’attention. Le système actuel force l’individu à rentrer dans des cases", souligne Rita Stilmant, directrice de la Régionale Lire&Ecrire Luxembourg.
L’ASBL ne cesse de mettre en évidence des manquements à cet enseignement adapté. "Avant tout, l’école doit être gratuite. Et les orientations ne doivent pas se faire trop rapidement pour ne pas cadenasser l’enfant. Il est important qu’il bénéficie de temps pour poser un choix, élaborer progressivement un projet de vie qui fait sens pour lui", répète Rita Stilmant en se basant sur les recommandations définies dans le cadre de la campagne "L’école en question".
Le nombre d’élèves par classe est aussi un frein à l’enseignement adapté, tout comme le manque de personnel. "Il est essentiel de pouvoir compter sur un réel réseau de soutien composé d’enseignants sensibilisés, de psychologues et de logopèdes", poursuit la directrice. Un ensemble de professionnels qu’il faut aussi mieux former à la communication entre l’école et la famille. "Ecrire une remarque dans un journal de classe, ça peut être une pratique excluante si les parents de l’enfant connaissent de grandes difficultés avec la lecture et, ou l’écriture. Il convient d’interroger les pratiques de manière à soutenir le partenariat ‘Ecole-Familles’", ajoute-t-elle encore.
Le cabinet de la ministre, lui, est confiant dans un projet pilote aujourd’hui bien lancé, "Décolâge", la contraction de "décoller", "école" et "âge". Son objectif : promouvoir une évolution positive du parcours de l’enfant depuis sa 3 e maternelle jusqu’à sa 2 e primaire. Des instituteurs, des directeurs et des membres de centres PMS de 240 établissements (sur 1 800) suivent aujourd’hui des formations pour développer des plans individualisés d’apprentissage. "Ce projet est né de l’émergence de nouvelles pratiques du terrain" , conclut le porte-parole de la ministre.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

L'ECOLE S'EFFONDRE
TROP D'ELEVES NE DECOLLENT PLUS
Le constat de Fanny Leroy est affligeant.
Pour beaucoup d'élèves l'école n'est plus qu'un laminoir qui les broie à jamais. Et pourtant Fanny réussit à se raccrocher à la cordée "Lire et Ecrire", l'asbl providentielle de la seconde chance.
Une amie professeur de lettres et remarquable pédagogue m'a fait récemment le reproche de jeter trop facilement la pierre aux enseignants. Il y a de jeunes profs magnifiques me dit-elle mais quand je lui de mande de porter témoignage sur ce blog elle s'y refuse en prétextant "qui sont les lecteurs, quel est le but de ce site etc." Bref elle se dégonfle et c'est désolant. Un internaute commente: "Beaucoup de profs ont peur : des parents, de la direction, de l'inspection et certains en font le minimum pour être bien vu ... par tout le monde. Il y a des écoles où on fait plus d'animation que de l'enseignement exigeant."
Une de mes anciennes élèves, brillante au demeurant, après avoir été malmenée par l'institut d'architecture de la Cambre s'est tournée à 22ans vers l'école normale où elle se sent bien et réussit brillamment en tête de promotion. Son constat: je suis entourée de camarades incultes qui maîtrisent à peine la langue française et sont incapables d'écrire sans fautes et de calculer. Interpellant, non?
Pour Berrnard Devos, il faut refondre notre système scolaire en instaurant une vraie mixité scolaire et des classes hétérogènes et accorder la part belle à la remédiation. Les partisans de l'élitisme et des classes de niveaux lui adressent sur le site de la Libre une volée de bois vert.

Voici en gros ce qu'ils lui opposent: "La mixité sociale entraîne un nivellement par le bas de TOUS les élèves, y compris ceux qui en ont le moins besoin: ceux qui sont faibles au départ."
"Affirmer: des classes plus hétérogènes, si l’on veut tirer tout le monde vers le haut, c'est, au mieux, une pétition de principe qui ne repose sur aucune expérience. Ce qu'il faudrait c'est créer des classes spéciales pour les très bons élèves pour qu'ils ne s'ennuient pas au cours. En effet, notre économie va mal, on aura besoin à l'avenir de gens hyper-doués pour faire tourner nos entreprises. Or, des ingénieurs, par exemple, il en manque cruellement. "
Un autre surenchérit: "Mon fils est entré en secondaire en septembre 2012 (dans une école réputée élitiste) et il y apprend la glande : toutes les semaines, il a au minimum 3 heures d'étude suite aux absences des profs, n'a jamais rien à faire sauf dans un seul cours où la prof est super motivée, jamais absente et aime son métier ...Clairement, il n'apprends pas à travailler et ça me fait peur pour son avenir !"

Quelle conclusion en tirer? Chacun tirera les siennes. Ce qui est sûr, c'est qu'il y nécessité de repenser le système scolaire de manière radicale et singulièrement en améliorant la formation initiale et surtout la formation continuée des enseignants. Mais comment et qui seront les formateurs de formateurs? Comment seront ils préparés à leur tâche cyclopéenne?
MG

"IL FAUT REFONDRE NOTRE SYSTEME SCOLAIRE"
Stéphanie Bocart

"Des classes plus hétérogènes, si l’on veut tirer tout le monde vers le haut, c’est un atout."

Pour le délégué général aux Droits de l’enfant, Bernard Devos, le Décret Inscription est "une toute petite pièce dans un énorme puzzle qu’il faut recomposer autour de l’école" .

LE DECRET VISE, NOTAMMENT, A SOUTENIR LA MIXITE SOCIALE DANS LES ECOLES. LE BUT VOUS SEMBLE-T-IL ATTEINT ?
Aujourd’hui, le Décret Inscription c’est encore, j’ai envie de dire pas du sparadrap, mais pas loin. Les effets du Décret, c’est : des classes plus hétérogènes qu’avant. Et des classes plus hétérogènes, si l’on veut tirer tout le monde vers le haut, c’est un atout. Pour autant que les stratégies éducatives et pédagogiques soient adaptées, que la formation des enseignants soit cohérente avec cette population diversifiée, qu’il y ait une volonté de jouer les solidarités au sein de la classe, qu’il y ait une volonté de faire jouer la remédiation à plein et pas de manière résiduelle, et qu’il y ait une conception active de l’enseignement. Mais tout cela n’existe pas pour l’instant.
QUEL REGARD POSEZ-VOUS DES LORS SUR LA MIXITE SOCIALE DANS NOS ECOLES ?
Faute d’une évaluation précise, nous avons le sentiment que certains enfants qui entrent par la porte dans certaines écoles en sortent par les fenêtres. Soit par leur volonté délibérée en se disant : "Ce n’est pas pour moi, je n’y arriverai jamais" parce qu’"on les a mis en difficulté" et qu’on n’a pas compensé les manques qu’ils avaient en entrant à l’école, soit parce qu’on leur a dit clairement : "La porte est par là."
LE DECRET A-T-IL FAILLI A SES OBJECTIFS ?
Globalement, il y a toujours plus d’enfants qui sont bien inscrits aujourd’hui qu’avant les décrets dans leurs formes différentes. Ceux qui étaient mal inscrits et n’avaient pas accès à toutes les écoles, ceux qui étaient ségrégés et discriminés étaient des familles qui n’avaient pas accès à des réseaux politiques, médiatiques, ne savaient pas se défendre et dont les enfants subissaient, et subissent encore, beaucoup de ségrégation et de relégation.
D’AUCUNS PRETENDENT QUE LA MIXITE SOCIALE ENTRAINE UN NIVELLEMENT PAR LE BAS DE NOTRE ENSEIGNEMENT. QUE LEUR REPONDEZ-VOUS ?
Je leur réponds que s’ils veulent être sûrs que leur enfant soit bien en sécurité et bien éduqué, ils doivent construire une cabane à l’arrière de leur jardin et y faire école pour leur enfant Le nivellement par le bas n’arrive que si on laisse des milieux hétérogènes avec des pratiques pédagogiques ancestrales. On donne cours aujourd’hui comme quand j’étais à l’école. Or, le monde a changé.
COMMENT PEUT-ON FAIRE EVOLUER NOTRE SYSTEME SCOLAIRE ?
Il faut une refonte générale de notre enseignement. Depuis la question de la réussite scolaire jusqu’à la prégnance de certains comportements inadaptés (violence, toxicomanie, décrochage scolaire, ), en passant par les relations catastrophiques entre les milieux familiaux et les communautés éducatives, tout cela doit faire l’objet d’un débat, sans tabou. S’ajoutent des questions plus structurelles comme la taille des établissements, les réseaux, etc.
LES ACTEURS DU MONDE SCOLAIRE SONT-ILS PRETS A S’ENGAGER DANS CETTE REFONTE ?
C’est à l’autorité publique de trancher, de prendre plus de responsabilité. A Bruxelles, là où le Décret est le plus difficile à vivre, il y a une explosion de la natalité. Il y a donc une contrainte en termes de création de nouvelles écoles. Mais cette contrainte est en fait une opportunité énorme pour refondre l’enseignement. Il faudrait réfléchir à, par exemple : dans quels quartiers va-t-on construire ces nouvelles écoles ? Va-t-on créer dans classes en carré ou en "L" qui permettront d’avoir un enseignement magistral classique ainsi que de la remédiation et de nouvelles stratégies éducatives ? Va-t-on penser à faire en sorte que les enseignants restent à l’école plus longtemps - jusque 38 h/semaine idéalement -, dans des conditions de travail décentes avec des locaux adaptés ? Or, cette réflexion n’est pas là.
LE DECRET A-T-IL SA PLACE DANS CETTE REFONTE ?
Le supprimer serait de la folie. Il est une petite pièce d’un puzzle à construire autour de l’école.

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