vendredi 24 mai 2013

"La Belgique est un pays structurellement raciste"


Muriel Lefevre le vif

Source: Knack 


Un an après avoir reçu le prestigieux prix de littérature Nigeria Prize forLiteraturChika Unigwe sort son quatrième roman en néerlandais. L’écrivaine belgo-nigériane n’est pas tendre avec sa deuxième patrie. "La communauté africaine n’est toujours pas entendue en Belgique" .  


Chika Unigwe © Filip Van Roe

VOUS ECRIVEZ QUE VOUS N’ETES DEVENUE NOIRE QU’EN VENANT EN BELGIQUE. QUE VOULEZ-VOUS DIRE ?

Unigwe: lorsque je suis venue en Belgique, j’ai atterri dans un pays où j’étais avant tout une Noire. Je n’oublierais jamais ma première visite à l’agence pour l’emploi. J’avais à l’époque deux diplômes universitaires et je travaillais à mondoctorat . Cependant, je souhaitais faire une pause et j’étais à la recherche d’un emploi. À l’agence pour l’emploi, avant que j’aie eu le temps de dire quoi que ce soit, une femme m'a interpellé depuis son comptoir pour me signaler qu’ils étaient à la recherche d’une femme de ménage et que je pouvais commencer le jour même. Elle a seulement dit cela parce que j’étais Noire. Elle ne m’a même pas demandé mes diplômes, mes qualifications ou encore quel était le genre d’emploi que je cherchais. Être Noir, en Belgique et en 2013, signifie qu’on vit des allocations ou que, dans le meilleur des cas, on est ouvrier.

VOUS AVEZ VECU QUELQUE TEMPS AUX ÉTATS-UNIS ET AU CANADA. LES AMERICAINS DU NORD ONT-ILS UN AUTRE RAPPORT A LA COULEUR DE PEAU ?

Unigwe: C’est certain. Parce qu’ils ont un tout autre passé avec les Noirs. Au Canada ou aux États-Unis, les gens sont habitués à voir un médecin noir. Ce n’est pas le cas ici. Les Belges sont rarement confrontés à des gens d’une autre couleur dans une situation valorisante pour ces derniers, sauf peut-être à Bruxelles. A Turnhout, tous les Noirs travaillent à l’usine. La Flandre est une société très blanche. Si cette femme de l’agence pour l’emploi avait vu des Noirs exercer d’autre métier, elle n’aurait peut-être pas réagi de cette façon.

LE GOUVERNEMENT EST-IL TROP LAXISTE FACE AU RACISME ?

Unigwe: C’est évident non ? Il existe encore des entreprises où on refuse ouvertement d’engager des Noirs ou des musulmans. Certains propriétaires refusent de louer leur appartement à des Noirs. C’est illégal et pourtant c’est une pratique courante tant le sentiment d’impunité domine dans ce domaine. Cette discrimination ne peut cesser que si l’on punit réellement ce genre de comportement. Il y a peu, une de mes amies a été envoyée par une agence d’intérim dans une entreprise pour un entretien d’embauche. Lorsque les personnes chargées du recrutement se sont aperçues qu’elle était noire, ils l’ont tout simplement renvoyé chez elle sous prétexte qu’ils ne voulaient pas travailler avec des Noirs. Les agences d’intérim ne relèvent pas ce genre de fait, ils se contentent de chercher un autre travail. La communauté africaine n’est toujours pas entendue.

A-T-ON TENDANCE A SOUS-ESTIMER LE RACISME ? 
Unigwe: Je pense que oui. Combien de personnes ne disent pas " je ne suis pas raciste, mais … " ou encore " toi, tu es bien. Tu peux rester ". Dans les études sur le racisme, la Belgique ne brille pas particulièrement par sa tolérance.Lorsqu’on est Noir, on ne peut que remarquer que la Belgique est structurellement raciste. Le racisme y est présent de manière latente. Je ne me suis jamais fait traiter de sale Noire. Pourtant, ce serait peut-être beaucoup plus simple si c’était le cas puisque cela permettrait de savoir à qui on a réellement affaire.

(JZ) / Trad ML 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

NOUS RACISTES? NON PEUT ETRE!

Voilà un point de vue intéressant, celui d'une jeune intellectuelle noire qui nous dit de la plus jolie  manière d'horribles choses sur notre comportement collectif. Vous avez dit point de vue?

Mais bien sûr, le point d'où on regarde les choses et qui diffère d'une communauté culturelle à l'autre (il suffit d'opposer mentalité flamande et wallonne) d'une personne à l'autre.

L'Allemand Günther Wallraff s'est déguisé en Turc et s'est fait engager en usine d'où il a appris à regarder les choses d'un tout autre point de vue. Il a remis cela en se métamorphosant en noir pour les besoins d'un film. Décoiffant!

Fondamentalement nous sommes confrontés ici à un problème d'une dimension colossale. De plus en plus d'excédents de population du monde et de l'Afrique en particulier se déversent dans une Europe en voie de dépeuplement. Les immigrés subsahariens se concentrent dans les quartiers défavorisés de la "jungle des villes" (Bert Brecht).

Convivance et "vivre ensemble" sont des concepts largement ignorés par les communautés en place, singulièrement à Bruxelles: Belges de souche ou immigrés de le deuxième ou troisième génération.

Hormis une refonte complète de l'enseignement via une dynamique de mixité sociale (laquelle échoue complètement à Bruxelles, Anvers et les grandes villes, on ne voit pas trop bien comment on y arrivera.

Et les Américains, y sont ils parvenus?

MG


« IL RESSEMBLAIT A UN ONCLE DE GUINEE »


Le Guinéen Mouctar Bah a aidé Günther Wallraff pour son rôle de Noir qui vit au milieu des Blancs. Dans le film, il est l’ami à la recherche d’un travail. Il nous parle d’authenticité, de mascarade et de l’impact du film en Allemagne.


Mouctar
 Bah, le conseiller en "afro-styling" de Günter Wallraff.

BONJOUR M. BAH.
BONJOUR.

DANS LE FILM NOIR SUR BLANC, ON VOUS VOIT EN TRAIN DE CHERCHER UNE PERRUQUE AFRO POUR GÜNTER WALLRAFF. ÉTIEZ-VOUS SON CONSEILLER ?
-C'est Pagonis, un ami qui travaille à la chaîne de télévision WDR, qui m'avait présenté à Günter Wallraff.



QUAND GÜNTER WALLRAFF VOUS A DIT QU'IL VOULAIT SILLONNER L'ALLEMAGNE AFFUBLE D’UNE PERRUQUE ET LE VISAGE COUVERT DE CIRAGE, QUELLE A ETE VOTRE PREMIERE REACTION ?
-Je me suis demandé comment il allait faire pour être aussi noir que moi.

ENSUITE IL A FALLU LUI NOIRCIR LE VISAGE. EST-CE QUE ÇA AVAIT L'AIR NATUREL ?
-Bien sûr que non, mais moi, je savais qu'il était Blanc. Ensuite il a mis la perruque, et là je me suis dit ça devrait passer. Il ressemblait à un oncle d'Afrique.

QUELS CONSEILS AVEZ-VOUS DONNE A GÜNTER WALLRAFF ?
-Je lui ai dit quelle perruque il devait choisir, comment il devait marcher et je lui ai conseillé d’avoir l'air détendu, pas trop stressé.

DIRIEZ-VOUS QU’IL EST ALLE LA OU VONT LES NOIRS ONT L’HABITUDE D’ALLER EN ALLEMAGNE ?
-La question ne se pose pas seulement pour les Noirs qui vivent en Allemagne. Quand des Noirs arrivent d'Afrique ou de France et veulent aller à Cottbus ou à Rostock, ils montent dans un train, c'est tout. Sans savoir qu’ils vont peut-être tomber sur 20 fous furieux néonazis qui n'aiment pas notre couleur de peau.

Avez-vous déjà eu affaire à des néonazis ?
-Bien sûr ! J'ai déjà été agressé par des néonazis, et pas qu'une fois.

DANS LE FILM, ON VOUS VOIT CHERCHER DU TRAVAIL AVEC GÜNTER WALLRAFF. QU’EST-CE QUE ÇA VOUS A FAIT DE METTRE LES GENS A L’EPREUVE ?
-J'ai été emballé par ces gens qui voulaient tout de suite nous donner du travail. Alors qu’ils ne savaient même pas que Günter était maquillé.

C'EST L'UN DES RARES MOMENTS REJOUISSANTS DU FILM. QU'EST-CE QUI VOUS A LE PLUS CHOQUE ?
-Alors que Günter cherchait un appartement, une loueuse a joué les faux-culs : d'abord elle lui a promis l'appartement, ensuite un Blanc est arrivé et elle lui a tout de suite dit oui. Ça été un choc pour moi. Et pourtant je connais l'Allemagne. La plupart sont tellement faux-culs. Ils sont incapables de te dire tout de suite « je ne veux pas ».

L'OBJECTIF DE GÜNTER WALLRAFF ETAIT DE MONTRER CE RACISME ORDINAIRE. A-T-IL REUSSI ?
-Réussi, non, je ne dirais pas ça. C'est bien qu'il l’ait fait, j'ai été impressionné par son courage et son audace, en plus il n'a pas fait ça pour nous, les Noirs. Il a fait ce film pour les Blancs, pour dénoncer le racisme ordinaire.

BEAUCOUP D'AFRO-ALLEMANDS DISENT QUE GÜNTER WALLRAFF SINGE UNE MINORITE. LA CRITIQUE EST-ELLE JUSTIFIEE SELON VOUS ?
-Non, mais je peux la comprendre. Bien sûr, ce n'est qu'un masque. Il ne vit pas tous les jours avec. Alors que nous, si ; nous conduisons nos enfants noirs à l'école, nous vivons avec notre couleur, c'est autre chose bien sûr.

MAIS VOUS, IL VOUS A CONVAINCU DE SON PROJET.
-C'est vrai, moi aussi je suis derrière ce projet. Un Noir n'aurait jamais bénéficié d’une telle attention. Nous sommes en Allemagne, pas en France ou aux États-Unis. Dans ce pays, les gens sont encore loin d'avoir de l'estime pour les gens de couleur.

Mouctar Bah, 43 ans, vit depuis 20 ans en Allemagne. Le racisme au quotidien, qu’il soit décomplexé ou plus insidieux, il connaît… Il s’est beaucoup inspiré de son vécu personnel pour jouer le demandeur d’emploi. En effet, fin 2005, les autorités lui ont retiré la licence de son cybercafé. Motif invoqué pour ce retrait : inaptitude caractérielle.
Mouctar Bah a reçu la médaille Carl-von-Ossietzky de la Ligue internationale des droits de l’homme pour son courage civique. Il espère que le film « Noir sur Blanc » sensibilisera davantage l’opinion au racisme au quotidien outre-Rhin.

 

 

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