mercredi 15 mai 2013

«Bruxelles ma belle, je te rejoins bientôt»


Le Soir

Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, a quitté Paris pour Bruxelles depuis des années. Il répond à Jean Quatremer. Voici sa carte blanche.




A la lecture d’un récent article dans les colonnes de Libération écrit par JeanQuatremer, sur Bruxelles la capitale de l’Union européenne mais aussi capitale d’un merveilleux petit royaume modeste coincé au beau milieu de grands egos européens, qui dénonçait quasiment l’horreur de cette ville à la dérive depuis 30 ans, j’ai eu envie de mettre un bémol en écrivant un ode modeste à ma Bruxelles d’adoption depuis des années, capitale des exilés de tous bords, des artistes, et même des eurocrates qui lui trouvent pourtant un pouvoir d’attraction hors-norme.

Il faut dire que depuis 50 ans, la ville, arrachée à la Forêt de Soignes à bien changé. Elle était une ville ennuyeuse et noire dans les années 1970. S’il est loin le temps de la grande époque de l’art déco, de l’urbanisation art nouveau, et de la grande exposition universelle de 1958 ayant marqué à jamais l’empreinte de Bruxelles de son grand symbole «  métallurique  », l’Atomium, la ville a su préserver son capital naturel, en restant l’une des villes les plus vertes et les plus agréables d’Europe. Dans le même temps, trace humaine indélébile, elle a su rester l’un des plus beaux écrins de l’architecture unique des années 1930 en Europe. Recelant un nombre de parcs incroyable, doté dans chaque « block » d’habitations d’un espace vert touffu en son sein, il suffit également de prendre le train depuis la gare du Midi ou la gare du Nord, pour se retrouver en pleine campagne en dix minutes. La nature n’est jamais loin. Quelle ville européenne peut-elle se prévaloir de cela ?

Je fais partie de ces Français, ayant quitté Paris, la « plus belle ville du monde » sur laquelle il y’a tout de même à redire, tant l’ancienne Lutèce fait figure de mirage esthétique, cerné par l’horreur urbanistique et visuelle de ses banlieues érigées dans les années 1960-1970. A Bruxelles, si les chaussées ne sont pas exemplaires, si les travaux sont permanents, c’est aussi la figure d’une ville qui bouge et ne reste pas installée dans ses certitudes, et vit. Elle n’a jamais prétendu d’ailleurs à rien. Ce qui ne peut qu’augurer de merveilleuses surprises. Elle ne s’est jamais laissé envahir par les tours, elle. Une ville doit vivre, et cela passe aussi par la déconstruction, la construction et la reconstruction. Comme un phénix. Mêlant tous les styles, avec ordre et désordre, la capitale du Royaume agit comme un aimant à toutes les influences artistiques et architecturales du monde. On y a même inventé un terme : la bruxellisation pour désigner cette modernisation parfois même dévastatrice. Comme un terrain de jeu, un laboratoire de ce qui se fait de mieux et de pire, elle n’a pas la prétention de ces voisines et ne considère pas que l’harmonisation à la « Haussman » puisse être une fin esthétique en soi. L’harmonie comme la symétrie sont ennuyeuses à l’œil et à l’esprit. Bruxelles a gardé son âme. Elle est, simple, à taille humaine (1.2 million pour la région et les 19 communes, 150 000 pour Bruxelles intra-muros), exotique (la mousson régulière qui arrose ce « ciel si bas avec humilité » a son charme et lui donne des couleurs uniques que les peintres flamands ont su mettre en valeur), verte donc (la moitié de la région est constituée de nature) multicommunautaire (120 nationalités à Ixelles, autant à Saint-Gilles dont la première catégorie d’étrangers sont… les Français), jeune (taux de natalité de 16 pour mille), riche de son passé et de ses influences multiples (bourguignon, espagnol, autrichien, flamand). Elle est riche, de ses pauvres certes, mais surtout de ses vagues d’immigration comme de la diversité de ses nationalités qui peuplent ses 19 communes aujourd’hui et en font un laboratoire anthropologique de l’Europe et du monde.

Je ne crois pas qu’il n’y ait que les argentés qui soient venus à Bruxelles, pour démonter l’attaque permanente d’exil fiscal qu’elle représenterait. Si Bruxelles et la Belgique regardent fort et en permanence vers la France, c’est que les Belges, avec un certain recul tout de même sur leurs voisins dominateurs, ont un profond respect pour sa culture et son image. Reste à savoir de quelle France on parle : celle d’aujourd’hui ? Plutôt celle d’avant. Tout comme il reste à savoir de quelle Bruxelles on parle, lorsque l’on est un journaliste français et que l’on déplore l’état de sa ville également d’adoption. Je suis de ces intellectuels et un peu artistes français, vivant en Belgique, qui aime à faire aimer sa ville d’adoption à ceux qui y sont nés et la redécouvrent où à ceux qui y arrivent. De nombreux artistes du XIXe siècle ont fui la France, pour différentes raisons, et y laissèrent une empreinte indélébile, qu’ils aient ou non aimé la ville : Victor Hugo, Rimbaud, Verlaine et Baudelaire. Certes, tous ne l’ont pas aimé : l’auteur des Fleurs du mal n’y a pas laissé que des bons souvenirs, la trouvant sale, sentant l’eau de javel, et persuadé que la « pauvre Belgique » ne durerait guère. Ils sont nombre d’artistes, peintres, écrivains belges ou non, philosophes, à avoir marqué aussi Bruxelles et fait connaître le pays mondialement jusqu’à aujourd’hui : Erasme, Félicien Rops, Fernand Knopf, René Magritte, Emile Verhaeren, James Ensor, Victor Horta, Georges Simenon, Hergé, Wim Delvoye, Jacques Brel et tant d’autres.

Cette ville, paraît-il, on l’adore ou on la déteste. Le pire serait qu’on y soit indifférent. Même les Français se sont emparés un jour de l’un de ses plus grands symboles en consacrant Jacques Brel comme le meilleur chanteur français de tous les temps. Sic. Jean Cocteau disait de la Grand-Place qu’elle était « le plus beau théâtre du monde. « C’était au temps où Bruxelles, c’était au temps où Bruxelles chantait  » ? Aujourd’hui, elle chante de plus belle.

Arno, chanteur ostendais de naissance, bruxellois d’adoption, y invite tous ses visiteurs curieux à « dancing in the streets of Belgium » dans la chanson qu’il lui a dédié, Brusseld. Il n’y a pas une interview sans qu’il la porte aux nues. Il est un bel exemple de ceux qui reviennent ici pour son côté provincial au sens noble du terme. Il a vécu un temps à Paris puis est rentré au pays. Lui qui avait connu un tant le creux de la vague côté français, est aujourd’hui plus admiré et vénéré que jamais ici comme là-bas. Il n’a eu de cesse depuis toujours de vanter la diversité, la richesse, et l’art de vivre de Bruxelles au point de lui en dédier aussi une chanson et en vanter sa richesse ethnique : « Let’s sing this song for Linda, Mustapha, Jean-Pierre, Fatima, Michel and Paul, The brain of God, les Flamands, Et les Wallons, You and me and Mr Nobody »

Oui, il fait bon vivre dans cette ville, qui comme dirait Coluche, pour reprendre son expression, est partie de nulle part, n’est allée nulle part, donc ne doit rien à personne. Si le pays se déchire parfois, si les barrières linguistiques majoritaires comme les cultures prônent le chaos et la fin du Royaume, il y a profondément une harmonie au sein de Bruxelles, qui fait que la diversité de tous ces gens vivent ensemble, vraiment ensemble, que les tensions n’y sont pas plus importantes que dans toute ville européenne, que malgré la crise économique et sociale lourde (25 % de chômage), elle ne fait pas semblant : elle souffre, elle vit, elle ressuscite, et aujourd’hui, devient l’une des villes les plus « tendance » du vieux continent : renouveau architectural, mode, design, shopping, habitat,écoconstructions, littéraire, artistique etc. Ce que l’article incriminé, paru dans ces mêmes colonnes, dénonçait en ne comprenant pas ce que le fameux chanteur Dick Annegarn, qui a pourtant quitté le pays, chantait dans Bruxelles, ma belle, et ce qu’il lui trouvait de belle, c’est justement l’inconfort de la ville qui en fait son charme : « Bruxelles attends, j’arrive. Bientôt je prends la dérive. Paris je te laisse mon lit ». Contre l’ennui des villes sûres d’elles-mêmes et contre l’idée que « Bruxelles ne représente qu’un machin eurocratique, quelle plus belle invitation au voyage dans le pays du surréalisme que ces mots d’Annegarn pour finir :

« Bruxelles ma belle

Je te rejoins bientôt

Aussitôt que Paris me trahit ».

Par Sébastien Boussois, docteur es sciences politiques, conseiller scientifique à l’Institut MEDEA, chercheur associé à l’ULB (Université Libre de Bruxelles) et écrivain (dernier roman paru : Coream, L’Harmattan, Paris, 2012), ayant quitté Paris pour Bruxelles depuis des années.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

IN MEDIO VERITAS


Tout ce qui est excessif est insignifiant aussi bien dans le chef d'une critique éreintante que dans celui d'un éloge excessif.

De ces deux regards, je préfère le troisième, celui de Eric Corijn que nous avons présenté sur DiverCity, traduit librement et largement commenté. Inutile d'y revenir. Bruxelles est malade certes mais point encore à l'agonie.

MG

 

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