mercredi 22 mai 2013

Dans la jungle des classes

Une opinion de J.-F. Nandrin, criminologue et enseignant. La Libre Belgique

La presse rappelle depuis un moment (comme chaque année d’ailleurs) qu’un grand nombre de professeurs ne continuent pas à enseigner au-delà de cinq ans, beaucoup s’arrêtant après une seule année. La situation est d’autant plus dramatique que le manque d’enseignants se fait sérieusement sentir, surtout dans certaines matières, qui parfois ne sont plus assurées pour des classes pendant de longs temps. Comment comprendre ce phénomène ?

Si on parle volontiers des conditions de début (engagement partiel, dans différentes écoles parfois éloignées et avec des exigences différentes; obscurités administratives ou décrétales - par exemple les réseaux sont cloisonnés) qui ne rendent pas les débuts attractifs, on n’évoque pas la part de "sélection naturelle" qui écarte des personnes ayant mal jugé du métier ou qui y sont arrivées de Charybde en Scylla. Mais un silence de plomb couvre la difficulté croissante à faire face aux "hordes" d’élèves, bien présente derrière la plainte puis le décrochage des jeunes profs.

Le renvoi en 2011-12 de plus de 2 000 élèves (1) (dont 82 % de garçons) laisse pensif. Les motifs les plus fréquents ? Incivilités, refus de l’autorité, perturbation systématique des cours, attitude négative face au travail, incitation à l’indiscipline. Le manque d’éducation se fait de plus en plus durement sentir. Je ne vise même pas la politesse.

Ce jour même, une élève à cause de laquelle je m’arrête me rétorque que je suis payé pour donner cours (elle ne semble pas payée pour le suivre !) puis m’insulte. Nous savons déjà le coup de fil agressif de sa mère, demain, répétant qu’elle veut une école ferme - mais refusant chacune de nos doléances.

Nous devrions pallier les carences d’éducation, mais sans déplaire toutefois au petit trésor.

Ces types de retours agressifs à la moindre remarque ne se comptent plus ("De quel droit me dites-vous ?"). Cela ajoute un piquant d’autant plus inattendu au métier que la formation initiale des enseignants laisse souvent très peu de place à la discipline (puisqu’il "est interdit d’interdire") et aux relations conflictuelles avec les parents - et dit aussi trop peu qu’on n’est pas là pour se faire aimer. Il est normal de bailler à gueule déployée, de parler, de se lever, de consulter son GSM, d’être vautré sans rien faire, d’écouter son Ipod, etc.

Les élèves du 1er degré ont souvent l’air non scolarisés : les comportements scolaires minimaux (ne pas hurler, ne pas courir à travers la classe, se taire lors des cours, etc.) ne sont plus acquis dans toutes les écoles fondamentales.

J’évoque volontairement des faits (hélas) banals. Mais que dire quand les élèves [?] ont la casquette vissée sur la tête, diffusent de la musique, crachent par terre, jettent les objets, menacent, frappent ?

Cet élève de 16 ans qui a agressé une enseignante enceinte à Ypres, la semaine dernière, est-il vraiment exceptionnel ? Il y a quelques mois, un élève (de bon milieu belge, d’ailleurs) m’a physiquement menacé : d’une prétention infinie, illustration vivante (à 16 ans !) de l’enfant-roi à qui absolument tout est permis, j’avais osé lui rappeler le règlement sur un point de détail.

Et pendant ce temps ? Pendant ce temps, le ministère produit une kyrielle de documents qui accaparent les directions (une moyenne de deux envois par jour) et augmentent le contrôle. Elles peuvent alors difficilement consacrer le temps nécessaire pour accompagner les nouveaux enseignants. Mais on est prêt à "recycler" les anciens pour "coacher" les jeunes. Pendant ce temps, notre société prônant "le droit à tout" se refuse à frustrer les élèves (ce serait éminemment dangereux pour leur santé).

Nos politiciens ont peur de déplaire : ils s’égosillent dès qu’une proposition prend en compte les "caïds" ou propose de sanctionner les parents qui nous livrent de tels dé-civilisés. C’est qu’il faut les clients qui votent ! Selon les décrets, une retenue est déjà une sanction grave (les élèves s’en moquent bien); renvoyer est un comportement suspect aux yeux de nos politiques.

On envisage d’obliger l’école qui renvoie de trouver celle qui est prête à accueillir. N’y aurait-il pas d’autres urgences ?

40 000 élèves qui vont entrer à l’école dans un avenir proche (40 000, quand même !) et on n’a rien vu venir, rien n’est prêt (malgré des promesses fallacieuses). Il sera alors tentant de favoriser toujours plus de réussite afin d’en faire sortir un maximum pour faire de la place. Risque évident de moindre exigence intellectuelle.

Pendant ce temps, les décrets inscription créent une violence institutionnelle pesant sur de plus en plus de familles. Combien d’enfants sacrifiés sur l’autel idéologique de l’égalité, obligés de supporter des cours qui ne leur sont pas adaptés, qui montrent par les échecs répétés, par des comportements inadéquats leur souffrance - dont celle de l’humiliation d’être confrontés à des codes inconnus que d’ailleurs ils ne désirent parfois pas apprendre.

Le délire égalitariste d’inscrire n’importe où un enfant sans tenir compte de son désir et de son adéquation avec l’établissement contribue à expliquer le nombre de renvois au 1er degré (1e complémentaire = 11,5 %; 2e commune = 10,5 %). Mais Ministère et Cabinet agissent en comptables, clamant que toutes les écoles dispensent un enseignement égal.

Ils refusent également d’analyser la situation concrète de ces écoles dans lesquelles élèves et jeunes profs ne souhaitent pas poser leurs mallettes. Il est particulièrement incorrect de demander quel fait social explique qu’à Bruxelles, ce sont 60 % des jeunes profs qui s’en vont, alors qu’ils ne sont "que" 40 % en Wallonie. C’est à Bruxelles que l’on enregistre aussi proportionnellement le plus d’exclusions. A une question non posée, on ne peut donner de réponse. Ouf.

Comme l’a écrit un membre du cabinet, "il faut résoudre les problèmes de discipline avant de prétendre inculquer une discipline intellectuelle". (2) Il est donc extrêmement urgent de résoudre la question des élèves "non éduqués" dans nos écoles, afin que nous puissions y accueillir toutes les mixités, sociale, culturelle et intellectuelle, et enseigner. Qui aura le courage de bouger ? Nous n’espérons actuellement plus rien !

  


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA DISCIPLINE

Discipline! C'est un mot qu'à tort ou a raison on n'entend plus guère prononcer, pas même dans les salles de profs.

Il en faut certes, mais comment l'obtenir? Par la contrainte ou par l'ascendant de l'enseignant(e)?  Poser la question c'est y répondre. Nous avons tous été, un jour ou l'autre, humilié par un enseignant ou une enseignante qui abusait de son pouvoir de discipline. En revanche nous avons tous été subjugué(e)s par l'un(e) ou l'autre éveilleur(euse) qui nous ont marqués en douceur pour la vie.

La discipline n'est jamais qu'un moyen, elle ne saurait être une fin en soi, pas même aux yeux du criminologue enseignant qui signe ce papier.

Il s'agirait bien sûr de former mieux les jeunes profs et à l'évidence d'encadrer plus solidement les perturbateurs, en ne les mettant hors jeu que le cas échéant.

Reste qu'il faut pour enseigner, un minimum de calme, de sérénité et plus encore pour aider à apprendre et à devenir. Cela va sans dire, beaucoup mieux en insistant.

Les perturbateurs sont, on le sait, quelquefois pervers au point de rendre impossible la vie de l'enseignant. On a tendance à passer cela un peu facilement sous silence.

Les directions aiment noyer ce poisson dans l'eau du bain.

On trouvera ce point de vue plutôt réactionnaire et on aura raison. Il m'a fallu en début de carrière de préfet redresser une discipline chancelante.  L'exercice fut éprouvant pour le soixante-huitard pas trop repenti que j'étais. Je pris alors le taureau par les cornes et fis un solide nettoyage. On n'oserait plus aujourd'hui, et on le voudrait qu'on ne le pourrait administrativement.  

Mais  si c'était à refaire, je crois bien que je le referais.

MG

 

 

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