jeudi 9 mai 2013

Existerait-il une phobie de l’islamophobie ?


Carte Blanche :
​Existerait-il une phobie de l’islamophobie ?
Par Azzedine Hajji & Fouad Benyekhlef

Les récents remous provoqués par une proposition sénatoriale de résolution relative à la lutte contre l'islamophobie ont fait resurgir les vielles antiennes sémantiques autour du terme « islamophobie » et ce débat n’est pas terminé du fait qu’un second texte se prépare en réaction à ladite proposition « islamophobie ».
À cet égard, certains font preuve de beaucoup de formalisme détournant souvent le débat des enjeux réels: la lutte effective contre les actes et propos racistes et discriminatoires, notamment visant les musulmans. Ces verbiages nous font penser à d’autres qui visent entre autres les termes « racisme » ou encore « homophobie ». Sous prétexte que les prétendues races n’existent pas le mot « racisme » perdrait de son sens. Ou encore l’homophobie serait plutôt la peur de l’homosexualité et non la discrimination envers les homosexuel-le-s.

En ce qui concerne le racisme grandissant ciblant spécifiquement les musulmans ou supposés tels, le terme le plus couramment utilisé est celui d’islamophobie. Malgré ses défauts, il s'est ainsi progressivement imposé au sein des différentes instances. Dans son acception généralement admise, l’islamophobie concerne les actes ou propos discriminatoires visant des individus ou des groupes sur base de leur islamité réelle ou supposée. La lutte contre l’islamophobie ne devrait donc pas être prise comme prétexte pour s’opposer à la liberté de critiquer ou de se moquer de l’islam en tant que religion.

Cette lutte doit toutefois prendre en compte l’instrumentalisation de la critique idéologique de l’islam en vue d’inciter à la haine ou à la discrimination des musulmans. Il s’agit là d’une dérive qui consiste à considérer par nature l’islam "comme violent, menaçant, partisan du terrorisme, impliqué de manière active et combative dans un « choc des civilisations » ou comme une idéologie politique, utilisée à des fins politiques et militaires visant à instaurer son hégémonie."

La personnification de l'islam en particulier est une des voies détournées par lesquelles ceux qui entendent répandre leur haine des musulmans tentent de masquer leurs intentions sous le voile de la critique idéologique de l'islam. L'islam veut envahir l'Europe, l'islam est intolérant, L'islam veut ceci, L'islam veut cela, etc. Or, l'islam n'est pas une personne mais une idéologie religieuse. La critique personnifiée de l'islam s’attaque donc implicitement à la figure du « Musulman » qui devient l’incarnation matérielle d’une menace au départ purement idéologique. Ce procédé légitime la haine et la discrimination envers des individus au nom de la résistance à un danger fantasmé dont ils seraient tous les porte-drapeaux bien malgré eux.

Pourtant, que partagent réellement les musulmans entre eux de spécifiquement islamique ? Pas grand-chose en réalité tant leur vécu quotidien est rythmé par des réalités sociales, économiques, familiales, etc. qui réduisent le facteur religieux à la portion congrue. Comme il en est d’ailleurs pour tous les autres individus. Au fond, la chose qu’ils partagent le mieux est peut-être l’expérience de l’exclusion sociale. Mais cette expérience ne leur est pas spécifique, elle appartient en général à ceux qui font partie des groupes et classes dominés.

(...)
Nous considérons donc l’émancipation des citoyens musulmans comme la finalité de la lutte contre l’islamophobie, qui doit donc être comprise comme synonyme de racisme antimusulman. Ce qui importe en fin de compte, c’est la situation qu’occupent les musulmans, au sens large du terme, dans les rapports sociaux qui les lient à leurs concitoyens ou avec les diverses autorités.

(...) Soulignons une fois de plus à ce propos la courageuse proposition de résolution relative à la lutte contre l’islamophobie déposée par des sénateurs et sénatrices issu-e-s de la gauche et de la droite : preuve en est que des humanistes laïques existent encore dans tous les partis démocratiques… Si le Premier ministre a clairement indiqué que « La Belgique condamne l’islamophobie », il reste encore à matérialiser cette profession de foi.

Par ailleurs, une autre proposition de résolution émanant du Mouvement réformateur est en cours d’élaboration. Malgré d’éventuelles divergences sur la forme, nous espérons que cette initiative s’orientera selon les mêmes perspectives sur le fond.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
" NOUS CONSIDERONS L’EMANCIPATION DES CITOYENS MUSULMANS COMME LA FINALITE DE LA LUTTE CONTRE L’ISLAMOPHOBIE"
POUR UN ISLAM BELGE, CITOYEN ET DEMOCRATIQUE

Il est aujourd’hui impératif et urgent de soutenir les démocrates musulmans partisans d'un Islam d’apaisement. On nous assure que les musulmans sont, dans leur grande majorité, pacifiques et démocrates qu’ils soient intellectuels, artistes, artisans, travailleurs sociaux ou de simples croyants... Qu'ils le proclament donc clairement et sans complexe, comme l'on fait très courageusement une poignée d'imams marocains. Qu'ils brisent enfin, s'ils veulent être crédibles, la chape de conformisme qui pèse sur la communauté musulmane où les mosquées exercent un contrôle social pesant. On aimerait vraiment, au surplus, que les jeunes musulmans se manifestent autrement que par leurs expéditions en Syrie ou leurs incivilités citoyennes.
Les musulmans progressistes ont un rôle clef à jouer à cet égard. Leur action est louable, sympathique et courageuse,mais quel écho rencontre-t-elle au sein de la ou des communautés musulmanes? C'est une question essentielle que se posent les démocrates non musulmans.
Quelle est leur position face à la naissance d'un réseau d'enseignement islamique dont on nous annonce la création à Bruxelles (notamment à Schaerbeek)?
De toute évidence, la société et en particulier les pouvoirs publics et les partis politiques ont tort de ne pas donner plus de visibilité à cet Islam démocrate et tolérant, vécu comme une ouverture sur l’autre. Ils ont tort de s'en désintéresser en le considérant comme peu représentatif.
DiverCity souhaite un Islam de l’épanouissement et de l’apaisement plutôt qu’un Islam -disons un islamisme- de la frustration, de la peur de l'autre qui ne peut mener qu’à la méfiance et à la confrontation.

Il ne faut pas se voiler la face, les partisans d’une idéologie islamiste bénéficient de puissants relais : l’actualité nous le rappelle malheureusement quotidiennement. Il faut donc absolument que les voix qui prônent l’apaisement soient entendues, surtout par les nombreux islamophobes à oeillères et au "front de taureau".

De nombreux Belges de souche - dont nous- se demandent s'il est raisonnable d'imaginer qu'il existe, face à un Islam intégriste violent, agressif, délétère, un Islam que nous qualifierions d’humaniste, de positif (Larbi Kechat). Autre question essentielle: est-il concevable et raisonnable de promouvoir au XXIème siècle, en Europe, une lecture humaniste, libre exaministe du Coran? Humaniste parce qu’elle s’adresse à l’humain et à sa capacité de s’élever. Libre exaministe car le Coran affirme en appeler à la raison, à la rationalité.
Pas de foi sans la liberté de croire ou de ne pas croire : « Point de contrainte en matière de religion » dit le Coran (II, 256). Le libre examen ce n’est pas, comme le pensent certains, l’absence du divin. C'est le refus des dogmes et de l'obscurantisme! De fait, il concerne au départ la libre interprétation des Écritures, des Évangiles en l’occurrence, par chaque croyant protestant. Chaque famille était tenue de posséder une Bible et d’explorer celle-ci sur le mode critique, d’interpeller quotidiennement, librement, le texte fondateur. On appelait cela le questionnement critique, fondement de la philosophie des Lumières.
On nous objectera qu'il est plus confortable de suivre les rails de la lecture littérale et simplificatrice sous la conduite de commentateurs peu ou mal inspirés parce qu'idéologiquement partisans. Peut-on imaginer que la foi islamique soit vécue de manière pragmatique et non pas fantasmée?

Est-il raisonnable d'opposer à une lecture littérale, partisane, à œillères du Coran, une lecture structuraliste selon la suggestion de Jacques Berque, traducteur inspiré mais rigoureux du Coran? Une lecture structuraliste aborde, selon lui, le texte en synthèse dans son unité, sa totalité, dans les relations qu’ont les signes et les versets coraniques les uns avec les autres. C'est, selon Berque, la seule manière d'aborder le texte dans toute sa richesse et c'est surtout l'inverse d’une lecture littérale, schématique, réductrice, aveugle, obtuse. La lecture structuraliste et synthétique n’altère pas les mailles du tissu coranique. Bien au contraire, elle l'appréhende dans sa totalité, synthétiquement et dans toute sa complexité comme un texte vivant qui se lirait aujourd’hui avec les yeux d’aujourd’hui et qui peut apporter des réponses à des questions d’aujourd’hui, dans la vie d’aujourd’hui. Ou est-il préférable d'apporter, aveuglément, mécaniquement les réponses d’hier aux problèmes d’aujourd’hui et de demain?

Qu'est ce qui importe le plus : revendiquer une foi, une appartenance religieuse, identitaire ou traduire celle-ci en actes positifs, l'Agir Bellement (ishran) comme le suggère le Coran?
Saurait-on être musulman, c’est-à-dire pacifié (selon l’étymologie même du terme) sans intérioriser l’héritage à la fois juif et chrétien, sans revendiquer aussi celui de la laïcité, de la démocratie et du libre examen? Autrement dit, sans être en phase avec l’universel et avec son temps: la démocratie pluraliste ici et maintenant?

Dans sa démarche de guidance éthique, le Coran incite les hommes et les femmes de bonne volonté à devenir meilleurs et à cheminer sur la voie de Rectitude. "Que notre fin soit meilleure que notre commencement" répète à l'envi une musulmane âgée et illettrée. Pourquoi tant de jeunes musulmans belges s'égarent-ils dans l'errance? Songeons à ces pauvres gamins manipulés qui sont partis sur un coup de tête en Syrie et dont on est sans nouvelles. Qui, sans doute, paieront de leur vie un engagement d'ados en détresse, victimes de dénégateurs intégristes sans scrupules.
Est-il envisageable que musulmans, chrétiens, juifs et libres penseurs s'unissent pour créer ensemble et par le dialogue une éthique du XXIème siècle qui soit démocratique et citoyenne?

UN ISLAM DU CRU
Même si entre huit à quinze millions de musulmans vivent actuellement dans les pays de l’Union européenne, l’Islam européen demeure aujourd'hui à l'Etat virtuel.
Quel genre d’Islam est de fait pratiqué de nos jours dans les familles, qu'est-ce qui est prêché dans les mosquées de Belgique, de France, d'Europe?

Il faut bien voir que la majorité des musulmans d'ici et d'ailleurs ne connaissent pas l’arabe, en tout cas pas assez pour pouvoir lire le Coran dans le texte et surtout le comprendre. La plupart des musulmans vivant en Europe, ceux qu’on continue, à tort, d'appeler les «immigrés», appartiennent aux classes les moins lettrées, au prolétariat de leur pays d’origine. Ces croyants n’ont aucun recul, aucune possibilité de démarche critique par rapport aux discours manipulateurs proférés dans certaines mosquées. De plus, les dirigeants de la plupart de ces mosquées, les imams et les prédicateurs appartiennent souvent à ces mêmes couches sociales et possèdent un bagage intellectuel à peine supérieur à celui de leurs ouailles. Conséquence: le discours des mosquées n’a bien souvent rien de vraiment progressiste.
Quand décidera-t-on de former enfin les imams dans nos universités?
Certes, on en parle depuis longtemps mais rien concrètement ne semble se faire.

La mosquée peut-elle devenir un jour, (elle le fut par moments), un espace de dialogue et d’échange d’idées, un lieu d’enseignement et un centre de rayonnement architectural et culturel, bref, un creuset de potentialités créatrices?
Trop de mosquées belges, se sont transformées, pour des raisons historiques et sociologiques, en lieu de «ressassement» d’une tradition aléatoire, souvent rétrograde, l'inverse même de ce que prescrit le Coran. Autant dire, des lieux de repli sur soi identitaire. Or, pour jouer son véritable rôle, la mosquée se doit d’être un centre ouvert sur le monde et ses réalités, en tant que véritable reflet d’un Islam vivant, à l'exemple de la mosquée Adda’wa (le mot signifie accueil, invitation) du recteur Larbi Kechat de la rue de Tanger à Paris. Cette mosquée devenue un vrai centre culturel, un lieu important d’ouverture au monde et de rencontres entre religions.

Larbi Kechat: "Ici, la priorité est donnée à la pédagogie ; elle est primauté de l’intelligence du cœur sur les élucubrations mentales, de la qualité morale sur la fulguration intellectuelle. Le ton, la langue de communication (arabe-français) et les thèmes (parmi les derniers séminaires, on relève « La laïcité et l’islam : le cas de la Turquie kemaliste », « Bioéthique : l’homme sujet non objet) favorisent chez nos fidèles, très nombreux, l’élévation spirituelle, la promotion intellectuelle et l’intégration constructive.
Notre auditoire est composé de Français chrétiens, laïcs, agnostiques, musulmans et autres, reflète admirablement la France miniaturisée. Evoquer la communauté, c’est évoquer son opposé, le communautarisme.
Notre ambition: élargir le débat sur la pratique et l’expression islamiques à la totalité de notre communauté ; s’appliquer à questionner les universaux islamiques pour vivre en bonne intelligence avec la collectivité globale, multiconfessionnelle et multiculturelle, en harmonie avec l’intérêt général."
Même malentendu pour beaucoup de jeunes musulmans que pour leurs parents. Parmi ces jeunes, beaucoup se sentent musulmans par héritage ou tradition. L’Islam n'est-il pas avant tout un choix de vie, une manière d’exister, de conduire sa vie au sein d'une communauté?
Larbi Kechat : "Les jeunes musulmans de France vivent l’islam non pas par imitation mais par conviction ; pour eux, l’islam est une foi capable d’intégrer toutes les parties de l’être et de l’aider à trouver sa place parmi ses semblables. Les efforts qu’ils déploient se centrent sur leur fidélité à l’islam et sur les moyens à utiliser pour une pratique concordante avec les principes immuables et les contextes sociaux en perpétuelle mutation."

Question indiscrète et (im)pertinente: combien de Larbi Kechat en France et dans nos mosquées belges?
Peut-on espérer voir apparaître enfin un Islam tourné vers un demain à construire et non pas obsédé par la tradition et par conséquent piégé par un passé lointain?

L’Islam européen peut-il se concevoir comme une véritable éthique, comme une foi affranchie de ses servitudes à l’égard d’un droit et d’une tradition figés; comme autre chose qu'un code de la route avec des sens interdits, du licite et de l'illicite et des prescrits afin que personne ne s'éloigne de la Voie de Rectitude?

De la même manière que l’école a intégré l’évolution historique de la lecture religieuse en Occident – plus particulièrement depuis la Renaissance : la Réforme, le protestantisme mais aussi plus tard le jansénisme pascalien –, de la même manière qu’elle a intégré, au-delà de cette lecture critique des Écritures, l’influence profonde de celle-ci sur la littérature française tout entière, pour déboucher sur la philosophie des Lumières, de même une lecture émancipée du texte coranique pourrait-elle être regardée comme un objectif possible pour l’école d’aujourd’hui? Est-ce cela que veulent les partisans d'un réseau d'école islamique ou veulent-ils autre chose? Quelle sphère de socialisation, quelle structure éducative pourrait offrir une telle approche ?

Une meilleure compréhension de l’Islam, non seulement par les musulmans mais aussi par les non-musulmans, y compris les plus islamophobes, ne serait-elle pas de nature à constituer une riposte efficace aux constructions tendancieuses des partisans de l’extrême droite? L'islamophobie des sympathisants du Parti populaire est le fruit de leur ignorance plus encore que de leur mauvaise foi.

L’Islam n'a-t-il pas, lui aussi un rôle autocritique à jouer? Menacé de caricature par les expériences historiques des régimes saoudien, iranien ou afghan, de Sharia 4 entre autres, ne devrait-il pas soigner son image en toute transparence et veiller à se mettre en accord avec lui-même, c’est-à-dire avec les préceptes de son texte fondateur?

Est-il déraisonnable de penser que des musulmans émancipés, libérés du carcan des conservatismes jettent les bases d’une conception contemporaine, humaniste et en fin de compte vivante du Coran, comme l'y invite le célèbre hadith : «Prends le Coran comme s’il t’était révélé à toi-même»?

À ces conditions, le texte fondateur de l’Islam, ne pourrait-il pas se détacher enfin d’une interprétation par trop dogmatique qui, dans le meilleur des cas, est mue par l’ignorance rétrograde de quelques fondamentalistes et dans le pire, par les desseins totalitaires des groupes ou régimes intégristes, c'est à dire islamistes?
L'islamisme est-il autre chose qu'une instrumentalisation de l'Islam et du Coran à des fins politiques agressives et dominatrices?

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York et en Europe, et aujourd’hui avec le sanglant conflit en Syrie, n'est-il pas indispensable de tout faire pour éviter un amalgame entre terrorisme et Islam en allant puiser des arguments à la source même du texte qui fonde la religion musulmane, à savoir le Coran? Ne pose-t-il pas le principe de non contrainte en matière de religion (cf., II, 256) et ne recommande-t-il pas le dialogue des civilisations et la reconnaissance entre les peuples (cf., XLIX, 13).

DiverCity, blog de l’actualité interculturelle compte dans son lectorat aussi bien des jeunes d'origine étrangère que des Belges : tous sensibles à une culture plurielle et vivant le cosmopolitisme de notre société bruxelloise comme une richesse.
D'aucun objecteront, chez les musulmans et les non musulmans (surtout chez les politiques volontiers communautaristes) que cette thèse est tout sauf représentative de l'opinion générale.
Peu nous chaut, c'est celle à laquelle nous adhérons en toute rigueur et en toute transparence.

DiverCity



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