vendredi 31 mai 2013

Faut-il autoriser le voile au guichet d’un service public ?


Entretien : Jean-Paul Duchâteau

La Libre Belgique



La Ville de Gand vient de décider d’autoriser à nouveau le port de signesconvictionnels par ses fonctionnaires. Le sujet fait vraiment débat, mais dans le sud du pays, les partis ne se mouillent pas. Interviews croisées.


OUI

Je ne vois aucune raison pour limiter l’exercice de la liberté religieuse, pour autant que cet exercice soit respectueux des droits d’autrui (et pas des préjugés d’autrui). Cette attitude est la seule qui puisse permettre aux musulmans de conviction de participer dans le respect d’eux-mêmes à la construction de notre société commune. Une opinion de Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue "Politique". S’exprime à titre personnel.

QUE PENSEZ-VOUS DU CHANGEMENT D’ATTITUDE DE LA VILLE DE GAND PAR RAPPORT AUX SIGNES CONVICTIONNELS AU CONTACT DU PUBLIC ?

Je m’en réjouis. Il était temps que la spirale des interdictions s’arrête quelque part, car on était parti vers une véritable rupture entre la société et sa composante musulmane qui est déjà massivement du mauvais côté de la fracture sociale. Que ce se soit passé à Gand n’est pas une surprise. Dans cette ville, ni le Vlaams Belang ni la N-VA ne sont en position de force. Et le bourgmestre socialiste a toujours défendu la même position. L’ancienne décision, qui vient d’être renversée, n’avait pu être prise lors de la précédente mandature qu’avec le soutien d’une majorité de circonstance incluant la droite nationaliste et l’extrême droite.

Y A-T-IL DES ATTITUDES DIFFERENTES A CE PROPOS ENTRE LE NORD ET LE SUD DU PAYS ?

Oui, malheureusement. En Flandre, les choses sont assez claires. Après quelques hésitations et revirements du côté socialiste - et singulièrement de l’ancien bourgmestre d’Anvers Patrick Janssens -, l’attitude à l’égard du foulard qui est devenu un symbole recouvre parfaitement le clivage gauche-droite. Parmi les partis de pouvoir, le SP.A, Groen ! et une partie du CD&V défendent désormais ce qu’on appelle en Flandre un "pluralisme actif" reconnaissant la diversité culturelle et religieuse, tandis que la droite, toutes tendances confondues, relaie la sourde hostilité qui existe dans la population à l’égard de l’islam et de ses manifestations visibles. Chez les francophones, tout est nettement plus embrouillé à cause de l’influence française. En France, une certaine conception éradicatrice de la laïcité fait partie d’un fond culturel commun où la gauche et la droite se rejoignent. A cause de cette influence, aucun parti francophone n’ose clairement suivre la voie des progressistes flamands, par peur de choquer son électorat "de souche". Je regrette ce manque de courage. Dans ce domaine comme dans pas mal d’autres, comme le droit de vote des étrangers, le "mariage pour tous" ou le droit de mourir dans la dignité, la France n’est franchement pas à l’avant-garde de l’Europe, mais plutôt à la traîne. Regardons ailleurs : la France est tout à fait isolée sur cette question, étant notamment le seul pays de toute l’Europe à avoir interdit le port du foulard dans les lycées et collèges.

POURQUOI ETES-VOUS FAVORABLE A UNE AUTORISATION ?

Pour moi, la neutralité, cela se mesure dans les actes, pas dans l’apparence. Celle-ci ne garantit en rien la neutralité du service fourni ou l’impartialité d’une décision. Ce sont les comportements discriminatoires qu’il faut bannir, et ceux-ci peuvent être adoptés indifféremment par des personnes appartenant à n’importe quel groupe social identifiable. Je ne vois donc aucune raison pour limiter ici l’exercice de la liberté religieuse, pour autant que cet exercice soit respectueux des droits d’autrui (et pas des préjugés d’autrui). Cette attitude est la seule qui puisse permettre aux musulmans de conviction de participer dans le respect d’eux-mêmes à la construction de notre société commune. Sinon, le raidissement communautaire est garanti.

LA SITUATION QUI PREVAUT AUJOURD’HUI, C’EST-A-DIRE LA LIBERTE ACCORDEE A CHAQUE INSTITUTION PUBLIQUE DE CHOISIR SON REGLEMENT, VOUS PARAIT-ELLE ETRE UNE BONNE CHOSE ?

Non, bien sûr. On est sur le terrain des droits humains, et ceux-ci ne se prêtent pas aux bricolages. L’avantage d’un cadre législatif clair, c’est aussi de permettre un recours démocratique. Mais c’est sans doute inévitable, étant donné la difficulté dans laquelle se trouve la société de mener à ce sujet un débat serein. Cette situation d’entre deux, avec des avancées et des reculs, une jurisprudence hésitante, durera sans doute encore un certain temps. Ce n’est pas idéal, mais on peut en tirer profit. Par exemple en démontrant que les attitudes d’ouverture, comme celle qui vient d’être prise par la Ville de Gand, sont plus bénéfiques pour le "vivre ensemble" que les croisades obsessionnelles alarmistes contre une prétendue "islamisation" de la société.

 

NON

Je suis partisan de l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique, comme d’ailleurs à l’école. Interdire ces signes n’est pas, selon moi, de la discrimination. La situation actuelle d’autonomie des administrations n’est pas tenable. Il vaudrait bien mieux que les dispositions soient prises au niveau le plus élevé possible, soit l’Etat fédéral, soit les Régions. Une opinion d'Edouard Delruelle, président du Centre d’égalité des chances et de lutte contre le racisme. S’exprime à titre personnel

CERTAINS SE REJOUISSENT DU REVIREMENT DE LA VILLE DE GAND VERS L’AUTORISATION, A NOUVEAU, DU PORT DE SIGNES CONVICTIONNELS LA OU IL Y A CONTACT AVEC LE PUBLIC. VOTRE AVIS ?

Ce revirement n’est pas très étonnant car il se situe dans un contexte politique plus large puisque le programme du SP-A, qui a été actualisé lors d’un congrès il y a quelques mois, optait pour le "pluralisme actif", c’est-à-dire en faveur des signes convictionnels pour tous les fonctionnaires. Il est donc logique que là où le SP-A est au pouvoir, en majorité souvent avec Groen !, il applique son nouveau programme. Il y a d’ailleurs eu d’autres changements de position en Flandre, qui ont été moins médiatisés parque la commune était moins importante.

LE SUD DU PAYS REAGIT-IL, DANS CETTE PROBLEMATIQUE, GLOBALEMENT COMME LA FLANDRE ?

Le débat est structuré de façon fort différente. La culture politique flamande n’est quasiment pas influencée par la laïcité à la française, c’est-à-dire l’importance symbolique accordée à la neutralité exclusive de l’Etat. Cela n’empêche qu’il y ait une grande opposition de la droite flamande à l’égard des signes religieux, qui frise parfois l’islamophobie. Mais, culturellement, la Flandre est davantage attentive aux arguments des Anglo-Saxons, où le port des signes convictionnels des agents de l’Etat pose beaucoup moins de problèmes. En revanche, dans le sud du pays, le débat se structure plutôt autour de la neutralité exclusive de l’Etat, voire de la laïcité, et il transcende l’opposition droite-gauche. Il y a des gens à droite qui sont libéraux et plutôt favorables à l’expression du pluralisme, tandis qu’il y a à gauche, et même à l’extrême gauche, des partisans de l’interdiction des signes religieux.

Personnellement, Etes-Vous Favorable A Ce Port En Public Des SignesConvictionnels ?

Le Centre d’égalité des chances n’a pas de position, car il est lui-même partagé sur la question. Mais à titre personnel, je suis partisan de l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique, comme d’ailleurs à l’école. Je considère ces signes comme étant des comportements. Interdire ces signes n’est pas, selon moi, de la discrimination. Je l’ai toujours dit et je reste sur cette conviction citoyenne forte.

AUJOURD’HUI, CHAQUE ADMINISTRATION PUBLIQUE PEUT DEFINIR “SA” POSITION, QUI PEUT-ETRE DIFFERENTE DE SA VOISINE. EST-CE UNE BONNE CHOSE ?

J’ai été tout un temps partisan de cette autonomie en me disant que dans un pays compliqué comme la Belgique, fort décentralisé, avec des enseignements clivés, c’était peut-être la meilleure solution. J’ai bien dû constater que cette position d’autonomie des administrations publiques engendre la plus grande confusion.Cela entretient sans fin le débat sur cette question et "énerve" l’opinion publique. Cela engendre de l’arbitraire car il est quand même difficile de comprendre pourquoi ce qui est autorisé dans une administration est interdit dans l’autre. Enfin, cela crée de la frustration au sein des populations, notamment musulmanes, qui ne comprennent pas pourquoi on interdit et qui prennent cela pour de l’islamophobie et du racisme. Donc, je suis arrivé à la conclusion que la situation actuelle n’est pas tenable. Il vaudrait bien mieux que les dispositions soient prises au niveau le plus élevé possible, soit l’Etat fédéral, soit les Régions. L’autonomie prévaudrait et on pourrait très bien avoir des législations différentes en Flandre et en Wallonie. Mais cela permettrait d’avoir la plus grande normativité possible, ce qui correspond d’ailleurs à ce que recommande la Cour européenne des droits de l’homme qui autorise des limitations à la liberté religieuse à condition que cela se fasse au niveau de la loi.

POURQUOI CELA NE S’EST-IL PAS ENCORE FAIT ?

Je pense qu’il y a une peur des politiques. Ils pensent que cela va encore provoquer des tensions complémentaires, et peut-être faire perdre des voix. Mais c’est un mauvais calcul parce que plus on attend, plus l’entretien de cet arbitraire fera le jeu des extrêmes, que ce soit l’extrémisme anti-musulman ou, dans l’autre camp, les radicalisations communautaires au sein des populations musulmanes.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

FERMETE

L'Etat c'est l'Etat; la fonction publique est neutre; dura Lex sed Lex.

Pas de fantaisie derrière les guichets: une tenue neutre, comme les agents de la SNCB.

Au nom de la double incompétence: du politique dans le religieux et du religieux dans le politique. La maison communale n'est pas une mosquée, elle est commune, on ne sy déchausse pas. La mosquée n'est pas communale, elle est marquée symboliquement, comme il s'entend.

L'espace public est neutre et doit le rester.

Pas de prières collectives au parc Josaphat. Ca c'est fait pour calmer les esprits, il y a quelques années suite à un crime raciste; ce fut une erreur. Pas de foulards au parlement, à l'école publique, ni pour les profs ni pour les élèves.  

Et pour le reste chacun s'habille comme il l'entend, sauf les représentants de la fonction publique.

Pas de niquab pour conduire un tram, un taxi. Trop dangereux.


Que disent les internautes? Ils sont partagés et nuancés voyez plutôt:

"Me demande ce qu'on pensera lorsqu'un "client" au guichet exigera d'avoir affaire à une personne voilée... une musulmane ne parlant n'acceptant de parler qu'à une musulmane ? je suppose que "accommodement raisonnable oblige" on comprendra et acceptera !
Et si moi je venais à refuser de parler à une musulmane voilé, y aura-t-il compréhension de ma demande d’accommodement raisonnable, ou serais-je fustigé pour racisme ?"

"Être neutre c'est un devoir de chacun. Celui d'être discret. L'ostentation du voile, cet étrange acharnement qui mène ce signe religieux à nous être imposer partout même dans la sphère publique est contraire au devoir de neutralité de chacun. La religion dans le privé. Point. L'état doit aller en appel de cette décision contraire à la neutralité."

On parle justement des charmes de l'orient et de l absurdité du voile dans un merveilleux film qui montre et aspire a des femmes qui rêvent d un islam éclairé : une beauté une référence cinématographique a voir d urgence pour ceux qui ne l ont pas encore vu / la source des femmes ......

"Tout de même, si je suis ju ive et que la personne qui me reçoit aux contributions porte le foulard, je préférerais demander quelqu'un d'autre, et de préférence de la même religion que moi. Après les signes extérieur de religion, on en arrivera très vite aux signes d'appartenance à une mouvance politique et, vu le nombre de partis en Belgique, il en faudra du monde dans les administrations pour que chacun soit servi selon ses convictions"

"si on accepte le voile, il faut accepter alors la croix (de n'importe quelle taille), la Kippa, le turban etc..."

"Elles sont, dans nos régions, beaucoup plus voyantes en portant le voile qu'en n'en portant pas. C'est d'ailleurs le but. 
Elles sont les porte-drapeaux de l'Islam - qui, politiquement et juridiquement, est incompatible avec la Constitution Belge."

"J'ai beau chercher, bien qu'étant athée, je n'arrive pas à trouver de raison autre que paranoïaque de craindre d'être personnellement défavorisé parce que l'employé au guichet laisse deviner ses convictions."

"Pourquoi un guichetier portant une croix ou un autre symbole refuserait-il de vendre des timbres. pourquoi lèserait-il les clients ou usagers? Pourquoi l'individu voudrait-il ne pas faire son travail à l'égard de tous? Depuis quand la contrainte publique devrait-elle le standardiser au préalable?"


Dans le privé, l'horéca, les commerces l'Etat ne légifère pas.

Ikéa a magnifiquement résolu le problème avec ses petits foulards sympas.

Ceci dit, à chacun sa vérité, sa foi, bonne ou mauvaise et ses convictions.

MG

 

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