mercredi 29 mai 2013

Liberté, égalité, sexualité



Mais qu'est-ce qui fait donc que l'homosexualité soit ainsi le réceptacle de tant de haine ? Est-ce la peur de la différence, cette même peut qui génère le racisme ? Une opinion de Michel Claise, Chroniqueur.

Liberté, égalité, sexualité : ce triptyque, choisi comme titre du spectacle de SamTouzani, fleure bon l’esprit révolutionnaire, référence à cette devise universelle née du Siècle des Lumières, qui s’est inscrite dans l’Histoire comme le nom des grands politiques qui ont permis de la graver de manière intangible, tant dans les textes consacrant les droits de l’Homme que sur les frontons des bâtiments de la République française.

Mais la Révolution, quoiqu’en déplaise aux plus romantiques esprits qui s’en revendiquent encore, est d’essence bourgeoise, une volonté de renversement du gouvernement des juges de la royauté qui, dans leurs décisions iniques, protégeaient les privilèges immobiliers de la noblesse, au point que la première déclinaison révolutionnaire fut "Liberté, égalité, propriété", avant que Robespierre, en 1790, dans son discours sur "L’organisation des gardes nationales", remplace le droit réel de la propriété par l’idéal de la Fraternité.

N’est-il dès lors pas opportun, aujourd’hui, et au regard de la violence du conflit français qui jaillit à propos du mariage pour tous, de bouleverser à nouveau la célébrissime maxime en y glissant le mot "sexualité", non comme provocation, mais comme la référence à un droit individuel et inaliénable, remis en question dans ses choix par toutes sortes de gens qui, au nom de leur religion notamment, condamnent cette évolution législative qui tend à établir l’égalité entre tous ? Le président Hollande l’avait annoncé dans son programme : rien de surprenant ni d’antidémocratique au fait que la loi du 17 mai 2013 ait été votée, d’autant que plusieurs pays européens en avaient déjà fait de même.

Sans doute la récupération politique de la contestation paraît-elle comme évidente et quand, ce dimanche 26 mai, une semaine après l’adoption de la loi, Jean-François Copé en arrive à parader aux presque côtés des Gollnisch et Collard dans les rues de Paris, il y a de quoi frémir devant l’image d’une droite unie à l’extrême, dans le but déclaré de renverser le président de la République. Une manifestation qui se veut pacifique, des citoyens venus de province, avec les enfants, des personnes déstabilisées par ce qu’ils estiment être un bouleversement inquiétant dans leur sphère classique de société, comme elle leur a été enseignée. Mais cette manifestation est aussi l’expression de la violence d’une attaque qui porte sur l’esprit de cette loi et c’est l’homosexualité dans sa cohabitation sociale qui est visée, même si, de manière hypocrite,certaines barjots s’en défendent.

La simple manifestation d’opinion contraire propre à tout système démocratique est largement dépassée. Des expéditions punitives ont été organisées dans les quartiers gays. Mais qu’est-ce qui fait donc que l’homosexualité soit ainsi le réceptacle de tant de haine ? Est-ce la peur de la différence, cette même peur qui génère le racisme ?

En Belgique, au grand dam des chrétiens progressistes, des propos sans ambiguïté ont été tenus par la hiérarchie de l’Eglise : l’homosexualité est contre-nature et condamnée, sauf à pratiquer l’abstinence.


COMMENTAIRES DE DIVERCITY

APPEL A LA TOLERANCE ET A LA LUTTE CONTRE TOUTES LES DISCRIMINATIONS.

"Moi j'estime que la façon dont en Belgique on a accepté cette reforme prouve la jugeote et finalement le bon sens et la tolérance des Belges."

Ce commentaire lapidaire résume assez bien le sentiment des Belges sur la question. On lira avec intérêt le témoignage émouvant d'un père musulman, professeur de religion islamique dont le fils homosexuel a été assassiné par des voyous homophobes.   Ce livre de douleur et de douceur, de colère et de sagesse, de réflexion et d’interrogation est un magnifique appel au dialogue, à la connaissance de l’autre, à la justice, à la tolérance.

MG



HASSAN JARFI :: « REPROCHER A UN ENFANT D’ETRE HOMO, C’EST COMME LUI REPROCHER LA COULEUR DE SES YEUX »

 

Hassan Jarfi, professeur de religion islamique, est le père d’Ihsanele jeune homosexuel liégeois victime d’un assassinat homophobe en avril 2012. Aujourd’hui, il publie un livre bouleversant, Le Couloir du deuil, appel à la tolérance et à la lutte contre toutes les discriminatiions

Hassan Jarfi, professeur de religion islamique, est le père d’Ihsanele jeune homosexuel liégeois victime d’un assassinat homophobe en avril 2012. Aujourd’hui, il publie un livre bouleversant, Le Couloir du deuil, appel à la tolérance et à la lutte contre toutes les discriminations.

Elisabeth Mertens

A la sortie d’un café, à Liège, il a été enlevé par quatre hommes qui l’ont torturé, tabassé à mort pendant des heures. Parce qu’il était homosexuel. 
    Pour la famille, la souffrance est indicible. Aujourd’hui, Hassan Jarfi se bat. Il a pris sa prépension pour écrire Le Couloir du deuil, un livre où il retrace les événements, évoque l’enfance de cet enfant généreux et altruiste. Il effectue aussi un retour sur sa propre enfance, entre cultures arabes et berbère, son adolescence à Casablanca et son arrivée en Belgique pour faire des études et quitter la pauvreté. C’est un homme érudit , un professeur de religion islamique, imprégné de la tradition soufie de l’islam dans laquelle l’amour est la clé de toutes les valeurs. Il s’interroge sur l’homosexualité d’Ihsane et sur la logique meurtrière qui a poussé les assassins de son fils; celle de la haine de la différence – homophobie, racisme, islamophobie…

POURQUOI AVOIR DECIDE D’ECRIRE UN LIVRE ?


Hassan JarfiEn fait, je n’ai pas réellement décidé d’écrire le livre, c’est le livre qui a décidé d’être écrit. Un ami m’avait envoyé un poème qui a eu un effet déclencheur. Ce fut comme un jet d’eau qui ne s’arrêtait plus. Il y avait en moi cette douleur qui ne demandait qu’à s’exprimer. J’ai écrit la nuit, pendant tout le mois de Ramadan. Les souvenirs revenaient, se mélangeaient pour former une sorte de tourbillon. Je n’ai plus arrêté.

Ce sont les valeurs de la dignité humaine qui doivent être mondialisées.

Le livre m’a fait passer à la deuxième étape : j’ai accepté sa mort, maintenant, même si le deuil n’est pas encore fait. Le livre m’a aidé à passer à l’après-événement.

Ma tolérance, ma religion, le fait que je suis papa d’un garçon gay me pousse à agir.

JE SUIS EN COLERE. IHSANE NE ME SERA PAS RENDU.

Alors je dois maîtriser ma colère et l’orienter positivement. Je ne veux plus me taire. Quelque part, je me sens complice de ce qui est arrivé à mon fils par mon silence, j’aurais dû avoir le courage de défendre, de revendiquer son homosexualité.  

 Il est temps de passer à autre chose, la société – et tout un chacun – doit faire un effort, aller vers eux, les accepter. Nous ne sommes plus au Moyen Age, mais dans une société qui défend les droits de l’homme, où on peut aspirer à une vie meilleure

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VOUS ECRIVEZ : « LA GUERRE CONTRE L’HOMOPHOBIE EST DECLAREE. » ET VOUS PARLEZ DE TROIS FRONTS D’ATTAQUE : LA FAMILLE, L’ECOLE, LA SOCIETE.

Hassan JarfiOui, pour que cette lutte soit cohérente, elle doit commencer dans la famille, que l’enfant y entende des discours de tolérance, et non de discrimination. Et puis, au fond, faut-il vraiment parler de tolérance ? On n’est pas ici pour tolérer ou pas, on est là pour vivre ensemble, un point c’est tout. Depuis la mort d’Ihsane, j’ai rencontré de nombreux homosexuels, et je peux affirmer une chose : personne n’a choisi de l’être. Reprocher à son enfant d’être homo, c’est aussi absurde que lui reprocher la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. C’est une attirance depuis l’enfance, Ihsane a toujours été comme ça. On a pensé qu’il allait changer, mais non. Au fur et à mesure on a compris, on a accepté. Tout parent aimerait bien avoir un fils ou une fille standard, qu’il fasse des études, qu’il se marie comme tout le monde. Avec le temps, j’ai compris que je ne pouvais pas demander ça, que je voulais juste qu’il soit en bonne santé, épanoui, heureux. Et il l’était.
    Ensuite, le message du « vivre ensemble » doit passer par l’école. C’est à l’école que Mohammed rencontre Paul et que Fatima rencontre Catherine, c’est là qu’ils apprennent leur différence et c’est là qu’ils vont apprendre à vivre ensemble. Pour l’orientation sexuelle, c’est en général à l’adolescence qu’ils commencent à se découvrir et, s’ils se découvrent homosexuels, c’est l’horreur pour eux. Ils se retirent, se cachent, s’enferment en eux, c’est extrêmement douloureux. Il faut, dès la maternelle, enseigner la culture de la différence, de l’altruisme, de la multi-culturalité, parce qu’il n’y a personne qui ressemble à personne. Et c’est à l’école secondaire qu’il faut taper sur le clou, dans tous les cours, surtout en éducation physique, où un garçon pas assez « viril » subit les moqueries.

Les assassins d’Ihsane l’ont rendu célèbre en le tuant pour une cause dont souffre encore plus du dixième de la population belge.

ET AU PLAN DE LA SOCIETE ?

Hassan Jarfi. Il faut promouvoir le « vivre ensemble », susciter la rencontre et la réflexion, lutter contre toutes les formes de discrimination – raciale, homophobe, ethnique, de religion, de sexe…

J’ai été récemment contacté par un papa de Mons dont le fils adulte a été suivi par deux gars dans une rue déserte. Ils l’ont tabassé, l’un a crié à l’autre : « Tue-le ! » Il a une fracture du crâne, la mâchoire déboîtée et encore d’autres blessures. Il ne doit la vie qu’à deux jeunes filles qui ont crié et appelé à l’aide, ce qui a fait fuir les agresseurs.

 

Pourquoi des gens pensent-ils que c’est « bien » d’aller « casser du pédé », comme on « cassait du juif » dans le passé ? Mais parce que la société laisse faire, tolère ce type de mentalité ! Au lieu de réagir face aux comportements inacceptables, les gens n’interviennent pas. Tout le monde vit dans le repli sur soi, la peur, l’individualisme. Etre citoyen, ce ne sont pas des paroles en l’air, ce sont des actes qu’il faut poser dans la vie quotidienne. La moindre des choses, c’est d’appeler à l’aide, de crier, de montrer à ces gens-là qu’on n’est pas d’accord avec ce qu’ils sont en train de faire. Ces deux filles-là, elles ont sauvé une vie humaine.

VOUS ETES PROFESSEUR DE RELIGION ISLAMIQUE. OR L’HOMOSEXUALITE EST UN PECHE DANS L’ISLAM.

Hassan JarfiCertes, mais il existe un classement dans les péchés. Le péché des péchés, c’est ne pas reconnaître le monothéisme. Après, il y a le devoir de la prière, celui de respecter ses parents, et les autres et les autres… Et il y a des priorités. Pourquoi faut-il juste pointer l’homosexualité chez quelqu’un qui ne l’a même pas choisie ? Est-ce qu’il faut aller détecter d’éventuels des gestes efféminés, espionner la vie privée de gens qui n’embêtent personne ? D’autantplus que maintenant, même en Arabie, les homosexuels commencent à parler plus ouvertement. L’homosexualité a toujours existé, y compris dans la civilisation arabe. Au temps des califes musulmans, ceux des dynasties omeyade et abbasside, ce n’était pas rare. Des lettres d’amour l’attestent, même un poème écrit par un émir des croyants à un de ses ministres.

VOUS PRONEZ DONC UN ISLAM DE LA TOLERANCE…

Hassan Jarfi. Vous savez, ce n’est pas un islam spécial qui viendrait tout à coup de Mars ! C’est la religion que j’ai apprise enfant, au Maroc. L’islam, c’est la tolérance, l’amour, c’est être authentique, vouloir du bien aux autres. La tolérance de l’islam est méconnue, parce que la pensée islamique est absente même des programmes d’histoire. Or mieux la connaître réduirait le cloisonnement entre les cultures. La méconnaissance crée l’islamophobie qui, avec le racisme, fait des musulmans des citoyens de seconde zone, alors qu’ils sont allés dans les même crèches que les autres, ont vu les mêmes dessins animés et publicités, entendu les mêmes chansons… Personne ne leur dit qu’ils sont des Belges à part entière, on les considère toujours comme des étrangers, comme des immigrés et ça les renforce dans leur cloisonnement, dans les ghettos, dans la marginalité. Or toutes les formes de ghettos produisent de la délinquance, des réactions négatives comme le refuge dans la drogue, dans l’extrémisme ou autres. Par ailleurs, lorsque c’est la finance qui dirige le monde et que l’Etat ne fait plus ce qu’il doit faire, l’appauvrissement s’aggrave terriblement, ce qui ne fait qu’empirer la situation et augmenter la petite criminalité et le nombre de dealers.
    Quand j’étais jeune, comme toutes les générations, on aimait bien tout ce qui était interdit, se distinguer des autres en faisant ce que la société n’aimait pas. Mais c’est plus grave pour les jeunes qui sont à la recherche de repères dans une société qui ne les considère pas comme les autres, et les fréquentations peuvent être très néfastes quand on est plus influençable, plus fragile. Non, tout le monde doit rencontrer tout le monde, ne pas rester confiné aux gens de sa communauté, aller partout et être accepté partout. C’est à dessein que j’ai parlé des juifs dans mon livre. J’ai toujours montré à mes élèves que nous n’avons pas de problème avec les juifs, avec la religion juive. On ne peut pas comprendre l’islam sans ce qui l’a précédé, le judaïsme et le christianisme. Pourquoi mettre alors ces barrières entre juifs, chrétiens et musulmans ?

Il faut être aux côtés des victimes, des humiliés, ne pas devenir complice par le silence. L’injustice nécessite la résistance.

QUEL ACCUEIL RECEVEZ-VOUS DANS LES ECOLES OU VOUS ALLEZ TEMOIGNER ?

Hassan Jarfi. Les jeunes sont extrêmement réceptifs, ils sont prêts à comprendre le message. Ils sont très touchés, me témoignent leur solidarité. Un enfant ne demande qu’à apprendre, surtout des personnes à qui il fait confiance. C’est très important de leur parler. Si d’autres viennent leur inculquer des valeurs de haine et de discrimination, ce sera parce que nous avons laissé le champ vide. En plus, les enfants ne s’attendent pas à ce que ce soit un musulman, surtout un professeur de religion islamique, qui vienne témoigner de l’horreur arrivée à son fils et parler de ce sujet. Si on m’invite, dans n’importe quelle école, j’irai.

 

Vous et votre famille devrez encore affronter une autre épreuve : celle du procès des assassins de votre fils.

Hassan JarfiÇa va être extrêmement dur. J’ai dit à ma femme que j’aimerais bien être à l’hôpital, sous anesthésie, jusqu’à la fin du procès. Je ne veux pas y assister. Vous pourriez, vous, allez écouter des personnes qui vont raconter comment ils ont torturé votre fils pendant des heures ? Je ne veux pas les voir, je ne veux pas penser à ces gens. Avant, j’y pensais tout le temps, j’avais de la haine. Maintenant, je m’en détache. Cela ne me rendra pas Ihsane.
    Ce qui importe, c’est continuer le combat, militer pour les minorités, contre l’homophobie. Les assassins d’Ihsane l’ont rendu célèbre en le tuant pour une cause dont souffre encore plus du dixième de la population belge. Mon livre n’est qu’une pierre dans l’édifice. Les droits d’auteur vont aller à la fondationJarfi Ihsane, qui est en train d’être mise sur pied par d’autres personnes, et danslaquelle j’aurai un rôle symbolique, pour aller dans les écoles, sur le terrain, pour contribuer à enraciner l’éducation à la tolérance et à l’égalité. J’ai aussi demandé à la Ville de Liège que l’on puisse installer un écriteau commémoratif à l’endroit où Ihsane a été enlevé, pour que son nom soit présent, et associé aux victimes de l’intolérance et de la bêtise humaine.


 

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