lundi 27 mai 2013

MONSIEUR SCHMITT ENTRE A L'ACADEMIE



Par une froide après-midi de mai, l'esprit descendit dans la salle marmoréennedu palais des Académies, ancienne salle du trône du roi Guillaume des Pays BasEsprit de maitre Eckart, esprit de Jean le Baptiste, de Jean l'évangéliste mais aussi Lautréamont, Mallarmé, Jarry, Beethoven… évoqués par Jean-ClaudeBolognel'athée spiritualiste subtilement introduit par le fringant secrétaire perpétuel, Jacques De Decker. Esprit de Zeg, aussi, le Doppelgänger de HubertNyssen.

Le lecteur familier des livres de Bologne, l'amoureux de son roman culte Fermé pour cause d’Apocalypse, retrouva ses interrogations théologiques et philosophiques, sa mise en parallèle du quotidien politique et séculier, sonaspiration mystique. Mais un "mysticisme athée" – c’est le titre d’un de ses essais – qui tend à la transcendance sans passer par un dieu. Pour Bologne, l’Homme est prêt, les dieux peuvent lui lâcher la main, il sait marcher, ça y est. L’Histoire humaine est l’histoire d’une trajectoire d’émancipation. Dans l’Ancien Testament dominait un Dieu vengeur. Dans le Nouveau se révélait un Dieu d’amour. L’un des fils conducteurs de l’œuvre romanesque de Bologne est le Troisième Testament, ce livre écrit et effacé, qu’il faut récrire et qui s’effacera, palimpseste de palimpsestes. Cette transcendance, cette révélationintime d’un dieu humain et de Dieu en nous, quelques figures, quelques personnages de Bologne, en ont été porteuses sous le signe de Musique et Poésie.

Oui l'esprit descendit par faisceaux de rayons solaires éclairant les bustes de carrare des académiciens défunts et les visages graves de quatre perpétuels se répondant avec ironie et égance sous la présidence du cinquième homme, l'hyper académicien. Quatuor des dissonances du divin Mozart plusieurs fois évoqué. Quatuor des paradoxes : le candidat français Schmitt est citoyen  bruxellois, tandis que le candidat belge réside à Paris.  Le best seller populaire(13 millions de livres vendus) se révéla éblouissant rhéteur dans l'exercice ingrat de l'éloge du prédécesseur. Mais l'agrégé de philosophie de la rue d'Ulm fut des quatre le plus facétieusement académique. Fils d'une sprinteuse et d'unchampion de boxe, Eric-Emmanuel Schmitt fut décrit comme un adolescentdoué rebelle aux idées reçues. La musique (Mozart) le sauvera du désespoir et laphilosophie (Diderot) qui lui apprendra à devenir lui-mêmeà se sentir libre.

A 14 ans le Cyrano de Bergerac incarné par Jean Marais le bouleverse. Le théâtre deviendra sa raison d'être  et sa passion. « À seize ans, j'avais compris – ou décidé – que j'étais écrivain, et j'ai composé, mis en scène et joué mes premières pièces au lycée. » Iréécrit sans relâche et pastiche, souvent à la manière de Molière.

Surdoué, il réussira sans peine le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure d'où il sortira agrégégé et ensuite docteur en philosophie avec une thèse publiée en 1997 sous le titre « Diderot ou la philosophie de la séduction ».

Dans la nuit du 4 février 1989, au cours d’une expédition dramatique dans le Tibesti, le sentiment de l’absolu se révèle à lui sous la forme d'une phrase mantra : « Tout est justifié ». Ce choc le fera entrer en écriture.

En 2001, sa pièce Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran  poursuit un cycle de relecture des grands textes religieux amorcé avec " L'Évangile selon Pilate "publié en 2000. Il fut suivi par Milarepa  hommage au bouddhismeOscar et la Dame rose une variation exquise sur le thème du bon Samaritain, L'Enfant de Noé (2004), une méditation sur le judaïsme et Le Sumo qui ne pouvait pas grossir (2009) une réflexion personnelle sur le bouddhisme zen. Tant et si bien qu'on peut parler, sans trop forcer le trait, d'un dialogue interconvictionnelsolitaire et intérieur. Avec Ulysse from BagdadSchmitt  se fera « conteur caméléon »(Fabienne Pascaud) en racontant l'exode de millions d'hommes exilés qui, aujourd'hui, cherchent leur place sur cette terreCette épopée picaresque de notre temps interroge la condition humaine: "Les frontières sont-elles le bastion de nos identités ou le dernier rempart de nos illusions ?"

Dans sa réponse au portrait au vitriol que fit de lui l'académicien Gérard de Cortanze  ("La vérité de ce qui est raconté est le processus entre celui qui raconte et ce qu'il raconte.») Schmitt a su mettre en lumière la verve éblouissante d'Hubert Nyssen dont il occupe désormais le fauteuil. Il se rencontrèrent dans le réel, il fut son éditeur, son mentor presque, ce que Schmitt à tout prix chercha à éviter, flairant le piège de la trop grande proximité, de trop subtiles affinités avec celui dont l'œuvre demeure assez méconnue. Une œuvre qui attend encore d’être évaluée à sa pleine valeur entre le réel et la fiction, le langage et les choses, l’image et l’objet. Croyant fuir son Méphisto, Eric Emmanuel fut rattrapé par lui qui lui tendit post mortem, ultime paradoxe, le fauteuil qui fut le sien. 

Ainsi monsieur Schmitt entra dans la belle académie royale de Belgique par la grande porte, en prince des lettres qu'il est. 

Lors du drink qui suivit sa réception, il sut se montrerl'œil goguenard et un verre de champagne à la main, un hôte charmant, souriant, très accessible à l'interrogatoire serré de dames mûres en mal de questions indiscrètes. Et c'est dans cette atmosphère feutrée que se firent entendre quelques  éclats de voix pour déplorer que les Académiciennes et les Académiciens royaux aient choisi, par leur dernier vote, de ne pas offrir à Julia Kristeva le siège laissé vacant par le décès de Dominique Rollin. Il est clair que l'auteur de "Femmes" au pluriel aurait savouré, autant que nous, d'assister en public à la psychanalyse de son plus que mentor féminin par sa plus que compagne de vie.

MG

 

 

 

 

Aucun commentaire: