samedi 20 juillet 2013

Edito: Cher prince Philippe...


Béatrice Delvaux, Editorialiste en chef

Le Soir



Ce dimanche, vous serez roi des Belges. Mais de quelle Belgique ? Nous vous proposons dans ce numéro spécial notre état des lieux d’un royaume dont, paradoxalement, on vous demande de laisser à d’autres, démocratiquement élus, le soin de se charger. Attention ! Pour vous faire votre opinion de l’état de votre pays, il vous faudra aussi entendre ce qui se dit au nord. Écouter, vous informer : ce sera crucial. Il ne faut surtout pas vous laisser influencer par ceux qui ont trop longtemps pensé – surtout côté francophone –, tant sur la Belgique que sur la monarchie, qu’on avance mieux en se bouchant les oreilles. L’histoire a, de façon répétée, prouvé le contraire.

Ce pays n’a jamais été aussi fragile. La pacification des esprits n’est que de surface. Elle n’est pas feinte car elle résulte d’une réelle volonté, notamment de six partis politiques au pouvoir, de faire des réformes. Mais les Belges dansent toujours autour d’un volcan non éteint. Les élections de mai 2014 sont un énorme point d’interrogation et en fait, une très grande crainte. Car le pays reste profondément divisé entre deux communautés. Créer de l’émotionnel commun : cette mission n’est pas remplie. Le déficit de crédibilité d’Elio Di Rupo au nord du pays n’a pas aidé. Mais il y a surtout, toujours en Flandre, un sentiment de frustration, une colère, un ras-le-bol, entretenu par la N-VA. Le risque est donc, quel que soit le bilan de Di Rupo Ier, que la Flandre plébiscite Bart De Wever, pas par envie de séparatisme, mais d’un grand coup de balai, projetant le parti nationaliste aux commandes. Et alors…

Ce pays n’a jamais été aussi régionalisé. C’est notre nouveau paradoxe. Alors que Bart De Wever va réclamer plus d’autonomie pour la Flandre, le pays a vécu depuis l’adoption de la sixième réforme de l’Etat, sa révolution copernicienne. Le budget flamand est supérieur désormais au fédéral, et la Flandre a obtenu nombre de ses exigences institutionnelles. Le fait régional s’est imposé, pour la Flandre mais aussi pour Bruxelles et la Wallonie. C’est une donnée fondamentale.

Ce pays n’a jamais été aussi compliqué. C’est le revers de la médaille. Les compromis qui font tourner la Belgique, rendent à chaque tour, sa gestion plus kafkaïenne Pour dépecer le fédéral et engraisser les régions, sans faire éclater le principe « belge », on a poursuivi la construction d’une machine à gaz. On a transféré des compétences, des budgets mais sans avoir toujours les experts au niveau régional pour les assumer.

Ce pays n’a jamais aussi peu compté. Si l’on nous cite encore dans le noyau dur européen, c’est au vu de notre statut de pays fondateur, hôte des institutions. Mais sur le fond, nous ne sommes plus un des moteurs de la construction européenne. Et si nous pesons encore parfois, c’est via le talent d’individus ou de vieux réseaux. Notre pays fait même plutôt peur aux autres dirigeants, tétanisés par une séparation belge, échec en miniature du modèle européen.

En Europe désormais, la Belgique fait profil bas. La perte des grandes entreprises de rayonnement mondial, la disparition de centres de décisions nationaux (et même régionaux) ont fait de nous un pays qui va supplier les grandes entreprises, dans leurs QG étrangers, de ne pas quitter notre territoire.

Ce pays n’a pas vraiment osé.

Il reste des réformes coperniciennes essentielles à accomplir. Un nouveau gouvernement devrait oser un « big bang » socio-économique, qui redonne de l’oxygène de longue durée à un pays qui comme ses voisins européens, n’est plus sur la carte de la croissance. Vieillissement, manque de compétitivité : voilà des constats évidents.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

UN ROI NORMAL?

Les Français ont élu Flamby, les Européens ont hérité, sans trop savoir pourquoi, du fade Herman Van Rompuy et de l'insignifiant Barusso, nous autres Belges de Plupke le Hardi. Tout le monde ne peut s'offrir une Angela de fer, style Thatcher en moins bien habillée.

Sous des aspects de normalité rigide,  béate et gaffeuse, le fils d'AlbertII nous semble parfaitement imprévisible malgré la présence de l'ange gardien Mathilde et le corset de cuir des nouveaux conseillersIl se pourrait bien en effet que,comme dans le conte d'Andersen, ce nouveau roi soit très nu sous ses scintillants  effets médiatiques. Le clip "Formidable" qui fait un buzz sur VTM est à cet égard dévastateur et de très mauvais augure.  En Flandre, il est attendu au tournant et risque très vite de quitter la route. En Wallonie, on le regarde comme l'ultime grigri pour conjurer le déclin. A Bruxelles, les médias essaient-Le Soir en tête- de faire mousser ce 21 juillet "pas comme les autres" mais la réalité est sans pitié: dernière sortie officielle d'Albert et Paola: quelques centaines de Gantois dans les rues gantoises, deux mille Eupenois germanophones à peine à Eupen et huit mille valeureux Liégeois devant le Perron pour sauver l'honneurdu roi, la reine visiblement à bout de nerfs, versa une larmePas très joyeuse l'ultime sortie! En somme, c'est le referendum de Léopold III à l'envers. C'est tout dire. Nous vivrons donc, dès demain, dans la grande angoisse de ses bévues."Et notre devise immortelle...."

MG

 

«UN PETIT TRONE BANCAL ET BRANLANT AVEC UN PETIT ROI QUI S’Y HISSE»

Jean-Marie Dermagne, Avocat, ancien bâtonnier et membre du cercle républicain
Abdiquer donne un avantage au titulaire d’une fonction « à vie » : il a droit, de son vivant, à son éloge funèbre et au florilège de gentillesses qui d’ordinaire ont vocation à consoler ses proches. À peine de passer pour un cuistre, celui qui se livre à l’exercice des adieux doit préférer la pommade à la sincérité. 



©Belga

Le roi sortant a eu droit à des tombereaux de chrysanthèmes déversés, avec plus ou moins de sincérité, par « ses » ministres et ses obligés. Quant à son successeur, il bénéficiera, durant quelques semaines, du traditionnel état de grâce assorti de flonflons et de drapelets agités par les enfants des écoles réquisitionnés pour les « joyeuses entrées ». Tout cela est classique, normal presque. Ce qui est moins banal, c’est la posture nord-coréenne de quasiment toute la presse ! Pas mieux que la mort de Kim Jong-il en 2011. Aucune critique. Des hectolitres d’eau de rose. Pour certains, Albert est même devenu un dieu vivant et Philippe est promis à un destin fabuleux. Frédéric Deborsu doit être bâillonné au fond d’un placard et les historiens, tous en vacances au bout du monde.

L’unanimisme ambiant est puéril. Trompeur, de surcroît. La sixième réforme de l’Etat n’est pas la panacée voulue par ses auteurs. Le plus puissant parti de Flandres – et du pays – se proclame républicain. Côté wallon, l’évidence républicaine est quasiment inscrite dans les gènes. L’idée de république est consubstantielle au socialisme, même si Elio Di Rupo et les ministres de son parti l’ont mise entre parenthèses par opportunisme. Les Verts l’avaient votée, il y a quelques années, puis ont fait une courbe rentrante pour s’éviter les listes noires ministérielles. Des deux côtés de la frontière linguistique, il n’y a plus guère que dans les partis qui se déclarent de centre gauche ou de centre droit que l’idée monarchiste a encore des défenseurs, et encore est-ce plus par tradition que par conviction.

Les valeurs républicaines d’égalité, de liberté et de fraternité ne sont évidemment pas absentes de Belgique, ni moins enracinées que dans les pays voisins. L’anachronisme du régime monarchique belge se nourrit à deux mamelles : la paresse et la bonhomie. La paresse ? Oui, le changement de régime implique quelques problèmes à régler. Il faut un « plan social » pour les membres de la famille royale qui ne peuvent être simplement pensionnés ; il faut opter pour une élection au suffrage universel ou une présidente ou un président choisi par le parlement ; un toilettage des textes légaux et réglementaires doit substituer président à roi. Une forme d’indolence pousse beaucoup de gens, à la fois dans les partis et dans la population, à considérer le statu quo, sinon comme douillet, à tout le moins comme commode. Quant à la bonhomie, les derniers monarques ont eu l’intelligence d’en faire preuve, en restant silencieux le plus souvent et en ne prenant la parole que pour tenir des propos lénifiants et consensuels. Et puis, bien plus que ses défenseurs attitrés qui envahissent les débats télévisés, la famille royale a une catégorie professionnelle quasiment entièrement dévouée à sa cause et qui assure son prestige bien davantage que ne le feraient les meilleurs avocats : les institutrices et les instituteurs. Avec la photo des couples royaux successifs au-dessus de la tête, les maîtresses et les maîtres d’école inoculent aux enfants, consciemment ou non, dès le plus jeune âge, un attachement à des figures tutélaires et bienveillantes qu’il est difficile d’éradiquer même lorsque les frasques des têtes couronnées sont révélées.

Malgré ses vieux remparts, il ne faudra pas grand-chose pour faire basculer la monarchie belge, si le nouveau roi se pique de faire de la politique et a fortiori s’il se prend, se faisant, les pieds dans le tapis. Côté flamand, il est attendu au tournant. Les francophones pourront le garder comme roitelet, si le pays se disloque, mais beaucoup de Wallons préféreront la république, seuls ou au sein de la France !

Les difficultés ? Elles seront vite balayées. Les écoles remplaceront les têtes couronnées par le visage sévère mais bienveillant de la présidente ou du président. Si la structure fédérale survit, et si l’on ne veut pas du modèle présidentiel français (qui tient, il est vrai, à la fois de la foire d’empoigne et du combat de titans), on s’inspirera des Suisses, des Italiens ou des Allemands. Pour parer aux crises, on trouvera sans grande peine un conciliateur de prestige parmi les ministres d’Etat ou les présidents d’assemblée. Pourquoi pas une personnalité issue de la société civile ? Il lui suffira d’être « au-dessus de la mêlée » (ce que le grand âge, facilite), quelle que soit sa langue maternelle. Et si la personne choisie par le parlement ou le peuple ne s’avère pas à la hauteur, au moins pourra-t-on le remplacer, au lieu de laisser ses conseillers tirer les ficelles et de vivre dans l’angoisse de ses bévues.

 

"L'AVENIR DU PAYS"



Soucieux de ne pas tenter un dangereux quitte ou double, les autres partis néerlandophones (chrétien démocrate, socialiste et libéral), qui soutiennent Elio DiRupo, ont renoncé à modifier les pouvoirs du roi, qu'ils voulaient pourtant réduire à un rôle purement protocolaire. La Liste civile (les moyens alloués par l'Etat au monarque) a été réduite, et les dotations à la famille royale limitées, histoiredecalmer le choc causé par des tentatives d'évasion fiscale orchestrées par la reine Fabiola, la veuve de Baudouin. Pour le reste, la majorité a décidé de renvoyer à plus tard une réforme censée notamment limiter l'intervention du chef de l'Etat dans la formation du gouvernement fédéral. Un député écologiste, Marcel Cheron, résume au mieux le débat actuel : "La question n'est pas celle du maintien, ou non, de la monarchie. Derrière tout cela, il y l'avenir du pays."

"Les francophones ont intérêt à ce que la Belgique subsiste pour des raisons financières. Et, pour subsister elle aussi, la famille royale a besoin de rester aucentre du jeu", renchérit Philippe Moureaux, ancien ministre et ex-numéro 2 du PS francophone.

Davantage qu'un roi désiré, Philippe sera donc surtout un roi nécessaire. Comme ses prédécesseurs, il tirera surtout sa légitimité de la sympathie populaire, explique l'historien Vincent Dujardin. Et, pour la conquérir, il pourra au moins compter sur son épouse, Mathilde d'Udekem d'Acoz : depuis son mariage en 1999, cette jeune aristocrate, ambitieuse et élégante, est devenue le meilleur "coach" du futur roi et le meilleur atout d'un palais qui en manquait cruellement.

Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, correspondant) 
Journaliste au Monde

 


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