lundi 1 juillet 2013

Egypte, le triple échec des Frères musulmans


Le Monde


L'Egypte vit des heures difficiles, peut-être décisives, pour l'avenir de la démocratie dans le plus grand des pays arabes. Il y a dans les rues du Caire et dans les autres grandes villes égyptiennes comme un air d'affrontement, de guerre civile naissante. En gros, l'Egypte "laïque", qui appelait à manifester dimanche 30 juin, conteste "l'Egypte des Frères musulmans". Au point que l'armée, déployée pour protéger les bâtiments officiels, menace d'intervenir "face à la spirale qui entraîne le pays dans un conflit incontrôlable".

Premier président démocratiquement élu dans l'histoire de l'Egypte et premier civil à occuper cette fonction, Mohamed Morsi, venu des Frères musulmans, fête un anniversaire bien sombre. Installé à la tête de l'Etat en juin 2012, il affiche un bilan désastreux. Echec politique d'abord. M. Morsi a été incapable de faire les gestes, de trouver le ton, de manifester le talent nécessaire pour rassembler au-delà du courant qu'il représente.

Ses partisans ont beau jeu de dire que l'opposition laïque a rejeté les propositions d'ouverture faites par le raïs. La vérité est que le président a sans cesse paru hésitant, inapte à tenir un cap explicite. Le professeur d'ingénierie a donné l'impression d'être dépourvu des qualités de leadership requises pour tenir les rênes du pays.

Echec économique et social ensuite, d'autant plus ressenti que les Egyptiens imaginaient volontiers que le changement de régime améliorerait radicalement leur situation. Pour la plupart d'entre eux, ils sont d'abord occupés à survivre – lendemains qui pleurent. Accablant, l'état économique du pays est le reflet d'une situation politique chaotique. Il témoigne de l'absence totale de programme économique et de savoir-faire gestionnaire de la part des Frères musulmans. Ils n'ont pas montré qu'ils avaient le secret d'une voie qui allierait conservatisme religieux et modernité économique.

Ainsi s'est coalisé un vaste mouvement d'opposition, qui regroupe l'essentiel du camp laïque – plus quelques revanchards de l'ancien régime – et qui peutcapitaliser sur le désespoir d'une bonne partie des Egyptiens. A coups de pétitions signées par des millions d'électeurs, ils réclament la démission de M.Morsi et un scrutin présidentiel anticipé.

Très hétéroclite, cette coalition ne paraît guère, elle non plus, avoir de programme commun, qu'il s'agisse de l'avenir politique ou économique du pays. Ce qui la cimente, c'est l'hostilité à M. Morsi et la crainte que celui-ci – ce qu'il n'a pas fait jusqu'à présent – n'engage l'Egypte sur la voie de l'intégrisme islamique. Estimant sa légitimité défiée par la rue, le président s'est crispé et, face à l'opposition laïque, a eu le plus mauvais des réflexes : se reposer sur les éléments les plus radicaux de sa mouvance.

Ce faisant, il a exacerbé le climat d'affrontement et amené l'armée à menacerd'intervenir. Troisième acteur du drame en cours, celle-ci en est largement responsable. C'est elle qui a pris les commandes au lendemain du départ de M. Moubarak et, dix-huit mois durant, sa gestion a été calamiteuse, laissant à ce premier pouvoir civil un pays exsangue.

Idéalement, les deux camps attachés au rejet de ce qu'a été l'ancien régime devraient dialoguer. Et puiser dans le Nil séculaire un peu de la sagesse requise pour qui prétend gouverner ce vieux pays.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

COMME UN AIR D'AFFRONTEMENT, DE GUERRE CIVILE NAISSANTE


"Absence totale de programme économique et de savoir-faire gestionnaire de la part des Frères musulmans."

"Ils n'ont pas montré qu'ils avaient le secret d'une voie qui allierait conservatisme religieux et modernité économique."

Sans doute les dirigeants iraniens ne sont-ils pas beaucoup plus doués pour la gouvernance que leurs homologues égyptiens. Seuls les Turcs excellent dans cet exercice mais, là aussi, le peuple gronde cette fois contre l'autoritarisme de Erdogan. Il gronde également en Grèce et pour d'autres raisons, en Espagne et dans tout le sud de l'Europe, y compris en France et chez nous. Faut-il y ajouter la tension montante au Brésil? En somme la crise de la mondialisation génère un peu partout dans le monde la même colère "mondialisée"Morsi et Hollande n'ont rien de commun, hormis leur incapacité à juguler la crise. Sarko échoua également, comme Cameron ou Barosso et Van Rompuy. Seuls les allemands semblent réussir dans cet exercice périlleux.

Mai 68 n'était pas, loin s'en faut, un phénomène essentiellement français. La colère étudiante était née sur les campus américains en réaction contre la sale guerre du Vietnam, pour déferler ensuite à Berlin, à Prague et à Paris. Bruxelles eut le hoquet.

Relayée et renforcée par internet, une nouvelle onde de choc secoue la jeunesse du monde. Faut-il y voir les prémisses d'un 1789 à l'échelle mondiale?

Jacques Attali analyse ainsi le phénomène: : "La crise n’est pas réglée, elle ne peut que s’aggraver à l’avenir, avec l’augmentation des dettes planétaires.""Voilà la leçon du jour : le monde est drogué par de l’argent imaginaire ; cette drogue est économiquement catastrophique. Le sevrage en serait politiquement désastreux.

A moins d’être enfin sérieux."

Voilà qui n'est vraiment pas de bon augure.

MG

 

UN MONDE EN ETAT DE MANQUE

Paru dans L'Express |

La situation sur les marchés financiers mondiaux est peut-être en train de changer, avec des conséquences considérables sur les diverses sociétés, apportant une nouvelle fois la preuve de l’extraordinaire interdépendance des économies et des nations du monde. Et une preuve supplémentaire que la crise actuelle est loin d’être terminée.

Le président de la Federal Reserve Bank, Ben Bernanke, venant d’apprendre qu’il n’a pratiquement aucune chance de voir son mandat renouvelé par le président Obama, a annoncé cette semaine une « modération vers la fin de l’année des achats mensuels » d’actifs non conventionnels. Cette annonce énigmatique constitue en réalité une évolution considérable de la politique de la FED, que les marchés ont sanctionné.

Pour l’instant, l’économie américaine est portée à bout de bras par 100 milliards par mois de déficit budgétaire et 85 milliards de rachats de produits financiers par la Fed aux banques commerciales. Au total, tout cela a conduit à une dette publique de 16.000 milliards de dollars (plus de 100% du PIB, en hausse de près de 33 points de PIB depuis 2008)) et un bilan de la FED de plus de 4.000 milliards de dollars (soit un quadruplement depuis le début de la crise). Cet argent presque gratuit a permis aux banques américaines de rétablir leurs marges, au secteur militaire de continuer à fonctionner, aux administrations américaines de survivre et aux marchés boursiers de progresser à des niveaux inconnus et décorrelés de l’économie réelle. Il a aussi permis à des pays émergeants, comme le Brésil ou l’Indonésie, d’attirer des capitaux à la recherche de rendement, pour financer leur déficit de balance des paiements et leurs investissements.

En prenant cette décision de repli, le président de la Fed pourrait signifier qu’il pense que l’économie réelle américaine peut se passer de ce dopage, parce qu’elle irait beaucoup mieux. En effet, quelques signes positifs existent, notamment sur le marché de l’immobilier. Rien ne garantit que cela constitue les bases d’une reprise durable. Pour le moment, aucun moteur réel de croissance, aucune innovation,  n’est venu prendre le relais. Les découvertes énormes de gaz non conventionnel sont loin d’avoir encore fait leurs effets sur la compétitivité du pays.

Les premières conséquences de ces annonces sont inquiétantes, parce qu’elles montrent que l’économie mondiale ne peut se passer de tels artifices : En quelques jours, les marchés américains, notamment obligataires, ont commencé à souffrir, sans que l’on parvienne encore à distinguer la saine correction des prémisses d’un krach obligataire redouté. Plus grave encore, les grands pays du Sud qui bénéficiaient de capitaux attirés par des rendements supérieurs à ceux, très bas, des bons du trésor américains ont immédiatement commencé à peiner à trouver de quoi financer leurs déficits. Les taux d’intérêt ont augmenté fortement, ce qui  compromet leur politique de développement. Le Brésil, par exemple,  va devoir financer sa dette à un coût supérieur. L’on peut également craindre que les taux remontent pour les pays périphériques d’Europe, puis ceux du cœur. Avec les mêmes conséquences politiques.

Les désordres produits par cette annonce de Ben Bernanke sont tels, que l’on peut donc s’attendre à ce que ce ne soit qu’un feu de paille et que, bien avant que l’année ne se termine, la Fed, et les autres banques centrales, conscientes que les drogués ne peuvent se passer de leurs produits, reviennent à leurs errements anciens. Avouant ainsi que la crise n’est pas réglée et qu’elle ne peut que s’aggraver à l’avenir, avec l’augmentation des dettes planétaires.

Voilà la leçon du jour : le monde est drogué par de l’argent imaginaire ; cette drogue est économiquement catastrophique. Le sevrage en serait politiquement désastreux.

A moins d’être enfin sérieux.

j@attali.com

 

 

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