dimanche 14 juillet 2013

Le grand chambardement arabe


Le Monde

Dans le chaos des "printemps arabes", il y a une certitude : le tourbillon ne va pas s’apaiser de sitôt. Il faut s’attendre à dix, quinze ou vingt ans de tumultes à répétition avant d’imaginer un nouvel équilibre politique. Toute la région ou presque est dans la tourmente. Révolutions, guerre civile, coup d’Etat : le vent qui souffle est celui d’une profonde transformation historique.

Des Etats parmi les plus solides s’effondrent ou sont profondément affaiblis. Des frontières vieilles de plus d’un siècle se dissolvent. D’anciennes puissances tutélaires se retirent. A quoi ressemblera le Proche-Orient demain ?

Dans les rues d’Egypte, les deux forces peut-être les moins démocratiques du pays, mais les seules organisées, s’affrontent. L’armée et les islamistes du parti des Frères musulmans poursuivent un combat amorcé depuis la fin de la monarchie et la proclamation de la République en 1952. L’armée semble être incapable de quitter le pouvoir. Le 3 juillet, elle destitue le premier président civil jamais élu démocratiquement dans le pays. Mohamed Morsi, l’un des responsables des Frères, a gouverné de manière sectaire, incompétente et autoritaire. Les Egyptiens attendaient un chef d’Etat, ils ont eu un chef de parti.

En moins d’un an, M. Morsi a rallié des millions de ses concitoyens contre lui. L’armée a fait le reste, avançant, non sans raison, que le pays sombrait. Qu’attendre d’elle ? Son bilan est calamiteux. Durant les seize mois où elle a gouverné l’Egypte après la chute d’Hosni Moubarak, en février 2011, les libertés publiques ont été bafouées, l’économie a plongé, l’insécurité s’est installée.

L’armée promet des élections d’ici six mois. Victoire posthume de l’ancien régime : entre les Frères et l’armée, il n’y a rien ; le système Moubarak a interdit toute force d’opposition laïque. L’absence d’un grand parti civil se fait cruellement sentir. Si le prochain scrutin est libre, les Frères pourraient arriver en tête…

En attendant, la fière Egypte, 83 millions d’habitants, plus grand pays arabe, vit des subsides des monarchies du Golfe. Les deux autres ex-Etats forts du Proche-Orient, la Syrie et l’Irak, ne sont pas en meilleure situation. L’un lutte pour sa survie, l’autre est menacé d’une nouvelle guerre confessionnelle. Ces trois capitales-là, Le Caire, Damas, Bagdad, qui ont longtemps façonné le destin des Arabes, abritent aujourd’hui des Etats en quasi-faillite.

DRAME SYRIEN

Chapitre le plus sanglant de la grande révolte en cours, la tragédie syrienne a très vite dépassé son cadre initial, celui de l’affrontement entre une tyrannie sauvage et une large partie de la population. Le pouvoir en place – le régime laïque de Bachar Al-Assad, appuyé sur la secte alaouite et les autres minorités d’un pays pluriethnique et multiconfessionnel – a su jouer des divisions syriennes. Il a transformé le conflit en une confrontation politico-religieuse. D’un côté, le régime appuyé par l’Iran chiite et le Hezbollah libanais ; de l’autre, une rébellion majoritairement sunnite (la branche dominante de l’islam), soutenue par les monarchies du Golfe.

Se superposent ainsi au moins trois niveaux de conflit en Syrie : national d’abord ; régional ensuite ; plus global enfin, opposant la Russie, qui est l’alliée militaire de Téhéran et de Damas, aux Etats-Unis, qui appuient l’autre coalition.

Le drame syrien déstabilise l’ensemble de la région. Il a contribué à réveiller l’antagonisme entre chiites et sunnites d’Irak : le pouvoir central à Bagdad en est d’autant plus affaibli qu’il a déjà perdu le contrôle de la partie kurde du pays. L’atrocité des combats en Syrie a entraîné la fuite de plus d’un demi-million de personnes en Jordanie : encore un pays fragilisé. L’intervention massive du Hezbollah dans les combats syriens, à la demande de l’Iran, fait chaque jour davantage basculer le Liban dans la guerre, selon les mêmes lignes confessionnelles ou à peu près – chiites contre sunnites.

Il n’y a pas de vainqueur en vue en Syrie. Le pays est emporté dans une spirale guerrière qui pourrait durer aussi longtemps que les guerres libanaises : quinze ans (1975-1990). Les chancelleries imaginent une recomposition territoriale. Elle verrait se constituer un glacis libano-alaouite continu sous la coupe du régime de Damas et du Hezbollah. Parallèlement, la région kurde de Syrie, en passe de s’émanciper, est soutenue par la région autonome kurde d’Irak. Fixées par la France et la Grande-Bretagne en 1916, à la chute de l’Empire ottoman, les frontières bougent.

Dans ce maelström proche-oriental, l’Iran joue une partie importante. Option qui ne semble guère populaire auprès des Iraniens, la République islamique abeaucoup investi dans son alliance avec le Hezbollah et avec le pouvoir Al-Assad. Leur défaite pourrait être pour le régime de l’ayatollah Ali Khamenei ce qu’a été à l’URSS l’échec de l’Armée rouge en Afghanistan : le début de la fin. Téhéran n’est pas à l’abri du grand tumulte arabe.

Puissance extérieure prépondérante, sa présence ancrée dans une double alliance, avec Israël et avec l’Arabie saoudite, les Etats-Unis se tiennent, pour le moment, dans un retrait relatif. Ils sont à peine réimpliqués dans le dossier israélo-palestinien. Ils soutiennent l’armée égyptienne, tout en ayant de bonnes relations avec les Frères musulmans. Enfin, ils se gardent à distance du martyre de la Syrie. Réalité économico-énergétique qui change le profil stratégique de la région aux yeux de Washington : les Etats-Unis peuvent aujourd’hui se passer des hydrocarbures du Proche-Orient.

Marginalisée après la guerre froide, la Russie revient un peu, grâce à l’alliance Moscou-Téhéran-Damas. Très dépendante du pétrole régional, la Chine aligne sa politique sur celle de Moscou. Enfin, l’Europe est une puissance financière, pas un acteur stratégique au Proche-Orient. C’est dire que, très largement, les Arabes sont, pour la première fois, presque maîtres de leur destin.




COMMENTAIRE DE DIVERCITY

A QUOI RESSEMBLERA LE PROCHE-ORIENT DEMAIN ?

Autant ne pas se faire trop d'illusions! L'islamisme ne bat pas en retraite même si il a tendance à reculer en Egypte.

Autre certitude: "Dans le chaos des "printemps arabes", le tourbillon ne va pas s’apaiser de sitôt. Il faut s’attendre à dix, quinze ou vingt ans de tumultes à répétition avant d’imaginer un nouvel équilibre politique. Toute la région ou presque est dans la tourmente. Révolutions, guerres civiles, coups d’Etat : le vent qui souffle est celui d’une profonde transformation historique."

Entre les Frères et l’armée, il n’y a rien ; le système Moubarak a interdit toute force d’opposition laïque. L’absence d’un grand parti civil se fait cruellement sentir. Si le prochain scrutin est libre, les Frères pourraient arriver en tête…

En attendant, la fière Egypte, 83 millions d’habitants, plus grand pays arabe, vit des subsides des monarchies du GolfeLe Caire, Damas, Bagdad, qui ont longtemps façonné le destin des Arabes, abritent aujourd’hui des Etats en quasi-faillite. Il n’y a pas de vainqueur en vue en Syrie. Le pays est emporté dans une spirale guerrière qui pourrait durer aussi longtemps que les guerres libanaises : quinze ans (1975-1990).

C’est dire que, très largement, les Arabes sont, pour la première fois, presque maîtres de leur destin."

Pour résumer de manière lapidaire la tendance est plus à l'islamisation de la modernité qu'à la modernisation de l'islam. Et ce n'est vraiment pas une bonne nouvelle.

MG


L'ISLAM POLITIQUE EST-IL DANS L'IMPASSE ?


Depuis les "printemps arabes", l'islam politique est remis en question par la révolution, la guerre civile et la fronde populaire. Le projet de construction d'une société régie par les préceptes de l'islam est en pleine crise, de la Tunisie à l'Iran. Le président égyptien issu des Frères musulmans vient d'être renversé par les militaires, après des manifestations massives. Au pouvoir depuis dix ans, le régime islamo-conservateur turc fait aussi face à une vague de protestation sans précédent. Le régime fondamentaliste iranien se maintient en dépit d'une sourde contestation. Enfin, la guerre en Syrie tourne au conflit interconfessionnel. L'islam politique peut-il surmonter ces bouleversements ?. Cinq experts analysent la crise de l'islam politique. (A lire in Le Monde de vendredi 12 juillet)

 

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