samedi 20 juillet 2013

LETTRE AU ROI


Monseigneur,


Un roi naît deux fois. Une fois de chair. Une fois de désignation. Vous êtes né avec l’éventualité de régner et voici que les événements en font une réalité.

Entretemps, vous vous êtes préparé à ce destin hors norme.

Première bonne nouvelle : le trône, ce n’est pas la mort qui vous le donne, mais l’amour confiant de votre père.

Deuxième bonne nouvelle : les Belges ont besoin de vous. La crise politique récente a montré la forte nécessité du Roi qui incarne l’unité du peuple, sa patience, son désir d’harmonie, la volonté de trouver des solutions collectives aux problèmes collectifs. Si la Belgique a un cœur unique, elle le verra en vous. 

Les partis représentent des idéologies politiques, voire des communautés, ou – pis - des groupes d’intérêts, tandis que le Roi représente la volonté de vivre ensemble.

Maintenant que les turbulences économiques s’ajoutent aux déchirements partisans, être le symbole de la permanence, le lien du passé à l’avenir, s’avère essentiel.

Je suis né quelques jours avant vous. Comme tous les enfants, j’en ai beaucoup voulu à mes parents le matin où j’ai compris que je n’étais pas de sang royal car je me serais bien vu sur un trône. Aujourd’hui, je les bénis de m’avoir fait roturier.

Car, ce qui vous arrive, je ne le désire pas pour moi et ne le souhaite à personne.

Car « roi », c’est un destin aussi contradictoire que « poisson soluble ». 

Grand et simple… Protocolaire et avenant… Vous devez posséder d’immenses qualités mais ne pas les montrer – ou, si vous ne les avez pas, faire croire que vous les détenez.

Vous devez raréfier votre parole, même si vous êtes bavard. Vous devez vous montrer neutre, quoique vous ayez des convictions. Vous devez vous taire quand vous avez envie de crier, vous contraindre au calme quand vous bouillez, incarner des millions d’êtres disparates mais jamais vous. Tous sauf vous. Bref, vous faites le sacrifice de votre personne à votre fonction. Vous ne serez jamais égal aux

autres, supérieur dans le statut, inférieur dans l’expression. Avec le sceptre, vous héritez d’un bâillon.

Moi qui ai eu la chance de parler de théâtre et de livres avec vous, j’ai été surpris par la justesse, l’acuité de vos idées, le plaisir que vous aviez à échanger des hypothèses et ce, avec passion, pour analyser le cœur humain. À ce moment-là, en même temps que j’étais rassuré pour la monarchie belge, je me disais : quel dommage, cet esprit original ne pourra plus un jour exprimer sa singularité. Là où certains dénoncent un privilège, je ne vois qu’une somme d’obligations. 

Mais vous le savez et vous l’avez compris. En vous observant à la dérobée ou en regardant des photos volées, on perçoit bien cette inquiétude responsable : l’arrivée d’une consécration qui est aussi la perspective d’un écrasement.

Recevez donc mes vœux de réussite, avec ma joie de ne pas être à votre place, et le plaisir de vous savoir prêts, Mathilde et vous, à répondre aux attentes de la Belgique.


Eric-Emmanuel Schmitt

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