lundi 22 juillet 2013

"Philippe n'est pas De Wever : il n'a aucune légitimité démocratique"




Pierre Havaux

Politologue à la KUL, le républicain Bart Maddens invite le nouveau Roi à ne pas suivre son père Albert II dans ses mises en garde contre le séparatisme. « La Flandre n’acceptera plus un roi interventionniste. »


LE VIF/L’EXPRESS. QU’ATTEND LA FLANDRE DU NOUVEAU ROI ?

BART MADDENS. Je m’attends à ce que Philippe soit très prudent, certainement au début de son règne. Il ne jouit pas du crédit qu’Albert a su acquérir. Philippe ne peut se permettre aucune erreur, vu la confiance limitée qu’il inspire, surtout en Flandre. Sinon, sa popularité plongera rapidement. Tenir des propos communautairement chargés et donner ainsi l’impression qu’il s’oppose à la N-VA seraient une faute grave, dans la perspective des élections de 2014.

QUELLE EST L’IMAGE DE PHILIPPE AU NORD DU PAYS ?

On rit beaucoup de lui, il n’est pas pris au sérieux. Ses bévues passées continuent de le poursuivre. Beaucoup de Flamands ont du mal à voir en lui un véritable roi qui dégage une autorité. Il apparaît très crispé en Flandre, il n’a pas « l’aisance» d’un Willem-Alexander. C’est surtout une question de langue. Philippe parle un néerlandais convenable mais cela reste laborieux. On entend que ce n’est pas sa langue maternelle. C’est pourquoi les Flamands ont du mal à s’identifier à lui. En Flandre existe le sentiment que la monarchie est quelque chose qui lui est étrangère, qui « n’est pas de chez elle ». J’ai l’impression que les francophones sous-estiment cette sensibilité flamande.

LE NOUVEAU ROI NE MERITE-T-IL PAS LE BENEFICE DU DOUTE ?

Cette question n’a pas de sens. Soit on est monarchiste, et l’on doit accepter Philippe tel qu’il est, comme des parents doivent accepter leur enfant, qu’il ait ou non beaucoup de talents. En tant que monarchiste, on ne peut douter de lui, parce qu’il est le successeur légitime. Soit on est républicain, comme je le suis : on ne peut alors accepter que Philippe devienne chef d’Etat sur une base purement héréditaire, même s’il a du talent pour cela.

PHILIPPE, « ROI DES BELGICISTES », INEVITABLEMENT ANTI-FLAMINGANT ?

Le conflit communautaire est un conflit politique comme un autre. Il n’y a rien de moralement répréhensible à militer pour l’indépendance flamande. Il est essentiel pour un monarque sans aucune légitimité démocratique de rester au-dessus de tout conflit politique, y compris du conflit communautaire. En aucune manière, il ne peut créer la perception de figurer personnellement dans un camp déterminé. Philippe pourrait à ce sujet prendre exemple sur Elizabeth II, la reine d’Angleterre : elle ne se mêle pas de la question de l’indépendance de l’Ecosse.

IL FERAIT BIEN AUSSI DE PRENDRE EXEMPLE SUR SON PERE, ALBERT II ?

Le roi Albert a commis un certain nombre d’erreurs. On ne lui en a pas trop tenu rigueur en Flandre, grâce à son grand crédit. Mais si Philippe, à l’instar de son père, devait mettre en garde contre le « séparatisme feutré » et s’impliquait de ce fait contre Bart De Wever, beaucoup de Flamands prendront leurs distances. Je le répète : Philippe n’a aucune légitimité démocratique, à l’inverse de Bart DeWever. Le président du plus grand parti de Belgique est actuellement l’homme politique qui dispose de la plus grande légitimité démocratique.

COMMENT CETTE N-VA TRIOMPHANTE DOIT-ELLE ABORDER CE NOUVEAU ROI ?

Le pays va être submergé dans les semaines qui viennent par une vague de royalisme et de patriotisme belge. Les nationalistes flamands vont devoir se tenir à carreau. Eviter de se voir affubler d’une étiquette de rabat-joie extrémiste, ou d’être poussés dans le coin du Vlaams Belang. Mais en même temps, le parti ne peut renier ses positions. C’est un dilemme, un exercice d’équilibre délicat.

CE 21 JUILLET, PHILIPPE A JURE DE MAINTENIR L’INDEPENDANCE NATIONALE ET L’INTEGRITE DU TERRITOIRE. LA FORMULE DU SERMENT CONSTITUTIONNEL QUE PRETE UN ROI EST FORCEMENT ANTI-FLAMINGANTE…

Certains l’interprètent ainsi, peut-être le roi lui-même. Mais cette interprétation est moyenâgeuse. Elle signifierait que le Roi, en prononçant ce serment, y puiserait une sorte de pouvoir politique pour combattre le séparatisme. Imaginons qu’en 2014 une majorité des deux tiers se dégage au Parlement pour faire de la Belgique une confédération d’Etats souverains. Le roi devra-t-il refuser d’apposer sa signature en raison de son serment ? Non. Il devra toujours respecter les règles du jeu démocratique, point à la ligne.

QUELLE SERA LA CONDITION DE SURVIE DE PHILIPPE SUR LE TRONE?

Toute la question est de savoir s’il réussira à rester prudent lors d’une crise politique persistante, s’il pourra résister à la tentation d’être un roi « missionnaire » qui se mêle de politique. Sinon, il jouera avec le feu. La Flandre politique n’acceptera plus un retour à une monarchie plus « interventionniste ».


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

HABEMUS REGEM

Un internaute commente "le rôle du chef de l'Etat, défini par son serment constitutionnel, est de défendre la nation, notamment contre ceux qui veulent la détruire en la coupant en deux. Ce serait aussi le cas s'il était président de la république. Et incidemment, comme le prétendu "démocrate" Maddens ne l'ignore pas, les Flamands sont très majoritairement opposés au séparatisme. Sur ce point en tout cas le roi se conforme au mieux à la volonté populaire."

On comprend mieux sous cet éclairage l'acharnement des médias flamands depuis plusieurs années contre la famille royale et en particulier sur ses maillons faibles.  L'affaire Delphine Boël, nous en sommes persuadés, fut le coup de grâce assené au roi Albert II, celui qui l'a contraint à l'abdication. Le coup venait de Flandre.

La monarchie est au coeur du mécanisme constitutionnel de notre pays. Elio DiRupo l'a compris mieux que personne. Martens, De Haene, Verhofstadt et Leterme egalement. Et Maddens et les nationalistes aussi, c'est pour cela qu'ils veulent un roi purement protocolaire sans le moindre poids politique. Ils dénoncent à l'envi les manquements de Philippe. A telle enseigne qu'on peut parler d'acharnement, sinon de tentative d'assassinat médiatique.

Il serait bon de revenir à cet égard sur les circonstances très singulières  de la mort du roi Albert Ier. Personne ne croit sérieusement à la chute mortelle de Marche-les-Dames. On a parlé aussi de la vengeance d'un mari jaloux mais également, et beaucoup  plus sérieusement, d'un coup des services secrets allemands (on est en 1934, les nazis sont au pouvoir)On a évoqué un coup des Rexistes soucieux de se débarrasser d'un roi "progressiste" et populaire au bénéfice d'un roi plus autoritaire (Léopold III) et plus proche de leurs idées politiques. Remarquons qu'en 1951, la Flandre a plébiscité Léopold III quand la Wallonie a lancé contre lui un mouvement insurrectionnel: la sang a coulé.  C'est dire que s'attaquer aujourd'hui à la monarchie est tout sauf anecdotique.

Aucun président, si brillant soit-il, ne saurait être l'incarnation de la cohésion nationale et le garant de l'intégrité du territoire puisqu'il serait soit flamand, soit francophone. Seul un roi ou une reine peut songer être les deux. Et c'est précisément dans cet esprit qu'est éduquée la petite Elisabeth, élevée en français et scolarisée en néerlandais. Tout se tient.

Reste un point que personne ne rélève : certes il y avait 500.000 Belges pour acclamer le nouveau couple royal dans les rues de Bruxelles  mais combien de nouveaux belges?  Les foulards se comptaient sur les doigts d'une seule main.

C'est un signe qui ne trompe pas.

MG

 

 

 

 

 

 

Aucun commentaire: