mardi 23 juillet 2013

Philippe, roi des Belges ou roi des Belges francophones?




Philippe, roi des Belges, vraiment ? L’abdication d’Albert II et la prestation de serment de son fils Philippe, aujourd’hui, devant le Parlement, confirme, s’il en est encore besoin, que la royauté belge est devenue, au fil de l’histoire, une affaire francophone : la Flandre (60 % de la population) n’a manifesté qu’un intérêt à peine poli à ce qui était vécu comme l’événement politique de l’année par les politiques et médias de Bruxelles et de Wallonie.

Béatrice Delvaux, éditorialiste au Soir, le quotidien francophone de référence qui en a fait des tonnes sur la monarchie depuis l’annonce de l’abdication, le 3 juillet derniera du convenir qu’il y avait une vraie scission entre le nord et le sud du paysAinsi, la VRT a préféré consacrer sa soirée de samedi au tour de France et le Standaard, le journal de référence flamand, n’a pas fait sa manchette samedi sur le « week-end royal » qui s’annonçait… Et, toujours samedi, lors de la soirée d’adieux à Albert II, les plus hauts responsables flamands n’ont pas fait le déplacement. L'absence du très flamingant et président du conseil européen Herman Van Rompuy  retenu par un très important voyage en Afrique du Sud, à la prestation de serment de Philippe 1er, en dit long sur le désintérêt flamand pour cette succession.

 

Jan Jambon, chef du groupe des indépendantistes de la N-VA, le principal parti flamand, à la Chambre, a sans doute résumé le sentiment dominant au nord dupays : « nous sommes légalistes, nous respectons les us et coutumes, le protocole et le décorum qui font partie de ce cadre. Mais n’exigez pas de nous que nous fassions preuve d’un enthousiasme débordant »« Après Albert, voici Philippe : c’est sympa », ironise Éric Defoort, historien et cofondateur de la N-VA. « À part ça, le Roi ne nous fait ni chaud ni froid. Nous ne passons pas des nuits blanches à broyer du noir. C’est un épiphénomène en marge de la politique. Les francophones vont être déçus, mais nous avons d’autres chats à fouetter : la lutte contre le chômage, la réflexion sur le confédéralisme, etc. »

 Si, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Flandre catholique et réactionnaire était le principal soutien d’une monarchie à son image, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Au fur et à mesure que le nord du pays se modernisait économiquement et culturellement, il se laissait séduire par les idées indépendantistes, essentiellement à cause du refus francophone des réformes économiques et sociales, et s’éloignait d’une royauté réticente à ces évolutions institutionnelles ou sociales. Inversement, le sud s’accrochait de plus en plus à une monarchie perçue comme l’un des derniers remparts avant l’éclatement de la Belgique. Le PS, le premier parti francophone, ne voit ainsi aucune contradiction à chanter aujourd’hui tout à la fois « l’Internationale » (le poing levé, s’il vous plait) et les louanges d’une royauté pourtant profondément réactionnaire... Nécessité fait loi.

La succession d’Albert II a d’ailleurs été le point d’orgue de cette instrumentalisation de la monarchie par les deux grandes communautés du pays. Il n’est un secret pour personne que Elio Di Rupo, le premier ministre francophone et socialiste de Belgique, a tout fait pour convaincre Albert II de n’abdiquer qu’au lendemain des élections législatives et régionales de mai 2014, celles-ci s’annonçant à haut risque, la N-VA menaçant de faire un carton (entre 30 et 40 % des voix)… Or, l’accession au trône de Philippe pourrait renforcer un peu plus les forces centrifuges à l’œuvre dans le pays.

De fait, en Flandre, on considère que le nouveau roi est plus que jamais le digne représentant d’une dynastie francophone, donc illégitime, car ne représentant pas la majorité de la Belgique. De ce point de vue, Albert II porte une lourde responsabilité dans le fossé qui s’est creusé entre la monarchie et la Flandre, ce qui devrait relativiser son bilan dont les louanges sont chantées par les Francophones : engoncé dans ses réflexes d’un autre temps, il s’est opposé au mariage de son fils avec la Flamande dont il était amoureux au prétexte qu’elle n’était pas assez bien née (lire « Un roi sans pays » de Martin Buxant et StevenSamyn). Résultat : pour la première fois de la courte histoire belge, le roi des Belges, lui-même francophone, est marié à une francophone bruxelloise… Parler « d’atout charme » à son propos, comme le font les médias francophones, est juste un contresens à l’échelle du pays. Un peu d’intelligence politique aurait dû conduire Albert II à favoriser le mariage de son fils avec une Flamande du « peuple », ce qui aurait flatté les sentiments identitaires et égalitaires du nord du pays et facilité l’identification à la famille royale. Est-ce un hasard si aucun des trois enfants d’Albert n’est marié à un Flamand ?

Cette affaire est très loin d’être anecdotique : la Royauté, à l’image des Francophones, montre à quel point elle est ignorante des réalités flamandes. Ce n’est pas un hasard si, depuis 20 ans, les attaques les plus violentes contre la royauté sont venues du nord du pays, des doutes sur les capacités intellectuelles du prince Philippe à l’affairisme de son frère Laurent en passant par la révélation de l’existence de la fille naturelle (Delphine Boël) d’Albert II que l’homme, désormais confit en dévotions, refuse de reconnaître, donnant une image ringarde et coincée d’une monarchie bien peu en phase avec un pays qui reconnaît depuis 10 ans le droit au mariage pour les gays et lesbiennes (y compris l’adoption et la procréation assistée) ou encore l’euthanasie.

Les responsables francophones ont bien perçu les risques de ce rejet flamand de la dynastie belge. Il y a quelques semaines, devant l’accumulation des scandales financiers touchant la famille royale, ils ont dû accepter dans la précipitation une réforme des dotations royales et princières (limitation des montants et des bénéficiaires, contrôle des dépenses) qu’ils refusaient jusque-là aux Néerlandophones. Ce faisant, ils espèrent ainsi avoir retardé leurs demandes d’une réforme constitutionnelle visant à cantonner la royauté à un rôle purement protocolaire, ce que les Francophones perçoivent comme le dernier pas avant son évaporation et celle du pays. Ils risquent d’être déçus.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

3 PAGES DE TEXTE, 20 PAGES DE COMMENTAIRES


Si vous avez une heure à perdre, lisez les 20 pages de commentaires rédigées par des internautes francophones en colère qui se défoulent contre le correspondant à Bruxelles de Libération, lequel répond, point par point. Elles reflètent, à tout le moins, une ignorance crasse par ceux-ci du point de vue flamand. C'est sidérantQuatremer, on le sait, est un provocateur qui regarde la polémique belgo-belge avec des lunettes teintées flamandes.

Cela a le mérite de l'originalité et montre le formidable esprit critique de ce quotidien de gauche qui n'hésite pas  à écorner au passage l'image du PS francophone. Dans ses réponses aux internautes, Quatremer écrit: "Globalement, la Flandre se sent freinée par les Francophones. C'est cela la réalité politique.""Les demandes flamandes en matières économiques ne sont pas "néo libérales", mais libérales et souvent de bon sens. Mais elles remettraient en cause le clientélisme socialiste et c'est tout le problème..." "Oa vu en Belgique qu'il y avait une sérieuse tendance socialiste à jouer le vote communautaire, ce qui n'est pas sans poser de sérieux problèmes. Le travail est surtaxé en Belgique, le chômage indemnisé plus longtemps que partout ailleurs. En revanche le capital est très largement non taxé: la vraie valeur dans ce pays, c'est le capital et le chômage. De ce point de vue, les partis de l'immobilisme, ce sont le PS et les libéraux francophones qui bloquent toutes les réformes économiques en Belgique, par neutralisation mutuelle."

Ce n'est franchement pas faux.

DiverCity est assez d'accord avec lui, sans avoir l'avantage de le connaître.

Son article dévastateur sur Bruxelles déclencha un électrochoc salutaire, un sursaut nécessaire après l'endormissement de Charles Piqué.

Voilà, la messe royale est dite, il est grand temps temps de passer à autre chose.

MG

 

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