jeudi 1 août 2013

Claire Mestre, le goût des autres


LE MONDE (SCIENCE ET TECHNO) 

 


 Au premier regard, Claire Mestre, psychiatre et anthropologue, paraît frêle et délicate, sa voix est posée et douce. Cette première impression échoue vite sur la réalité de son histoire, de ses passions et de son métier : depuis 1994, au sein de l'hôpital Saint-André, dans le centre-ville de Bordeaux, elle a ouvert une consultation pour une prise en charge ethno-psychanalytique de patients migrants dont 80 % ne parlent pas français.

Depuis cette date, elle est à l'écoute de ces patients en situation précaire, aux parcours souvent jalonnés de souffrances physiques - victimes de tortures - et psychiques. Des demandeurs d'asile présentant de graves états traumatiques, des femmes seules ou des jeunes mères avec leur bébé, des familles entières à la rue aux chemins de migration coupés par des séparations violentes, tortures, viols... Son parcours vient d'être récemment reconnu : début juin, elle a reçu les insignes de chevalier de l'ordre national du Mérite.

ADOLESCENTS ET JEUNES ADULTES ISSUS DE L'IMMIGRATION

Avec son équipe de psychologues, d'anthropologues et de traducteurs (une vingtaine disponibles selon les besoins), la responsable de l'unité de consultation de médecine transculturelle reçoit également des adolescents et de jeunes adultes issus de l'immigration, avec "une explosion du nombre de mineurs isolés ces dernières années", précise-t-elle. Son association, Mana, fondée en 1992 et hébergée à l'hôpital Saint-André, participe aux consultations hospitalières.

Sa démarche est une référence en matière de formation et de soins des migrants. Au quotidien, elle y côtoie la misère, la tristesse et la force des hommes aux parcours cabossés, souvent échoués en France faute d'un ailleurs meilleur."C'est une rencontre intime avec l'autre, avec des gens et des histoires qu'on ne rencontrerait jamais dans la rue", assure cette chercheuse universitaire à Paris-V. C'est dans la salle de consultation, sans chichis ni grigris, que tout se passe : une discussion entre l'individu et l'équipe. "Il y a deux aspects à gérer du côté du praticien : la colère et l'impuissance", analyse Claire Mestre. Elle assume grâce à l'expérience acquise - "Avec le temps, on n'est plus envahi par l'autre" - et les séances de supervision collective, avec un psychanalyste extérieur. "En même temps, c'est un métier gratifiant car on permet aux autres d'aller mieux." Ses lectures, l'enseignement et l'écriture - elle est notamment rédactrice en chef de la revue L'Autre, cultures, cliniques et sociétés - participent à ce recul nécessaire et aiguisent sa sensibilité, "fondamentale par rapport à ce que l'on fait car l'autre se fie à vous s'il sent une écoute et une sensibilité sincères."

UN LIVRE DE CORRESPONDANCES

Claire Mestre est devenue compagne en recherche et en écriture de MarieRoseMoro, pédopsychiatre parisienne, après l'avoir rencontrée il y a vingt ans. Cette dernière est l'initiatrice des dispositifs de psychiatrie transculturelle auprès des tout-petits et des enfants de la seconde génération. Elles se voient au moins une fois par semaine à l'hôpital Cochin où Mme Moro est chef de service de la Maison des adolescents. La psychiatre bordelaise fait partie de l'équipe de recherche sur l'adoption internationale des migrants développée à Cochin. Ensemble, elles viennent de publier un livre de correspondances (Je t'écris de..., La Pensée Sauvage, 192 p., 23 €). "C'est une femme déterminée, avec de la créativité et beaucoup de passion", résume Mme Moro.

A Bordeaux, les soins se font par la parole et la médiation artistique. "Mais les gens sont souvent avares de leur parole : il faut beaucoup de temps et de confiance pour la libérer", explique Claire Mestre. Elle se rappelle d'un jeune mineur isolé venant de Kinshasa, au Congo, considéré là-bas comme un "enfant sorcier soupçonné d'avoir mangé ses parents". L'adolescent était mutique. L'approche s'est faite progressivement avec des contes français comme Le Vilain Petit Canard ou des histoires mythologiques comme celle d'Ulysse.

APPÉTENCE POUR L'ALTÉRITÉ

Claire Mestre est parfois appelée dans les services du CHU pour dénouer des situations où l'émigré, sans maîtrise de la langue ni de la culture, refuse tout traitement. Une infirmière se souvient de certaines de ses interventions, en chambre d'hôpital, dans un huis clos avec le nouvel arrivant. Trois-quarts d'heure plus tard, le patient acceptait d'être soigné. "Son travail facilite l'adhésion du sujet au parcours de soins car comment accepter une médication quand on ne comprend pas le traitement, qu'on a un rapport au corps, à la maladie, à la santé différent du fait de sa culture ?, explique cette infirmière, qui travaille depuis dix-huit ans au CHU. Mais Claire Mestre intervient de manière trop marginale dans les services et trop de médecins ne cherchent pas à comprendre, ne traitant que l'organe et la technique sans voir l'"humain"."

Un père biologique malgache qu'elle n'a jamais connu, son père adoptif, professeur dans un lycée professionnel, marqué par la guerre d'Algérie, sa mère, assistante sociale, qui, entre autres, a soigné les femmes dans la casbah d'Alger. Cette identité et cette histoire familiales ont forgé cette appétence pour l'altérité."Cela n'est pas anodin d'écouter les traumatismes des autres car je me suis moi-même trouvée à ces points de rencontre."

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

PSYCHIATRIE TRANSCULTURELLE


Le terme est fort!

S'habituer petit à petit à un discours interculturel! On évoque quelquefois,timidement hélàs, une pédagogie transculturelle mais une psychiatrie transculturelle, pas vraiment et pourtant...

C'est dire si la dynamique interculturelle est un levier prometteur par les forces et la dynamique qu'il mettra demain en mouvement.

Peu veulent le voir, même si quelques uns le devinent, comme DiverCity qui considère carrément que Bruxelles et l'Europe seront transculturelles c'est à dire cosmopolites ou elles ne seront pas.  "Tout humain, est, par nature humaine, un être social, et il le vit, il le pense.  "Toutes les études le confirment, les parents sont très peu associés au projet scolaire de leurs enfants car l’école ne s’adapte pas à eux et ne crée pas les conditions pour leurs implications (langue des parents, informations adaptées dans la langue maternelle si besoin…)". L’école doit reconnaître la diversité culturelle et sociale en son sein : équipe enseignante, adultes encadrant, présence concrète des parents de toutes cultures et langues, présence dans les programmes généraux de thèmes qui reconnaissent la diversité culturelle (histoire ou géographie des autres pays que les nôtres et, en particulier, ceux des enfants de migrants, introduction à la linguistique…). La langue de l’école est en règle générale la langue seconde des enfants et, par conséquent, il conviendrait de s’adapter à cela par la création de classes de petite taille au début de la scolarité pour permettre aux enfants de faire le passage d’une langue à l’autre en s’appuyant sur leur langue maternelle, dont l’apprentissage est recommandé fortement. On parle d’autant mieux et avec plaisir la langue seconde que sa langue première est acquise avec certitude et dignité. Surtout cela exigerait la mise en place d'une vraie pédagogie interculturelle, laquelle n'existe pas ou alors à peine.

Le discours ambiant qui dévalorise cette diversité linguistique et culturelle en fait un problème majeur de notre société européenne.

Ce sont  majoritairement les enfants bilingues qui s'en sortent bien ou à tout le moins ce sont les enfants qui ont une représentation positive de leur langue maternelle et de la culture de leurs parents et, seconde caractéristique, ceux qui ont eu dans leur parcours scolaire ou de vie  un passeur, c’est-à-dire une personne qui leur donnait envie de s’inscrire dans ce monde français et qui ne dénigrait pas celui de leurs parents.

"Ne ratons pas l’évolution, ou plutôt, la compréhension sociale, et psychique pour notre temps" et soyons tous pour autrui et pour nous mêmes des passeurs de culture, des ponts et des passerelles entre les cultures et les civilisations.

MG

 

 

 

« CLINIQUES, CULTURES ET SOCIETE, COMMENT COMPRENDRE LES TRAUMAS DE L’EXIL ? »

Ne ratons pas l’évolution, ou plutôt, la compréhension sociale, et psychique pour notre temps. Si les réalités des liens entre les souffrances psychiques et sociales sont aussi anciennes que l’humanité, leurs conceptions n’ont été longtemps que simplistes, et purement causalistes, dans un sens ou dans l’autre de ces deux types de souffrances, et il ne faut pas oublier que ce type de conceptions demeure encore.

Or, depuis la fin du XXème siècle, de multiples chercheurs, et de multiples pratiques ont absolument compris que tout sujet, que tout humain, est, par nature humaine, un être social, et qu’il le vit, et le pense.

Les philosophes Hanna Arendt, Georges Canguilhem, Emmanuel Levinas, Paul Ricœur, Michel Foucault, Emmanuel Renault, Guillaume le Blanc, MiguelBenasayag, l’historien Marcel Gauchet, les sociologues Pierre Bourdieu, Robert Castel, Alain Ehrenberg, Christian Laval, Vincent de Gaulejac, etc. ont exploré ce champ.

Claire MESTRE a écrit le 15 février 2011 (in Je t’écris de…Correspondances, entre Marie Rose MORO et Claire MESTRE, Ed. La pensée sauvage) : « Alors toujours, dans ma faiblesse, je me demande comment résister. Par les mots d’abord. Par la présence. Par la solidarité. Par le rêve. Plus la menace pèse, plus faut s’obstiner à accueillir ces vies minuscules que nous rencontrons chaque jour. ». Elle a aussi cité et manifesté pour cette parole des murs: « D’ailleurs, nous sommes d’ici » (Cf. l’éditorial «Les enfants de migrants à l’école : une chance », revue L’autre, 2001, vol. 12, N°3)

Marie Rose Moro, Claire Mestre

 

LES ENFANTS DE MIGRANTS A L’ECOLE : UNE CHANCE !

Il nous faut réagir face aux attaques virulentes d’un ministre de la République qui disait récemment que les enfants de migrants constituaient la majorité des enfants en échec scolaire dans notre école française, laïque et républicaine et cela pour le leur reprocher et les désigner comme des boucs émissaires.

Le procédé est bien connu, il n’en reste pas moins révoltant. On désigne un coupable, facile, vulnérable et on construit une fausse évidence qu’ensuite on déclare avoir été démontrée par les statistiques ou le terrain. La violence des enfants serait liée à la polygamie, faux. Les jeunes filles de familles musulmanes sont obligées de se voiler, faux. La Burqa est un problème de sécurité en France, faux. Et tant d’autres allégations mensongères à l’appui desquelles on trouvera toujours quelqu’un qui transformera un fait divers ou un cas particulier en règle générale. On a donc entendu ces derniers jours que la grande majorité des échecs scolaires en France était celle des enfants de migrants sans qu’il ne soit fait mention des travaux qui existent sur ce sujet. Si on les lit, on apprend plusieurs choses importantes qui permettent de comprendre et d’agir, et ce depuis longtemps déjà. Nombre de travaux français et européens ont été menés : statistiques, sociologiques, psychologiques, linguistiques ouethnopsychiatriques. Pour ma part (Marie Rose Moro), les premiers travaux que j’ai faits sur ce sujet datent de 1994 (Parents en exil), puis de 2000 (Psychothérapie transculturelle des enfants de migrants) ou encore de 2010 (Nos enfants demain). Si on croise les travaux statistiques et les travaux qualitatifs comme les nôtres, on voit que, comme tous les enfants de classes sociales défavorisées, les enfants de migrants de même niveau social sont massivement et tragiquement en échec, et que rien ne bouge depuis ces dernières années. On voit aussi qu’en plus de la part liée à la classe sociale, ils sont mis en situation de vulnérabilité du fait de leur appartenance à une minorité culturelle non reconnue comme telle et non valorisée. L’on ne prend pas en compte le fait que le français est leur langue seconde et qu’ils doivent passer d’un univers culturel (celui de la maison) à un autre (celui de l’école), avec des habitudes et des représentations du savoir différentes, ce qui génère des difficultés (Chomentowski 2009). Enfin, ils subissent des discriminations liées à leurs appartenances sociales et culturelles qui font qu’on projette sur eux - et tout particulièrement sur les garçons - des représentations négatives etstigmatisantes. Malgré un désir important que leurs enfants réussissent bien à l’école française, ceci est retrouvé dans toutes les études, les parents sont très peu associés au projet scolaire de leurs enfants car l’école ne s’adapte pas à eux et ne crée pas les conditions pour leurs implications (langue des parents, informations adaptées dans la langue maternelle si besoin…). Par ailleurs, les enfants de migrants sont plus facilement que les autres mis dans des classes en marge du système général ou dans des cycles courts. Une recommandation européenne qui est parue en 2008 sur l’éducation des enfants de migrants en Europe, basée sur une méta-analyse de toutes les études européennes disponibles sur le sujet, préconisait des mesures concrètes pour inverser cette vulnérabilité des enfants de migrants et faire en sorte que ces enfants réussissent bien à l’école et soient une chance pour la société qu’ils sont en train de construire et dont ils seront membres. Cette recommandation rejoint ce que nous avons nous-mêmes mis en évidence et démontré depuis 1994. L’école doit reconnaître la diversité culturelle et sociale en son sein : équipe enseignante, adultesencadrants, présence concrète des parents de toutes cultures et langues, présence dans les programmes généraux de thèmes qui reconnaissent la diversité culturelle (histoire ou géographie des autres pays que les nôtres et, en particulier, ceux des enfants de migrants, introduction à la linguistique…). En second lieu, cette circulaire recommande de reconnaître le fait que la langue de l’école peut être la langue seconde des enfants et, par conséquent, de s’adapter à cela par des classes de petite taille au début de la scolarité pour permettre aux enfants de faire le passage d’une langue à l’autre en s’appuyant sur leur langue maternelle, dont l’apprentissage est recommandé fortement. On parle d’autant mieux et avec plaisir la langue seconde que sa langue première est acquise avec certitude et dignité. Rien de plus délabrant pour les enfants et leurs apprentissages que d’intérioriser le fait que cette langue seconde serait mauvaise et inutile. C’est pourtant ce qui est véhiculé actuellement par le discours ambiant qui dévalorise cette diversité linguistique et culturelle et en fait un problème majeur de notre société européenne. Une étude de 1994, que nous avions faite sur les enfants de migrants qui réussissent mieux à l’école que leurs camarades nés de parents eux-mêmes nés ici, avait montré que ces enfants remarquables présentaient deux caractéristiques : c’étaient majoritairement des enfants bilingues ou lorsqu’ils ne l’étaient pas, ils avaient une représentation positive de leur langue maternelle et de la culture de leurs parents et, seconde caractéristique, ils avaient tous dans leur parcours un passeur, c’est-à-dire une personne qui leur donnait envie de s’inscrire dans ce monde français et qui ne dénigrait pas celui de leurs parents. Ce passeur pouvait être un enseignant, un animateur, un travailleur social ou un membre de la communauté bien inscrit dans ce monde français. Leur donner envie d’appartenir à ce monde choisi par leurs parents et reconnaître leur diversité, telles semblent être les clés de la réussite de ces enfants de migrants. Ainsi, on sait ce que l’on doit faire pour que ces enfants qui ont envie d’apprendre puissent le faire pour leur plaisir et le nôtre. On ne pourra pas dire que l’on ne savait pas !

Nous avons vu un slogan affiché sur un réverbère parisien, nous le faisons volontiers nôtre : D’ailleurs, nous sommes d’ici.

Paris, 2 juin 2011

 

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