dimanche 18 août 2013

Il était une fois… Assita Kanko


FRANCIS VAN DE WOESTYNE  La Libre Belgique



C’est une histoire peu ordinaire que celle de cette femme née au Burkina.La Belgique est devenue son pays. Libérale, elle y défend nos valeurs et plaide pour une intégration adulte. Son parcours est sans doute loin d’être achevé.

Il y a quelques jours, Jacqueline Galant, bourgmestre MR de Jurbise, répétait son credo dans "Le Soir" : l’intégration, dans certains quartiers bruxellois, est un échec. Assita Kanko témoigne de son expérience. 

"L’intégration n’est pas un succès, mais ce n’est pas un échec pour tout le monde. Je connais des personnes d’origine étrangère qui sont très bien intégrées. Mais il y a des problèmes. Ce n’est pas un hasard si, dans certains quartiers, le taux de chômage atteint 50 %, ce n’est pas un hasard si des jeunes partent se battre en Syrie, ce n’est pas un hasard si Sharia4Belgium existe. Le problème d’intégration est là. La responsabilité est partagée. Du côté francophone, il n’y a pas un parcours d’intégration; or, cela devrait être obligatoire. D’autre part, un immigré a la responsabilité de s’intégrer. Si vous allez dans un autre pays, il faut s’adapter. Il faut le faire pour soi-même. Moi, je ne me suis pas intégrée pour faire plaisir à quelqu’un d’autre. Je l’ai fait pour mon propre bonheur. C’est en comprenant l’environnement dans lequel je vis que je peux m’y épanouir, trouver ma place. Cela n’a pas de sens de vouloir venir ici dans un pays libre et se comporter comme si l’on était resté dans un pays où l’on n’avait pas envie de rester. Quand on est invité chez quelqu’un, on ne crache pas partout. Certains aspects de certaines cultures ne sont pas compatibles avec la loi ici et les libertés individuelles. Je pense au crime d’honneur ou à l’excision. Comment peut-on venir faire cela à Bruxelles ?

Mais quand on s’adresse à ceux qui arrivent, il faut leur parler avec respect. Et ne pas agir comme Le Pen. Il faut tenir des discours francs. L’intégration, cela ne veut pas dire que je ne peux plus manger du couscous et du manioc, que je ne peux pas porter une robe africaine, cela veut dire que j’apprends les langues d’ici, que je m’intègre dans la société de manière libre. Bien sûr, on est libre de ne parler, par exemple, que le turc, mais si on ne trouve pas un emploi, alors il ne faut pas se plaindre. Or, c’est quand même sur mon salaire que l’on prélève de quoi entretenir celui qui a choisi de ne parler que le turc… "

 

PORTRAIT

Il est des vies, des parcours, des destins qui sortent de l’ordinaire. Cette histoire-ci, par exemple. On se sent presque obligé de la raconter. Parce qu’elle est belle. Parce qu’elle dégage un vent d’optimisme et de liberté. Parce qu’elle démontre que rien n’est impossible. Parce que, si les événements futurs s’enchaînent au même rythme que ceux des dernières années, on reparlera de cette femme, née quelque part et qui a fait, de la Belgique, sa patrie, son pays.

Assita Kanko naît le 14 juillet 1980 au Burkina Faso, d’une mère au foyer, d’un père instituteur. Très vite, elle constate que son statut de fille lui impose des tâches qui échappent à ses quatre frères : " Je devais me lever très tôt, préparer le petit-déjeuner pour toute la famille, aider ma mère à ranger la maison. Puis, je partais à l’école vers 7 heures 15. A dix heures, pendant la récréation, je vendais les beignets de ma mère. A midi, je rentrais pour laver les marmites, préparer le repas et aller chercher de l’eau au puits. L’après-midi, je retournais à l’école, et le soir, je devais encore préparer le repas ." A 5 ou 6 ans, Assitasubit le sort des filles : "   ’ai été excisée sans qu’on m’explique pourquoi. C’était normal pour tout le monde, mais pas pour moi. Je n’acceptais pas les choses telles qu’elles étaient. Mais à chacune de mes questions, on me répondait : c’est parce que tu es une fille. "

Souvent, le soir, elle rejoint son père sous les arbres : il discute politique avec ses amis et ses collègues. Elle adore les écouter. Thomas Sankara, qui avait pris le pouvoir en 1983, est assassiné en 1987. Petit à petit, le pays se déglingue. " Avant, on portait un uniforme à l’école. Le matin, on montait le drapeau; le soir, on le baissait. Dans la rue, à pied ou à bicyclette, les gens s’arrêtaient. Quand Sankara est mort, du jour au lendemain, c’était fini. "

La famille déménage en ville. Assita s’inscrit au lycée, crée une association d’élèves, lance un journal, dévore "L’Indépendant", le journal de NorbertZongo, qu’elle rencontre peu avant qu’il ne soit assassiné. La voici à l’université, en anglais, en arts et communication. Elle veut devenir journaliste. Le climat politique du pays est lourd. L’été, elle est jobiste et guide des touristes. Une année, elle se charge d’un groupe de journalistes hollandais. A la fin du périple, une journaliste lui dit : " Viens donc chez nous. " Elle annonce son départ à son père qui lui confie l’équivalent de 230 euros. " Prends cela, m’a-t-il dit, je ne veux pas que tu meures de faim ou de froid, parce qu’en Europe, ils sont cinglés, ils sont pleins de fric, mais ils laissent les gens crever de faim et de froid. "

Elle arrive à Tilburg. Le soir, elle lit, sans les comprendre, les livres de "Jeep etJaneke" à la fille de son amie qui l’a accueillie. On lui donne des livres pour apprendre le néerlandais. Puis, là-bas, elle rencontre un jeune Belge qui travaille à Louvain. Elle le suit, l’épouse. A Louvain, elle s’ennuie. Bruxelles la fascine. Ils y débarquent tous les deux. " Je voulais avoir mon indépendance financière, je trouvais cela difficile d’être mariée et de ne pas avoir de job. J’avais le sentiment de ne servir à rien. J’ai passé une annonce, j’ai été engagée comme femme de ménage. Mon mari était furieux. Lui, associé chez Ernst and Young, avoir une femme qui nettoie chez les autres… Impossible ! " Elle s’inscrit chezVedior où on lui trouve une place de réceptionniste à Zaventem. Son français et son anglais sont impeccables, son néerlandais s’améliore, elle s’est mise à l’allemand. Elle passe ensuite des tests chez Randstad et est engagée chez "International Paper" comme assistante. " Après deux ans, je voulais gagner mieux ma vie et je ne voulais plus être l’assistante de quelqu’un ." Elle est engagée chez Price WaterhouseCoopers. " J’y suis restée jusqu’à mon accouchement. J’ai découvert la difficulté de combiner un emploi avec la maternité. Mon mari était très occupé. Moi aussi. Mais c’était moi qui devais m’occuper de ma fille, comme si j’étais responsable à 100 % de mon enfant. Lui trouvait cela naturel. Pas moi. "

UN INTERET GRANDISSANT POUR LA POLITIQUE

Assita et son mari se sont mariés en Afrique, puis à Harzé, le village de son époux. Ils y étaient restés quelques jours. Au hasard d’une promenade, elle passe devant le château de Harzé où le MR organise ses "estivales". " J’ai toujours été intéressée par la politique et je me sentais très proche des idées libérales. Je suis entrée dans le parc, j’ai croisé quelqu’un que j’avais déjà vu à la télévision - Louis Michel -, et je me suis installée. Il y a eu des discours passionnants. Le soir, en partant, j’avais ma carte du parti ." Et si le PS avait organisé son université d’été à Harzé… ? " Non, je ne serais pas entrée. Le libéralisme correspond au combat que j’ai mené depuis que je suis petite fille. Je voulais la liberté. Et le libéralisme permet de créer une égalité entre les hommes, quelle que soit l’origine sociale, raciale. Chacun a une chance, un potentiel. Et si l’on peut stimuler ce potentiel, tous les rêves sont permis ."

Elle prend une année sabbatique. Puis elle apprend par une amie que le groupe Open VLD du Parlement bruxellois cherche une collaboratrice. " J’ai été engagée, je faisais des traductions. Je participais aux discussions. Ils ont eu le sentiment que j’étais intéressée par l’aspect intellectuel du libéralisme. On m’a proposé de faire partie du think tank ‘Liberales’ animé par le frère de Guy Verhofstadt, Dirk. On s’est rencontré. Puis, j’ai lu son livre, avec un dictionnaire, ‘Pleidooi voor individualisme’. Passionnant. On a discuté pendant des heures et des heures ensemble. " Car elle a la tête bien faite et bien pleine,Assita : elle cite de Beauvoir, sa grande référence, mais aussi Rousseau, Voltaire, Diderot, Hemingway, Nothomb. Et aussi, surtout, Amartya Sen : " Tous les libéraux devraient lire ‘Identité et violence’ ."

Nouveau tournant dans sa carrière. Elle passe des tests chez BNP Paribas. Engagée. Elle s’occupe du budget de la communication interne, rue du Marais, à Bruxelles. " J’y suis toujours et je crois que j’y resterai encore longtemps. "

De plus en plus, elle se plaît dans ce pays. " Je me suis rendu compte qu’il n’y avait qu’une seule chose en moi qui n’était pas belge : ma carte d’identité. Ma vie était désormais ici. J’ai donc voulu devenir Belge. Le jour où je suis allée chercher ma carte d’identité, c’était un jour hyperimportant. Je me suis bien habillée, bien coiffée, j’ai fait une jolie photo. Mais j’ai été déçue : aucun officier de l’état civil ne m’a félicitée, personne ne m’a dit bravo. C’est dingue qu’on devienne Belge sans qu’on vous dise quels sont les droits et les devoirs. On ne m’a pas dit ce qui allait changer dans ma vie; or, pour moi, tout changeait. Je suis rentrée, j’avais l’impression d’avoir raté une fête. "

Installée à Ixelles, elle franchit la porte de la section locale du MR. On lui propose de figurer à la 21e place aux communales. Elle fait le 9e résultat. Incroyable ? " Non, j’avais décidé que je serais élue. J’ai pris un mois de congé. J’ai fait tout Ixelles à pied, j’ai parlé aux gens, j’ai envoyé des lettres, j’ai utilisé des réseaux sociaux."

C’est clair, la petite fille du Burkina ne s’arrêtera pas là. " Je suis au service desIxellois. Mais Ixelles fait partie de Bruxelles qui fait partie de la Belgique. Je pense qu’il faut aller à d’autres niveaux de pouvoir. Je pense que je peux jouer un rôle en Belgique. Je n’ai pas seulement l’intention mais la volonté de le faire. Il y a des choses à changer au niveau de l’intégration, de l’égalité homme-femme sur les lieux de travail. La mobilité, c’est vraiment n’importe quoi à Bruxelles, le taux de chômage des jeunes est impressionnant. Etre libéral, c’est une manière de vivre et d’agir au quotidien. J’ai envie de continuer. "

Voilà. L’histoire, elle vous la raconte les yeux dans les yeux, de sa voix qui ressemble à un murmure, en roulant les "r" comme si elle était née dans le nord du pays. Mais non, c’est ainsi qu’on parle là-bas. Peut-être y a-t-il une faille bien enfouie dans le récit, dans le discours. Ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit,Assita Kanko a bien l’intention d’inscrire son nom et son visage dans la mémoire des Belges. Elle ne manque pas d’atouts pour convaincre ses interlocuteurs. L’avenir dira à quel rythme elle franchira les prochaines étapes.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

"J’AI DONC VOULU DEVENIR BELGE"

"C’est dingue qu’on devienne Belge sans qu’on vous dise quels sont les droits et les devoirs"

Je me souviens avoir vu Assita s'exprimant dans un néerlandais que lui auraient envié Elio, Laurette ou Joëlle  sur Terzake à la VRT.

Impressionnant. Son français est tout aussi bon. Quel est son secret? Assista a deux atouts: son père instituteur et son caractère très trempé.

Il y a, dit-elle, des choses à changer au niveau de l’intégration, de l’égalité homme-femme sur les lieux de travail. La mobilité, c’est vraiment n’importe quoi à Bruxelles, le taux de chômage des jeunes est impressionnant.

Il faut se rendre à l'évidence, son discours n'est pas celui de la majorité des immigrés de fraiche date.

"Si l’on peut stimuler le potentiel, tous les rêves sont permis ." 

Que de fois n'avons-nous pas écrit ici que l'interculturel participait d'un volontarisme. De fait et Assista en est la preuve vivante.

L'Europe aura à choisir entre la barbarie et la dynamique interculturelle.

MG

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