dimanche 4 août 2013

NON, L'ISLAMOPHOBIE N'EST PAS UNE MALADIE FRANÇAISE

Par Jean Daniel

L'islamophobie a été dénoncée depuis tant d'années que ne plus l'appeler par son nom habituel serait la banaliser.

Ce texte publié dans le journal "Le Monde", daté du 11 Décembre 2012, vient d’être réédité avec un commentaire que sa justesse actualise : "A droite l’islamophobie est alimenté par un discours sur l’identité ou la sécurité, et à gauche, pour la défense de l’égalité hommes-femmes et la laïcité".

C’est vrai, mais c’est insuffisant pour les lecteurs qui reconnaîtront mes thèses. Je pense en effet que tous les comportements ont été changés, d’une part depuis le début épique des révolutions arabes, et en particulier tunisiennes, et d’autre part par la façon dont les islamistes ont combattu ce qu’il faut encore appeler "des révolutionnaires". En effet, il ne s’agissait pas d’abattre les pouvoirs en place, mais de construire une nation démocratique.

Il est vrai que la gauche a ressenti très vivement et avec un grand soulagement, la possibilité de soutenir fraternellement les révolutionnaires et qu’elle a évolué depuis l’échec relatif de ces révolutions, avec le risque de retrouver une légère dimension d’islamophobie dans cette déception. Au contraire, la droite a retrouvé ses anciens réflexes en soulignant que l’islam était décidément incompatible avec la démocratie et que les révolutionnaires mille fois divisés, étaient incapables de construire un état ou un parti de rassemblement.

Ces deux constats sont irréfutables, mais c’est pourquoi je regrette que M.Marwan Mohammad oublie l’une des données inquiétantes du problème.

Je ne crois pas que pour livrer un combat dans lequel je suis depuis longtemps engagé, il faille distinguer entre la droite et la gauche. Le peuple français est aussi divisé que les musulmans de France. Il y a chez lui, en dehors des préjugés traditionnels, des partisans de l’ordre et des partisans de la révolution. Le débat existe depuis 1789.C’est pourquoi je suis partisan de reconnaitre la réalité del’islamophobie, d’en combattre les manifestations quel que soit leurs auteurs.

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

Un internaute relève avec beaucoup de pertinence:

"Une société révolutionnaire est une société ouverte. Les religions qui fonctionnent sous forme de dogme sont antinomiques avec une telle société. Le dogme fige les données ou en tout cas trace d’avance des limites . Notre société, issue de la révolution, ne connaît pas d’autorité transcendante , depuis l’essai avorté de Robespierre en vue d' instaurer le culte de l’Etre suprême, qui puisse nous imposer de telles limites.
La société qui s’affirme comme scientifique, cad qui prend pour valeur principale la recherche du vrai, du vrai dans tous les domaines ne reconnaît d’autre autorité transcendante que la raison. 
Or la raison ne se fixe aucune limite à priori. Tout est en marche, tout est en voie de développement. On a débuté avec l’atome, maintenant on en est dans le monde sub-atomique, lequel au lieu de fermer la recherche n’est qu’une invitation à d’autres recherches dont personne ne voit, pas même n’entrevoit les frontières. De quel droit les religions prétendent imposer la notion d’un soi-disant dieu dont elles ont le monopole ?
Qu’elles le veuillent ou non, de gré ou de force, les religions en terre laïque doivent s’ouvrir à la discussion, à la recherche, au développement , bref se laïciser, sinon elles formeraient un îlot étranger , une forteresse à conquérir, un défi à relever pour l’esprit scientifique."

On en revient toujours, pardonnez-nous de nous répéter cher lecteur, à l'éternelle question de Mohammed Arkoun: Assisterons nous à la modernisation de l'islam ou à l'islamisation de la modernité? Rien n'est joué!

MG

 

L'ISLAMISME CONTRE L'ISLAM

Par Jean Daniel

Il est vrai que l'islamophobie existe, comme d'ailleurs l'antisémitisme. Contre ces deux maux, il y a la loi, dont le respect ne saurait se négocier. C'est la condition absolue pour devenir Français

Lors d'une manifestation à Lille, le 22 septembre 2012 (Baziz Chibane/Sipa)


1. JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD A RAPPELE DANS SA RUBRIQUE LA BOUTADE DE LAURENT FABIUS affirmant que Le Pen donnait "de mauvaises réponses à de bonnes questions". Comme Le Pen, à l'époque, ne ratait pas une occasion d'être antisémite ou xénophobe, il était difficile de trouver innocentes ses observations. Mais bien que cette boutade n'ait pas soulevé des montagnes, Mitterrand a souhaité que Laurent Fabius corrigeât son propos. En tout cas, les questions concernant l'accueil réservé aux immigrés, comme le comportement de ces derniers, préoccupaient un certain nombre de Français.

Le "Nouvel Observateur" devait devenir partie prenante dans cette polémique. Non seulement j'avais rapporté le propos de Fabius, mais j'y avais ajouté celui de Rocard "la France ne peut pas accueillir toute la misère humaine, même si elle doit en prendre sa part", et j'avais fini par citer le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss qui m'avait dit : "Il n'est pas de société qui puisse rester insensible à l'irruption soudaine et massive d'une population homogène."

2. TOUT CELA ALLAIT DANS LE SENS DE LA MISE EN CAUSE ACTUELLE DE L'ISLAMOPHOBIE, rejoignant soudain les interpellations de Le Pen, que l'on retrouve chez d'autres. Souvenir : peu après l'arrivée à l'Elysée de François Mitterrand, j'ai entrepris de l'alerter sur ce qui me semblait un danger d'impréparation et même un manque de vision. L'intégration des étrangers, notamment musulmans, en France, était selon moi menacée. Tout ce qui la favorisait de manière exemplaire et célébrée - à savoir la circonscription obligatoire, la force du syndicalisme, et le prestige de l'école républicaine laïque et obligatoire - était en train de disparaître et donc de ne plus contribuer à cette intégration. Or cette évolution se faisait au moment où les immigrés venaient de plus en plus nombreux, sans qu'on pense ni à les loger, ni à les nourrir, ni à leur donner du travail. Quant à l'éducation, pour leur enseigner les caractéristiques de leur nouveau pays, personne n'y songeait.

Mitterrand, rejoignant de Gaulle, m'a reproché de douter de la "miraculeuse" capacité de la France à "fabriquer" des Français. Sans doute y aurait-il plus tard un problème, mais d'une façon moins grave que je ne le prophétisais. Et puis à la fin du compte, s'est-il impatienté, "que voulez-vous que je fasse, que je renvoie ceux qui sont là et que je refuse l'accueil aux autres ?" Il pensait qu'avec le multiculturalisme, la France avait su éviter le communautarisme. Mais c'est précisément là le problème m'écriai-je !

Reste que l'état d'esprit était bien celui-là, comme celui de tous les présidents et de tous les ministres de l'Intérieur, à l'exception d'un seul, Jean-Pierre Chevènement. La révolution portugaise nous avait vivement séparés, les problèmes arabes nous rapprochaient. Avec l'excellent Patrick Weil, il a commencé à faire prendre conscience de ce qui pourrait se passer, surtout avec la persistance du chômage de masse.

3. MAIS IL S'AGIT AUJOURD'HUI D'UN PROBLEME NETTEMENT PLUS GRAVE. Si on ne sait plus y faire face qu'avec des préoccupations électorales, on alimente le danger du communautarisme, déjà réel en France, c'est-à-dire le repli sur les racines et le sectarisme vindicatif.

Où en est-on ? Il est vrai que l'islamophobie existe, comme d'ailleurs l'antisémitisme. Contre ces deux maux, il y a la loi, dont le respect ne saurait se négocier, qu'il s'agisse du voile ou d'autre chose. Il importe de persuader tout le monde que c'est la condition absolue pour devenir Français.

4. L'ISLAM POSE UN PROBLEME ? SANS DOUTE. MAIS C'EST AUX MUSULMANS QU'IL LE POSE EN PREMIER LIEU. Je voudrais rappeler une conviction affirmée depuis longtemps, à savoir que le véritable ennemi de l'islam, ce n'est pas seulement l'islamophobie, c'est surtout et partout l'islamisme. En France, les islamistes sèment la division, et partout ailleurs la violence. Certains ténors de la droite ne paraissent pas mesurer leurs responsabilités nationales en exploitant cette situation.

À l'intérieur des grandes religions, une radicalité est née qui, même si les experts lui refusent un avenir politique, n'en est pas moins dotée d'une idéologie terroriste et anarchiste : celle de l'islamisme sous des noms différents et un visage unique, celui de la mort. Évidemment, je pense à l'assassinat d'un leader Tunisien, suivi de celui d'un jeune opposant, et à tous ceux de mes amis qui continuent de rêver à un islamisme "modéré".

En arrivant place Beauvau, Manuel Valls, qui est aussi ministre des cultes, s'était soigneusement informé, notamment sur le fait que, même si les situations de la France et de ses voisins sont complètement différentes, c'est bien une lutte politique entre l'islam et l'islamisme que l'on risque de retrouver en France. Notre ministre a découvert la nécessité de s'écarter de la frilosité laxiste aussi bien que de toutes les formes de rhétorique empoisonnée des lepénistes.

5. IL FAUDRAIT ARRIVER A CE QUE LES FRANÇAIS MUSULMANS ne puissent plus croire qu'ils sont les cibles privilégiées d'une xénophobie acharnée. Personne ne peut promettre aux Arabes, pas plus qu'aux juifs, aux Roms, aux Arméniens, qu'ils ne seront l'objet d'aucune discrimination ni d'aucun rejet. Mais on peut leur garantir que l'Etat, la nation, bref cette patrie française qu'ils ont choisie, les protégera contre ce qui est simplement l'injustice et la bêtise. En revanche, en acquérant les mêmes droits, ils sont contraints aux mêmes devoirs et ne sauraient tirer prétexte de la peur d'un danger pour précipiter son irruption. Jean Daniel - Le Nouvel Observateur 

 

 

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