dimanche 25 août 2013

"La place de la religion est à la mosquée ou à l'église. La politique doit être laïque"


SABINE VERHEST La Libre Belgique


Mohamed Salmawy, écrivain égyptien, est venu à Bruxelles cette semaine rencontrer la Haute représentante européenne aux Affaires étrangères afin de la convaincre que  “le peuple” veut en finir avec les Frères musulmans et que l’État mène  “une guerre contre le terrorisme”.


Mohamed Salmawy, dans son roman “Les ailes du papillon”, écrit en 2010, avait mis en scène des manifestations de jeunes, place Tahrir au Caire, que l’armée se refusait à réprimer. Un récit prémonitoire en quelque sorte, du secrétaire général de l’Union des écrivains arabes. Mais celui qui fut aussi fondateur et rédacteur en chef du journal “Al-Ahram Hebdo”, créé en 1993 à l’époque d’Hosni Moubarak, se garde bien, cette fois, de prédire ce que sera l’avenir égyptien. S’il est venu à Bruxelles cette semaine rencontrer la Haute représentante européenne aux Affaires étrangères, Catherine Ashton, avec une délégation de la société civile, c’est afin de la convaincre que “le peuple” veut en finir avec les Frères musulmans et que l’État mène “une guerre contre le terrorisme”.


FAITES-VOUS CONFIANCE AU GENERAL AL-SISSI ? 

Oui. L’opinion publique en Égypte a confiance en lui, une confiance qu’on n’avait plus vue depuis des années, voire des décennies. Le peuple cherchait un leader ayant assez de force pour exprimer ce que pensent les Égyptiens, suivre leurs demandes et représenter leurs espoirs en l’avenir sur la voie de la démocratie et de l’État civil et laïc pour lequel ils ont fait la révolution en 2011. La révolution avait été kidnappée par les islamistes. Nous sommes enfin libérés de leur pouvoir. 


LE GENERAL A ETE NOMME PAR LES FRERES MUSULMANS, DONT IL ETAIT TRES PROCHE… 

Presque tout le monde, en Égypte, a été proche des Frères d’une manière ou l’autre. Moi, je suis laïc mais les Égyptiens en général sont très religieux. Être proche de ceux qui représentent la religion n’est pas un choix politique, c’est une question de tempérament, de conscience publique. Mais les Frères musulmans ont transformé cette religiosité en une idéologie. 

Si beaucoup de gens les ont suivis pendant longtemps, la grande majorité ont été très déçus de leur année au pouvoir. Il n’y a plus grand-monde pour vouloir que la Confrérie demeure sur la scène politique. Bien sûr, l’islamisme restera avec nous des années encore mais les Frères doivent se réinventer, réinventer leur organisation, leur idéologie, leur image, pour montrer qu’ils ont compris les grands changements en Égypte. S’ils n’ont pas la capacité de s’adapter, ils disparaîtront de la scène. 


LA CONFRERIE EXISTE DEPUIS 1928, LA CLANDESTINITE NE L’A PAS ANEANTIE, AU CONTRAIRE. LA REPRESSION ACTUELLE, QUI A CONNU DES EPISODES SANGLANTS, NE RISQUE-T-ELLE PAS DE LA VICTIMISER ET DE LA RENFORCER ? 

Je ne pense pas. Les Égyptiens ont vu ce que les Frères faisaient du pouvoir, ils n’oublieront pas facilement cette expérience d’un an. Les Frères ont aujourd’hui perdu le large cercle de sympathisants qui avaient voté pour eux et commencent à perdre des membres. Des jeunes ont déjà quitté le mouvement pour créer les Frères musulmans sans violence. La Confrérie se trouve devant un défi existentiel. Mais on n’a pas encore vu, de ses dirigeants actuels, les changements nécessaires. 


EN MEME TEMPS, PLUSIEURS D’ENTRE EUX, DONT LE GUIDE SUPREME MOHAMED BADIE, ONT ETE ARRETES. EST-CE LA BONNE STRATEGIE, SELON VOUS ? 

Il faut agir à plusieurs niveaux. Premier niveau, la justice. Les personnes qui ont commis des actes illégaux doivent être déférées devant un tribunal. C’est à la justice de trancher le sort de Mohamed Badie, ce n’est pas et ne doit pas être une question politique. Hosni Moubarak se trouvait dans la même situation. Le tribunal a estimé qu’il devait être libéré, on doit pouvoir entendre cela. Deuxième niveau, la politique. On se trouve face à une organisation un peu clandestine, un peu souterraine, un peu paramilitaire, qui ne se conforme pas à la loi sur les ONG et dont on ne connaît pas l’origine des ressources. Troisième niveau, l’opinion publique. Et je pense qu’elle ne veut plus entendre parler des Frères. 


LES ELECTEURS N’AVAIENT PAS SEULEMENT VOTE POUR EUX, MAIS AUSSI POUR LES SALAFISTES… 

Les salafistes ont été encouragés sous Hosni Moubarak parce qu’ils étaient opposés aux Frères musulmans. Il s’agissait pour eux de prêcher la bonne parole, de dire avec quel pied entrer dans les toilettes (le gauche) et avec quelle main manger (la droite), d’enjoindre aux femmes de porter le voile et aux hommes la barbe. Il existait un pacte entre les salafistes et le gouvernement : ils ne devaient pas se mêler de politique. Mais dès qu’Hosni Moubarak est parti, ils se sont transformés en politiciens. Les gens qui les soutenaient les voyaient comme des personnes très pures et très honnêtes. C’est la raison pour laquelle ils ont voté pour eux. Les Égyptiens devaient faire l’expérience de l’islamisme au gouvernement. Les Frères musulmans, qui ont donné vie à toutes ces autres organisations d’islam politique, sont nés en Égypte. L’histoire se rappellera que c’est aussi en Égypte que le peuple  les a rejetés et qu’ils ont été chassés du pouvoir après un an de gouvernement.


L’ISLAM NE PEUT DONC PAS ETRE POLITIQUE, D’APRES VOUS… 

Ce que peuvent faire les islamistes, c’est suivre ce qu’ont fait les partis démocrates-chrétiens en Europe. Les partis peuvent être d’inspiration coranique, mais ils doivent rester politiques et non pas être  religieux. 


PENSEZ-VOUS QUE LA NOUVELLE CONSTITUTION ENTERINERA LA SEPARATION DE L’ÉGLISE ET DE L’ÉTAT ? 

Je l’espère! C’est une des demandes très importantes du peuple. Les millions de gens qui sont sortis dans les rues en juin avaient pour but la fin du pouvoir des Frères musulmans. Ils ne veulent pas de religion en politique. La place de la religion est à la mosquée ou à l’église. La politique doit être laïque.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

KEMALISME?

Reste une question, essentielle à notre estime, toujours la même en somme: Mohamed Salmawy, écrivain égyptien laïc et démocrate est il représentatif d'un vrai courant, d'un vrai contre-feu au prurit islamiste? Autrement dit: combien de divisions?

 

Erdogan ne doit vraiment pas aimer ce genre de discours qui semble directement inspiré de l'ancienne mouvance de Mustapha Kemal en personne, lui aussi de formation militaire comme le colonel Nasser, du reste!

Surtout, comment expliquer l'échec quasiment unanime d'un printemps arabe si prometteur? Jacques Attali tente une réponse qui mérite d'être méditée. La voici:

 

RECETTES POUR UN PRINTEMPS REUSSI

Jacques Attali dans L'Express 

Peu de comparaisons sérieuses ont été faites entre la chute, semble-t-il réussie, des dictatures à l’Est de l’Europe et les innombrables échecs des printemps arabes. En principe, on aurait pu espérer les mêmes résultats : dans ces deux parties du monde, des tyrannies se sont effondrées, avec la bénédiction générale, et tous les pays concernés ont reçu ensuite une aide considérable de l’Occident.

Les dictatures arabes auraient donc pu, comme les régimes communistes de l’Europe de l’Est, être vite remplacées par des gouvernements démocratiques. De fait il n’en a rien été : la Tunisie est paralysée, la Libye est divisée en provinces autonomes ne reconnaissant aucune autre autorité que tribale, l’Egypte sombre dans un bain de sang, l’Irak et l’Afghanistan semblent sur le point de retourner au chaos ; enfin, l’avenir de la Syrie s’annonce très sombre, entre un écrasement de la révolte par l’armée d’Assad et la partition du pays en plusieurs émirats, dont plusieurs à dominante islamiste radicale.

Pourquoi une telle différence ?

D’abord, il faut relativiser les succès en Europe de l’Est. Certes, les pays les plus proches de l’Union, comme la Pologne, la Tchéquie, les Pays Baltes, la Slovénie, la Croatie et quelques autres, sont devenus des démocraties et ont intégré les institutions européennes. Mais beaucoup d’autres nations y sont encore dominées par des partis extrémistes, telle la Hongrie, ou soumises à une grande corruption, comme la Bulgarie, ou confrontées à la décomposition de l’Etat, comme la Roumanie. D’autres encore, comme la plupart des anciennes républiques de l’URSS, restent dirigées de façon totalitaire par d’ex-responsables du parti communiste soviétique ou par leurs proches. D’autres encore ont sombré dans de longues guerres civiles, tels la Serbie et le Kosovo.

La leçon est claire : la démocratie ne se limite pas à des élections transparentes. Il faut aussi une acceptation de la règle de droit, des partis politiques, des corps intermédiaires, une presse libre et la possibilité de vivre sans peur. La proximité géographique de pays stables est aussi une dimension essentielle de la solidité de la démocratie.

La responsabilité de l’échec des printemps arabes est donc à chercher d’abord dans les Etats qui en ont été le théâtre. Les révolutions y ont été faites avant qu’une élite intellectuelle et administrative ne soit formée. Par ailleurs, nombre des peuples concernés ont vu dans l’Islam une réponse spécifique à leur luttecontre la dictature, alors qu’aucune solution religieuse n’est venue interférer avec l’occidentalisation de l’Est de l’Europe. De plus, les pays arabes refusent de dialoguer avec leur seul voisin moderne, Israël.

Par ailleurs, l’Occident n’a pas été à la hauteur : une gestion catastrophique de l’occupation de l’Irak et l’Afghanistan ; une assistance à contretemps en Tunisie, Egypte et Libye ; aucune action concertée ni massive dans la région. Alors qu’en quelques semaines, à l’automne de 1989, avait été créée une banque spécialisée, la BERD, propriété conjointe des pays de l’Est et de l’Ouest, pour aider à la transition des premiers vers la démocratie incarnée par les seconds, les Etats occidentaux n’ont pas réussi à en faire autant pour les nations arabes; au point qu’ils ont fini par en confier la responsabilité à la même BERD, qui perd ainsi son identité d’institution européenne, sans pour autant gagner la crédibilité et la légitimité nécessaires pour s’occuper sérieusement de ses nouveaux « clients ». Aujourd’hui, les printemps arabes sont donc très mal partis. Un chaos durable dans la région, qui fera regretter la stabilité des dictatures précédentes, est vraisemblable.

Alors, que faire? Soutenir partout les mouvements laïcs. Clairement. S’opposer à toutes les formes d’obscurantisme, d’hostilité aux droits de l’homme et des femmes, où qu’elles soient en mouvement. Sans complexe. Se préparer à combattre les régimes terroristes islamiques qui pourraient s’installer sans pour cela légitimer le retour de dictatures militaires au nom de la laïcité. Assumer qu’il faudra beaucoup de temps, peut-être des décennies, voire un siècle comme ce fut le cas en France, pour que la chute d’un régime totalitaire aboutisse enfin à une démocratie.

D’ici là, ne pas compromettre nos valeurs, ni chez nous ni dans les relations internationales, demeure le meilleur service qu’on puisse rendre aux courageux démocrates de ces pays.

j@attali.com

 

 

Aucun commentaire: