jeudi 8 août 2013

Une fascination constante des peintres pour les beautés d’Ostende


GUY DUPLAT 



 Ostende a toujours réussi à séduire les artistes et écrivains.

Ensor écrivait : "Ostende, vierge des eaux douces et salées, je vous porte dans les chapelles imagées de mes rêves". La ville fascine avec son mélange de bateaux rentrant à l’aube chargés de poissons, de princesses désargentées jouant au casino, de prostituées se retrouvant le matin sur les mêmes trottoirs que les bigotes, avec ses nymphettes aujourd’hui en cuistax et son public mélangeant toutes les langues.

En été surtout, la ville charrie toute l’humanité, des congés payés aux frimeurs. Toutes les nationalités, toutes les couches sociales s’y trouvent. On voit des musulmans nager tout habillés dans les vagues, tandis que sur la plage, des filles font les sottes. Ostende sent toujours les crevettes et les frites, et on y entend bien les sirènes des bateaux et les pleurs des mouettes dès qu’on débarque du train.

Ce fut la ville chère à Léopold II, mais Ensor, toujours lui, dans son style inimitable, écrivait : "Les Ostendais, public huîtreux, ne bougent pas, ils ne veulent voir la peinture. Public hostile rampant sur champ de sable, l’Ostendais déteste l’art. Vesses gluantes tournoyant dans une moule, avaleurs de choses immondes, calmars inconsistants et bourdonnants."

Et puis surtout, il y a la mer, grise, infinie, où l’horizon se perd dans le ciel, où les vagues reviennent sans cesse, la mer qui ne nous laisse que la contemplation.

120 TABLEAUX

Une très belle exposition rend hommage à tous les peintres qui furent inspirés par Ostende et sa mer. "Bonjour Ostende" (un titre en français tiré du titre éponyme d’un tableau de Floris Jespers en 1927), rassemble 120 tableaux (et quelques films), des plus grands peintres, à commencer par le trio fantastique d’Ostende : Ensor, Permeke et Spilliaert. Le commissaire est Xavier Tricot, grand spécialiste d’Ensor (il en a rédigé une monumentale biographie au Fonds Mercator), auteur aussi du beau et riche catalogue (bilingue français-néerlandais).

L’expo se tient aux "galeries vénitiennes" sur la digue, à côté de l’hôtel des Thermes. Un emplacement idéal car juste en face de la plage, mais un emplacement tout autant désastreux car les locaux sont vétustes et peu appropriés pour une expo. Ces galeries avaient été construites par Léopold II pour se rendre de sa maison "royale" à l’hippodrome sans être mouillé par la pluie ou brûlé par le soleil. Il faut cependant passer outre aux conditions précaires et prendre le temps de découvrir toutes ces œuvres souvent splendides qui rendent la singularité d’Ostende.

Balzac, dans sa nouvelle "Jésus-Christ en Flandre" imagina que Jésus marcherait encore une fois sur la plage d’Ostende avant de quitter définitivement la terre. Même quand le spleen nous habite, Ostende est là. Gide écrivait dans son journal : "A Ostende, le ciel et les flots étaient gris; il pleuvait de grands désespoirs sur la mer".

LES DIFFERENTES MERS

Une courte section rappelle que l’intérêt pour Ostende n’est pas né d’Ensor. Turner, Courbet et Whistler par exemple, peignirent Ostende. Mais il est vrai que la conjonction des projets de Léopold II et de l’émergence de trois génies a placé Ostende au pinacle : Ensor (1860-1949), Spilliaert (1881-1946) et Permeke (1886-1952). Tous trois sont morts quasi ensemble au lendemain de la guerre. Tous les trois avaient des styles bien différents pour peindre la mer et Ostende.

Xavier Tricot compare leurs styles et y ajoute ceux de Jan De Clerck (1881-1962) et de Thierry De Cordier (né en 1954) : "Chez Ensor, la mer devient un mirage où l’eau et le ciel se confondent, chez Spilliaert elle devient un gouffre sombre et insondable, chez Permeke elle devient un champ agité où les vagues se dressent comme des sillons, chez De Clerck elle devient un miroir au clapotis lumineux et chez De Cordier un massif montagneux apocalyptique."

Les nombreux Ensor à l’expo sont ceux des débuts, sur la ville et la mer, avant les masques. Des marines sombres, l’atmosphère d’une rue, d’un matin, l’infini de la mer en quelques coups de pinceaux. On voit aussi ses dessins caustiques des "bains d’Ostende". Tout autre est Spilliaert, aussi fort bien représenté, et souvent au départ de collections privées. Avec Spilliaert, tout change, il n’y a plus de limites aux paysages, les horizons filent avec l’espace, deviennent rêves et nostalgie. Et Permeke, lui, revient avec la peinture terreuse, forte et noire.

VIDEO PLANANTE

On découvre aussi comment le pointilliste Finch, le méconnu Jan De Clerck et les merveilleux expressionnistes Gust De Smet, Floris Jespers et JeanBrusselmans (son bel "Arc-en-ciel") ont peint Ostende. On a placé, à juste titre, des œuvres ostendaises de Félix Nussbaum, le grand peintre juif allemand qui fuyant Hitler, se réfugia à Ostende où il rencontra sa femme Felka Platek. On sait que le couple se cacha ensuite à Bruxelles mais fut dénoncé et déporté vers la mort dans le dernier train partant de Belgique.

Au lendemain de la guerre, Ostende mit du temps à se remettre des bombardements. Mais peu à peu, elle redevint un centre d’art, en commandant d’abord à Paul Delvaux, la grande fresque du Casino. La partie contemporaine de l’expo est fort intéressante même si elle est trop courte (on n’y montre hélas pas, les formidables mers de Thierry De Cordier, un Ostendais, qu’on peut admirer à l’actuelle Biennale de Venise). Mais prenez le temps de tout découvrir.

Il faut regarder le film de 1929 d’Henri Storck, "Images d’Ostende", sur la mer et la digue avec des chants classiques dans les écouteurs. Ou l’hommage deJannis Kounellis qui a simplement écrit "Ensor", sur une marine. Ou l’humour de Guillaume Bijl filmant avec des acteurs, "Ensor sur la plage d’Ostende" comme si on avait retrouvé un vieux film d’époque. Ou Broodthaers et son mystérieux "A Voyage on the north sea". Mais ce qui rend le mieux la mélancolie sublime de la mer à Ostende, ce sont les films de Lili Dujouriecaptant le flot entêtant des vagues, vu de son appartement, et la longue vidéo planante de Michel Lorand ("Twilight") d’une mer confondue avec le ciel dans un même brouillard lumineux qui, sans cesse, bouge.

Guy Duplat

"Bonjour Ostende", aux "Venetiaanse Gaanderijen", digue d’Ostende. Tous les jours de 14 à 18h (dimanche de 10 à 12h et de 14 à 18h). Jusqu’au 15 septembre.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

OSTENDE LA COSMOPOLITE

C'est à Ostende, ce finistère (finis terrae) que Stéphane Zweig fuyant les persécutions nazies retrouvait son ami Joseph Roth dans les bistrots, notamment au café du Parc qui existe toujours avant l'ultime départ pour le Brésil.


ÁNGEL MATEO CHARRIS, Zweig & Roth in Ostende, 2011


Au début juillet 1936, Roth était allé, à l’invitation de son ami à Ostende où il rencontra la femme de lettres Irmgard Keun qui vivait depuis peu dans l’émigration. Einstein rencontrait au même moment Ensor au Coq.

Dans une lettre à Stefan Zweig, Roth avait fait preuve dès 1933 d’une étonnante clairvoyance :

« À présent il vous sera évident que nous allons vers de grandes catastrophes. Abstraction faite du privé – notre existence littéraire et matérielle est déjà anéantie - l’ensemble conduit à une nouvelle guerre. Je ne donne pas cher de notre vie. On a réussi à laisser la Barbarie prendre le pouvoir. Ne vous faites pas d’illusions. C’est l’Enfer qui prend le pouvoir.»

Ostende, reine des Plages, défigurée par les guerres et l'urbanisme le plus laid possède un charme de station balnéaire cosmopolite sans pareil. Estacade en bois, galerie des Thermes, Mercator oublié, fascinant musée de la rue de Rome près de l'exquise petite synagogue, surréalisme du Kursaal en perpétuelle rénovation, crevettes et queues de langoustines dégustées en terrasse avec une Rodenbach grenadine, parc Marie-Henriette désuet et les bars à marins de la rue Longue, longue comme un jour de pluie, comme l'agonie solitaire de la reine Louise-Marie, fille du roi de France et première reine des Belges.

MG

 

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