vendredi 27 septembre 2013

"FAUST" D'ALEXANDRE SOKOUROV, FILM-SOMME SUR LE SENS DE LA VIE


Par Jean-Philippe Rathle
Blogueur cinéma

Après s'être attaqué à Hitler, Staline et Hiro-Hito, Alexandre Sokourov s'en prend au mythe de Faust, qu'il réinterprète radicalement. Un pari risqué pour ce film de 2h14 ? Jean-Philippe Rathle, blogueur cinéma, estime lui que le réalisateur touche au chef d'œuvre.

Édité par Amandine Schmitt 

"Faust" (Sophie Dulac Distribution).


Après avoir évoqué trois dictateurs (Hitler, Lénine et Hiro-Hito), l'auteur s'attaque ici à un des mythes fondateurs de la culture occidentale. Il s'inspire très librement de l’œuvre monumentale de Goethe pour créer un docteur Faust de chair et d'os, terriblement humain, tiraillé par ses vices et qui court inéluctablement vers sa chute.

 

À court d’argent, il croise sur sa route un homme étrange qui l’intrigue immédiatement. Il comprend que cet individu est un usurier et il va chercher ses services. Il lui propose sa bague mais l’homme à la triste figure n’en veut pas, lui rétorquant que seuls le temps et l’art ont de la valeur. Commence alors une pérégrination effrénée qui va les amener tout d’abord dans une taverne sombre où Faust se querelle avec un soldat saoul. Une rixe éclate où le vieil usurier va pousser le docteur à tuer le soldat.

 

UNE ŒUVRE RADICALE

 

Film somme, "Faust" est vertigineux pour l‘œil qui regarde et pour l‘oreille qui écoute. Une succession de plans magnifiques s’enchaînent tandis que les dialogues fusent sur l’art et sur le sens de la vie. L’œuvre est radicale et Alexandre Sokourov propose ici une sorte de condensé de son style, avec des couleurs chatoyantes passé sous un filtre chromatique et une image aplatie par l’anamorphose.

 

Le réalisateur russe expérimente beaucoup et utilise le style pour appuyer son propos. Le caractère onirique de nombreuses séquences du film s’en trouve sublimé, et l’impression de naviguer entre réalité et fiction nous trouble constamment.

 

FIN DU MONDE

 

La fin du monde est prégnante dans "Faust", en particulier à la fin du film bien entendu. Mais dès le début, les dialogues nous font pressentir la déchéance du personnage principal. Le docteur est ici un homme en proie aux doutes les plus profonds et qui est constamment habité par ses pulsions. Ses sentiments sont exacerbés et l’on ressent ici la force du romantisme allemand poussé à son paroxysme.

 

Le discours est pessimiste, sur la nature de l’homme en particulier tandis qu’une lutte de pouvoir ultime s’exerce entre Faust et l’usurier, thème essentiel de la quadrilogie de Sokourov. Notons d’ailleurs à quel point le réalisateur est malin, puisqu’il attend un moment avant de nous montrer le pacte conclu entre les deux hommes, forçant le spectateur à s'approcher de l'intimité du personnage principal.

 

Faire vivre un mythe et l’incarner charnellement, nous montrer la vision du réalisateur d’un personnage dont on ne connait finalement pas grand chose, telle est l’ambition du film, qu’il remplit parfaitement.

 

 COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CE FAUST N'EST PAS LE BON

L'esprit d'Europe est dans le regard de ses grands hommes et Goethe est parmi les Olympiens. Il est aussi dans le paradigme de ses mythes éternels et Faust en est sans doute le plus halluciné, peut-être le plus contemporain.

Cette étrange histoire tirée du folklore allemand hante le grand Goethe depuis l'enfance -il avait reçu un castelet et jouait Faust avec ses marionnettesIll'accompagnera jusqu'à la mort et au-delà. Ce mythe de l'hubris, de la démesure européenne n'a cessé d'être revisité par Gounod en musique, Thomas et son fils Klaus Mann ainsi que Paul Valéry en littérature. Georges Méliès, Murnau et René Clair le transposèrent au cinéma.

Sle XXème siècle fut largement hanté par le spectre faustien, le XXième siècle ne s'en est pas franchement émancipé.

Nous, Européens du déclin demeurons fondamentalement des titans faustiens désenchantés.

En 2011, Alexandre Sokourov réalisa à son tour une adaptation "hallucinante"de Faust . Son long métrage- plus de deux heures- remplit, soir après soir la salle de projection de Flagey généralement au 2/3 vide, même quand les chefs d'oeuvre de l'histoire cinématographique y sont projetés

On ne parle plus que de ce Faust époustouflant.

Etrange?

"Reconnaissons d'emblée que le film du cinéaste russe avec sa relecture brillante du Faust goethéen  n’est pas des plus faciles d’accès, écrit La Libre. C'est un euphémisme!

Brillante? Disons plutôt téméraire et surtout très russe, c'est à dire échevelée dans le sens de tiré par les cheveuxCertes, mais cette version s'inscrit dans le droit fil d'une œuvre originale singulière et énigmatique à plus d'un titre. Faust est la plus Shakespearienne des pièces du répertoire allemand.

La trouvaille de Sokourov: faire de Méphisto un vieil usurier à l’aspect repoussant. Plus que le pouvoir, c’est, en effet, l’argent et l’envie qui corrompent le monde aujourd’hui. Ce qui épate ici, c’est la capacité du cinéaste russe à actualiser le conte philosophique, dans un film proprement démentiel, commente La Libre.

Ce Faust très russe, enfiévré comme une symphonie de Tchaïkovski, est un cauchemar halluciné, proposant une plongée angoissante dans les tréfonds de l’âme humaine. "Comme toujours chez Sokourov, la mise en scène radicale est au service d’un questionnement métaphysique."

La vraie question c'est de savoir pourquoi le public court voir ce film à peu près insoutenable inspiré d'un mythe abracadabrant proche de celui du titan Prométhée.

Comme Prométhée, Faust veut voler aux dieux le secret de la connaissance. Faust est un révolté, comme Don Juan. Faust est un utopiste comme Don Quichotte. En un mot il est l'homme moderne qui avec Nietzsche ( postérieur à Goethe mais qui volontiers se réclame de lui) a proclamé à sa manière la mort de Dieu et de l'âme.  

Faust c'est l'Homme Révolté, plus d'un siècle avant Camus.

Faust c'est nous tous, face aux facéties du diable qu'Alexandre Sokourov met dans la peau d'un usurier c'est à dire d'un idolâtre du veau d'or ou si on préfère du monothéisme de l'argent.

C'est là sans doute le trait le plus original et le plus pervers de ce film hallucinant au sens étymologique du terme. "Sans doute faut-il voir le nouveau chef-d'oeuvre d'Alexandre Sokourov (Lion d'or du dernier Festival de Venise) comme le moyen qu'aurait trouvé le cinéaste de penser synthétiquement, en un film, tout le XXe siècle."(Le Monde)

Ce singulier chef-d'oeuvre, nous l'avons si peu aimé que nous le reverrons sans doute.

Rien que pour vérifier la pertinence des commentaires savants des critiques.

MG

 

 

«FAUST» AND FURIOUS

DIDIER PÉRON 

      

Faust» d'Alexandre Sokourov (DR)

Le mythe de Goethe devient un superbe monument en ruine sous le regard fou d’Alexandre Sokourov.

«Ce serait l’affaire d’un mois de tranquillité, et l’œuvre surgirait du sol, comme un grand essaim de champignons, à la grande stupéfaction et au grand scandale du monde», écrit Goethe à Schiller en juillet 1797 alors qu’il se remet à travailler sur leFaust dont il a déjà publié une première version. Sokourov, lui, parle de son film, lion d’or 2011 à Venise, comme d’«un arbre qu’il faut laisser pousser». Le texte et les images s’enracinent dans une même tourbe fertile nourrie de la décomposition universelle. «Pénétrer avec transport par la pensée jusqu’à la moelle de la terre»,lit-on dans la pièce et, à la fin du film, Faust est secoué d’un rire communicatif devant un geyser d’eau brûlante éjaculée par un trou dans la terre.

Du «Prologue dans le ciel» figuré par le dramaturge allemand en ouverture de sa tragédie où discutent le Seigneur et le Diable ne reste ici, après le générique, qu’un miroir pendulaire suspendu aux voûtes du cosmos, reflétant l’azur et les nuages. Là-haut, il n’y a rien, ni personne. La relecture du mythe grandiose par le cinéaste russe écrase le destin sulfureux du docteur Faust, de Méphistophélès et de l’innocente Margarete dans l’étroite volumétrie d’un monde matériel, lui-même comme compressé par la force gravitationnelle, l’attirance irrésistible de toute chose vers le bas.

La prolifération horizontale de l’«essaim de champignons», organisme bizarre, ni végétal ni animal, proche de la rouille, de la moisissure ou de certaines levures, convient beaucoup plus que l’arbre à l’univers de Sokourov. Les personnages sont ainsi constamment courbés, pliés en deux alors qu’ils trottinent, ou sont entassés en grappes sous des plafonds bas, acculés dans des recoins de pièces exiguës, bloqués dans des tunnels absurdes, livrés à des pérégrinations hésitantes dans les boyaux de la ville qui semblent toujours se déverser in fine dans les parages du cimetière ou en direction d’invisibles champs de bataille zébrés d’épouvantes.

LEPRE. Qu’il s’agisse des soldats exténués que l’on voit aborder l’entrée de la cité close, le casque de traviole ou de cette caravane de juifs orthodoxes qui hésitent sur le chemin à prendre, visiblement perdus entre deux seuils de relégation, qu’il s’agisse de ces habitants dépossédés de tous leurs biens, ruinés par l’usure, du trafic incessant de charrettes portant cercueils ou malades de la lèpre, le chaos et la panique battent le pavé du film, mais sans jamais, cependant, occuper le terrain primordial du tourment désaxé du personnage titre.

Celui-là, homme à trogne aimable, un peu loufoque, on l’a vu plonger le nez et les mains dans les viscères d’un cadavre écorché, cherchant le siège de l’âme. Dans la tête ? Le cœur ? Les pieds ? Ecœuré de ne rencontrer que pourrissement et puanteur, il sort. Le hasard de la promenade et surtout le besoin de trouver de l’argent le conduisent bientôt chez son père, un médecin rebouteux qui soigne les pauvres, puis dans l’antre d’un prêteur sur gages chez qui il tente de placerune grosse bague. Ce dernier est Méphistophélès qu’une séquence dans un bain de lavandière va bientôt dénuder, révélant son corps de monstre asexué portant sur le postérieur plissé de fanons graisseux un pénis de garçonnet. Faust est tout à la fois horrifié et attiré par ce personnage qui ne va plus le lâcher, l’entraînant dans une vertigineuse divagation où les questionnements philosophiques du texte original déployé avec tant de douleurs par Goethe, qui y travailla sans relâche pendant des années, se déchirent en lambeaux de phrases incohérentes, sentences marmonnées sous formes d’apartés ou d’énigmes pensives glissées dans la jointure des plans, en voix off d’outre-tombe.

Sokourov présente ce Faust comme le point d’orgue d’une tétralogie sur la nature malade du pouvoir, rassemblant Moloch (1999), Taurus (2000) et le Soleil (2005), soit successivement Hitler dans son repaire de Berchtesgaden, les derniers jours du révolutionnaire impotent Lénine et l’empereur japonais Hirohito déchu de son trône de dieu vivant par les vainqueurs alliés.

SYNCOPE. CeFaust peut être vu comme une longue marche émaillée de péripéties qui sont toutes aussi de somptueux événements optiques, quand cadre, lumière, couleur semblent arracher à l’emprise du récit leur liberté d’action, s’amusant chacun à dérégler le continuum de la mise en scène. Le film va de l’avant, fait une boucle, emprunte raccourcis et collines, puis repart de biais comme irrésistiblement attiré par le pôle magnétique du néant. Tout alors devient transport, stase, syncope, rêve et morsure. Sur l’axe du visible, l’élan du mythe revisité engendre une série d’images de plus en plus saisissantes et dilatées - face de têtard fœtal du monstrueux homonculus jeté sur le pavé, visage et sexe de la jeune vierge Margarete explorés dans une lumière dorée, paysage noirâtre et glacial de la fin, Walpurgis sans sabbat mais bouleversante par l’amas des jeunes hommes morts trop tôt qui y pleurent au bord de l’eau…

Alexandre Sokourov n’illustre jamais le drame, il le rejoue en profondeur en le plaçant hors du théâtre et dans le plein champ du cinéma. Ici, l’individu désacralisé triomphe des ruses du mythe rédempteur et s’en va, damné et hilare, propager le Mal à travers les siècles futurs sans le secours d’aucun dieu ni l’aiguillon d’aucun diable. La chute est latérale et la chorégraphie générale du récit consiste à transformer chaque personnage en passant pressé qui essaierait de prendre la caméra de vitesse pour échapper à un regard qui mesure l’amplitude de la perdition.

Sokourov, visionnaire et en même temps englué dans un soutien indéfectible à Vladimir Poutine, se place dans la position de l’Ange de l’Histoire, tel que le décrit Walter Benjamin, le visage tordu d’angoisse tourné vers le passé, mais le corps poussé violemment, de dos, en direction de l’avenir, tandis que souffle sur lui la tempête du progrès et que s’accumulent à ses pieds les monceaux de ruines.

 

Didier PÉRON

 

 

"FAUST" : SOKOUROV S'ACCORDE AVEC LE DIABLE

LE MONDE | | Par Jean-François Rauger

Sans doute faut-il voir le nouveau chef-d'oeuvre d'Alexandre Sokourov(Lion d'or du dernier Festival de Venise) comme le moyen qu'aurait trouvé le cinéaste de penser synthétiquement, en un film, tout le XXe siècle.

C'est peut-être l'explication qu'il faudrait donner à l'affirmation, par le réalisateur, que son Faust serait le dernier volet d'une tétralogie composée deMoloch (1999), Taurus (2000) et Le Soleil (2004). Trois titres qui furent trois manières de décrire, en les démythifiant, des hommes ayant incarné les formes totalitaires que prit parfois le pouvoir politique dans la première moitié du XXesiècle : Hitler, Lénine et Staline, l'empereur Hiro-Hito.

Tout comme le Godard de Film Socialisme, de Godard, Sokourov pense-t-il que le siècle précédent s'est comme figé dans sa première moitié, n'en finissant pas de revoirrepenser et ressasser une séquence historique qui lui aurait, une fois pour toutes, donné un sens ? Ce sens caché que recherche le cinéaste russe trouverait, en tout cas, ses racines dans un mythe plus ancien, celui de Faust, celui du pacte diabolique, de la perte de son âme au profit d'une rétribution contraire à une prescription supérieure, d'une damnation.

Et si Faust était la préquelle des films cités ? Au spectateur, dans la mémoire des précédents titres de cette présumée tétralogie, d'effectuer le raccord manquant, celui qui séparerait et expliquerait le passage de l'Histoire à l'allégorie.

Le film débute par l'autopsie d'un cadavre dans ce que l'on devine être le laboratoire du docteur Faust. Celui-ci, aidé de son assistant Wagner, dispose des organes dégoulinant d'un corps humain noirâtre et pourrissant. L'homme, dès ces premières images, est renvoyé à la stricte matérialité de son corps éphémère, réalité que va chercher à comprendre, à dépasser peut-être, le savant emporté dans une quête erratique.

Car le Faust de Sokourov est moins un homme qui explore le monde en toute conscience qu'un être qui semble entraîné par le mouvement même des choses. Sujet ou objet, homme de savoir ou fétu de paille emporté par les remous de foule, guidé par un vieil usurier difforme qui n'est autre que le diable, tel est le destin du héros du film.

Dans un XIXe siècle artificiel, verdâtre et boueux, nappé par la lumière brumeuse du chef opérateur Bruno Delbonnel (qui travailla, antériorité étonnante, sur Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet), la dérive du savant prend consistance au coeur d'un univers reconstruit par une certaine histoire de la peinture, notamment allemande, celle de la Renaissance, mais aussi celle qui fut à la source de l'art romantique.

Les plans retrouvent également le chaos métaphysique et grotesque d'un Jérôme Bosch. L'image est parfois déformée, anamorphosée, les corps sont tordus par l'usage de certains objectifs. L'espace et la silhouette humaine sont modelés par un principe esthétique totalitaire, figuration plastique de la coercition réelle et mentale à laquelle Faust tente, en vain peut-être, d'échapper.

C'est dans la dernière partie de l'oeuvre que le tentateur parvient à soutirer l'âme du savant contre l'apparition de sa Marguerite, une jeune lavandière (IsoldaDychauk) à la sensualité éthérée et charnelle. L'idée même de faire contenirtoute la faiblesse humaine dans un élan concupiscent se transforme ici en questionnement métaphysique et politique.

Fidèle à une tradition philosophique qui serait à la fois pessimiste et vitaliste,Sokourov ne semble voir dans l'homme qu'un être imparfait, bridé par de triviaux appétits, victime d'irrépressibles pulsions, dont la faiblesse serait la cause, tout autant que la proie, de la tyrannie.

C'est aussi peut-être l'affirmation que la volonté de créer un homme nouveau, cruelle utopie qui traversa, il y a un siècle, l'histoire de l'Europe, est une illusion. Et c'est dans les dernières minutes du film, au moment où l'explosion d'un geyser, devant lequel Faust a traîné le diable, déclenche le rire du savant, que cette interrogation devient miraculeusement concrète.

 

UNE FOLLE JOURNEE EN COMPAGNIE DE «FAUST»

 le Nouvel Obs 

Par Odile Quirot

En France, le drame dément de Goethe n'avait pas été monté dans son intégralité depuis plus de vingt ans. Le voilà à Avignon, monté par Nicolas Stemann et sa bande venue de Hambourg. 


"Faust I", de Goethe, mis en scène à Avignon par Nicolas Stemann. (©KrafftAngerer)

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Bien sûr, c’est en allemand surtitré. Bien sûr, ça dure huit heures trente, avec pauses. Qu’importe. Ce n’est pas tous les jours qu’il est donné d’entendre et voir l’intégrale du «Faust» de Goethe; et de s’y perdre, car passé le «Faust I», Goethe est très compliqué, échevelé même, plus encore que Hugo dans «la légende des Siècles», c’est dire. Ce n’est pas pour rien que, dans un moment savoureux du spectacle (qui en compte beaucoup), de doctes spécialistes tentent d’analyser les tenants et aboutissants de l’énigme «Faust».

Un peu de vidéo ne fait pas mal, il n’y en a pas tant que cela ici, et d’un fort bel usage. Place, surtout, aux vivants, aux acteurs, et aux masques, aux marionnettes. Pour le reste, une table, une chaise suffisent en général à l’affaire, qui fait aussi celle des spectateurs: une petite poignée avait déclaré forfait à minuit passé, les autres applaudissaient comme s’ils ne voulaient plus partir.

«LE PLUS GRAND DELIRE SOUS DROGUE DE LA LITTERATURE ALLEMANDE»

Le spectacle commence à 15h30, il étrenne la FabricA, ce nouveau lieu qui n’avait jamais encore accueilli de spectacle et peut désormais recevoir six cent personnes. Avant le début du «Faust II», on a entendu un grand «boum», suivi d’un noir total.

 

Donc, pour aller très (très) vite, Faust est un homme triste, gorgé d’un savoir où l’on trouve même «la philosophie, hélas». Il veut ressentir enfin, sortir de son cabinet d’études, tout connaître, mais de façon plus vaste, et autrement. Il fait appel à la magie, passe un pacte avec Méphistophélès, tombe amoureux de Marguerite, la séduit et l’abandonne. C’est le «petit monde» du «Faust I».

Ensuite, à lui «le grand monde», ses illusions, et leur perte dans le «Faust II». Il veut l’argent, le pouvoir, et Hélène la Grecque en qui il voit la femme idéale; il croit voir l’«homonculus » un homme nouveau fabriqué dans le laboratoire d’un dénommé Wagner. L’aile de la guerre passe, on est au Moyen-Age, en Grèce, dans la «Nuit de Walpurgis», au ciel et en enfer. Au bout du voyage, Méphistophélès possède l’âme de Faust, et la mort est là.

DEUX POUR UNE

Faust et Méphistophélès, eux, se ressemblent diablement dans le «Faust I»: même jean, même chemise couleur taupe, même jeunesse, mêmes yeux bleus. Ce sont Philipp Hochmair et Sébastian Rudolph. Parfois ils se roulent des pelles, comme pour nous dire: «l’autre c’est moi».

Chaque partie est traitée sur des modes différents. Seul le premier acte du «Faust II» est confus, foutraque, raté. Le troisième est un pur régal: Faust vit enfin tranquille avec sa belle Hélène, entre des landaus, des poussettes, des jouets d’enfants et un môme infernal à casquette, comme un parfait petit bourgeois d’aujourd’hui. Et quand (au premier acte) il rêve d’argent, exploite les travailleurs, le pianiste copie ouvertement Kurt Weill, et le théâtre, Brecht. Tout est de cet acabit. Goethe rôde en robe du soir, puis en perruque. Et l’on a droit soudain à une tirade (pas de lui, assurément) sur le théâtre post-dramatique.

Le résultat est un «Faust» formidable, bateleur, et romantique aussi. On y entend fort bien, cela va sans dire, les vers de ce poème dramatique fou qui passe pour irreprésentable. Ce qu’il est, et n’est pas. La preuve par ces huit heures qui sont bien plus qu’un spectacle, une traversée enjouée et enjôleuse de l’impossible: tout raconter du monde et du destin de Faust, un homme assurément.

Odile Quirot

 

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