dimanche 22 septembre 2013

Mutti Courage

Ecoutez la Marge de Jacques De Decker


Ecoutez la "Marge" de Jacques De Decker : "Mutti Courage" (13.3 Mo)


A écouter : la chronique de Jacques De Decker (15 ’) inspirée de "La Marge" consacrée cette semaine aux élections en Allemagne (Vendredi 20 septembre 2013)

"MUTTI COURAGE"

"Ce dimanche, l’Allemagne va se payer une éternité. Trois mandats de suite en politique, c’est une manière de défier le temps. En Allemagne, ce n’est pas tellement exceptionnel. Helmut Kohl y était parvenu. Mais il avait, excusez du peu, été le chancelier qui avait réunifié son pays. Il n’y avait pas été pour grand-chose, mais avait eu le grand mérite de ne pas s’opposer au mouvement, ce qui est un bon atout en politique, où quelquefois, quand le phénomène vous dépasse, il vaut mieux feindre d’en être l’organsiateur.

Angela Merkel, elle, n’a pas été secourue par l’Histoire. Elle a eu affaire aux déroutes financières, à l’indignation de l’opinion, à l’Europe menacée dedéliquescence . De tout cela, elle a fait des atouts. D’abord, en tirant parti de la clairvoyance de son prédécesseur, Gerhard Schröder, le socialiste qui avait osé faire le ménage dans le sécurité sociale. Devant les masques impassibles des moustachus à la capitaine Crochet qui manifestaient à Francfort avec l’acharnement des occupants de Wall Street, elle a opposé le visage impavide de la championne de poker. Quant à l’Europe, elle lui a imposé le régime de la douche froide et chaude en alternance : jurer ses grands dieux de ne pas dilapider la prospérité des fourmis allemandes en écoutant les cigales des bords de la Méditerranée, et jouer en douce la maman gâteau sans trop s’en vanter.

Pas étonnant que de Hambourg à Munich, il l’appellent Mutti. Et s’il faut lui trouver un modèle dans les lettres allemandes, c’est du côté de la MutterCourage de Brecht , en effet, qu’il faut se tourner.

Son secret ? Il n’est pas difficile à déceler : il ne faut pas chercher plus loin que dans l’histoire de son pays. Angela, qui a 59 ans, a passé les 34 premières années de sa vie en RDA, le pays créé après la 2è guerre mondiale qui s’est écroulé avec le mur de Berlin en novembre 89. Elle ne l’a forcément pas provoqué, cet écroulement. Non qu’elle ne se réclame ardemment de la démocratie dont elle se veut l’incarnation tranquille, les mains rapprochées en forme de cœur à la hauteur de l’abdomen. Simplement, elle est le fruit d’une éducation placée sous le signe de la synthèse : celle que son père Kasner avait voulu réaliser , en tant que pasteur, en mettant le cap dur l’Allemagne de l’Est, convaincu qu’il était que le marxisme et le protestantisme n’étaient pas incompatibles.

Angela Merkel, elle, fait le contraire : elle inocule dans la social-démocratie les idéaux de justice sociale qui ont bercé ses jeunes années. Elle jure qu’elle n’a jamais fricoté avec la Stasi, mais elle a fait partie des jeunesses communistes ,et c’est ce qui l’empêchera probablement toujours de se vouloir exclusivement dans le camp des exploiteurs et des spéculateurs qui ont fait la richesse de la nation qui s’est constituées sous ses yeux. En d’autres termes : elle réalise le vœu qui était celui des intellectuels allemands qui, comme Günter Grass ouStefan Heym, ne voulaient pas, avant 89, qu’une Allemagne absorbe l’autre, mais qu’elles échangent leurs acquis.

Face à une France qui se débat dans la schizophrénie de l’alternance gauche-droite, Angela Merkel incarne pleinement le panachage politique dont l’Europe a le plus besoin aujourd’hui. Le magazine The Economist la présente comme la première personnalité politique de l’UE. La continuité de l’adhésion des électeurs à son égard est le signe le plus réconfortant que tout n’est pas perdu dans ce cap oriental de l’Asie. "

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA CHANCELIERE DE FER ET LE DRANG NACH OSTEN


Pour la chancelière de fer, le prochain mandat sera infiniment plus difficile à gérer que les deux premiers. Il est douteux que son allié libéral franchisse le seuil des 5% nécessaires pour être représenté au Bundestag. Il lui faudra alors trouver un autre partenaire, probablement le SPD, pour refaire une «grande coalition». Ou tenter l’aventure avec les Verts. Enfin, Angela Merkel devra préparer sa succession, car même pour nombre de ses partisans, trois mandats suffisent. 

Ceci sera immanquablement de nature à infléchir sa politique européenne dans une direction nouvelle, qui forcément se rapprochera de la vision de François Hollande, lequel cessera alors de baisser l'échine et nous surprendra tous par son allant européen. Ce sera, ce serait, une immense chance pour l'Europe.

On ne le dit pas assez mais on observe une belle cohérence dans la stratégie politique allemande d'après-guerre. Examinons les choses sous l'angle du temps long. Tout commence en 1946-47. D'abord dans  l'acceptation de la défaite avec ses terribles conséquences: la division de l'Allemagne en deux Etats et la perte d'un tiers du territoire au profit de la Pologne. Ensuite dans le choix de reconstruirles décombres d'un pays anéanti et de réédifier les villes rasées par les bombardements avec, en partie, l'aide du plan Marshall.

L'Allemagne année zéro (un film à voir et à revoir) était en ruine mais la détermination inflexible de la nation allemande renaissait de ses cendres grâce au caractère indompté et indomptable des Allemands.

Enfin, la restauration s'inscrivait dans la volonté d'ancrer la RFA dans le processus fédéral européen, celle de rejoindre l'Otan et surtout dans la détermination à devenir le géant économique de l'Europe en acceptant de demeurer un nain politique et militaireTout cela passa par une collaboration étroite avec Uncle Sam et le dynamisme du binôme franco-allemand De Gaulle-Adenauer d'abord, Giscard et Schmidt ensuite; le très insolite duo Kohl-Mitterand enfin. On ne dira rien des bouderies Schröder-Chirac ou du pas deux incongru entre Nicolas l'Agité et son Angelina boudeuse. On se souvient des images montrant une Merkel déterminée, guidant d'un pas assuré un Flamby hébété, passant en revue les troupes teutonnes, sur un tapis rouge alambiqué lors de sa toute première visite éclair à Berlin, le jour même de son entrée en fonction.

 


Enfin et surtout, on évoquera l'intuition géniale de la Ostoplitik du social-démocrate et grand résistant que fut Willy Brandt. Elle impliquait d'abord un renoncement solennel au recours à la force (inspiré par la politique de Gandhi), et la reconnaissance définitive de la frontière Oder Neisse, celle qui sépare depuis la fin de la guerre la RDA de la Pologne. L'Allemagne rêvait alors d'instaurer une politique de bon voisinage et de coopération culturelle et surtout économique avec la RDA (république démocratique allemande), la Pologne, La Tchécoslovaquie et bien sûr l'union soviétique de Brejnev déjà chancelante.

Il s'agissait rien moins que d'une reconversion économique du Drang nach Osten germanique, d'une inversion de la formule de Clausewitz: désormais la politique était la poursuite de la guerre par d'autres moyens: des moyens de nature commerciale et culturelle.

Comment oublier la génuflexion de Brandt à Varsovie et son voyage  triomphal en RDA où il fut plébiscité par les hourrahs à chaque entrée en gare de son train spécial. Un triomphe qui ulcéra le parti communiste régnant qui y voyait les prémices d'une perte totale du contrôle. "Was zusammen gehört wird zusammenwachsen" (Brandt)

Traduit librement: "Ce qui tellement se ressemble finira par s'assembler" C'est en effet ce qui se produisit sans que ne fut versée une goutte de sang.


On appellera cela ensuite die Wende: le grand tournant. Tout cela débouchera en effet sur la chute rapide du mur de Berlin, prélude à l'effondrement terminal du bloc soviétique. Conséquence, l'Allemagne se réunifiera et l'Europe également avec le grand élargissement à 26, 27, 28 et ce n'est pas fini.

L'Allemagne obtint sa réunification au prix fort: le renoncement au puissant deutsche Mark troqué contre l'euro naissant, une exigence du rusé François Mitterrand imposée à son "ami" Helmut. Comme les Anglais, le florentin redoutait la réunification du géant. J'aime l'Allemagne, disait Mauriac autrefois, je l'aime tellement que je me réjouis qu'il y en a deux.

Désormais  l'Allemagne était "une" à nouveau: ein Volkein Land, eine Regierung. La restauration des "nouveaux "Länder fut plus longue et surtout plus coûteuse que ne l'avait imaginé Onkel Helmut qui perdit sa chancellerie au profit du très pragmatique social- démocrate Schröder, le Tony Blair allemand.

Il est à redouter désormais que de plus en plus l'Allemagne dont l'hinterland se situe dans la Mittel Europa ne se détache de l'Europe, voir de l'euro pour se tourner de plus en plus vers l'Est et en particulier vers l'immense et très énigmatique Russie avec laquelle elle entretient des liens millénaires: DerDrang nach Osten.

On se souviendra que Poutine parle l'Allemand à la perfection, que la sublime Catherine II était allemande comme les célèbres chevaliers teutoniques, et que das Mädchen (c'est ainsi que Kohl appelait Angela: la gamine) parle le russe couramment pour avoir vécu sous tutelle soviétique jusqu'à ses trente-cinq ans.

Mais ceci dit, il se pourrait qu'une autre coalition voie le jour.

Le dernier sondage, crédite l’union CDU-CSU de 40 % et les libéraux de 5,5 % (- 0,5 %). Le parti social-démocrate SPD progresse un peu à 27 % (+ 1 %), les verts descendent à 9 % (- 2 %) et Die Linke (ex-communistes) s’inscrit à 8,5 % (+ 0,5 %). Le parti eurosceptique "Alternative für Deutschland" (AfD) obtient 4 % et s’approche donc de la barre des 5 % qu’il faut franchir pour entrer au Bundestag.

Peer Steinbrück, le challenger social-démocrate, pourrait faire alliance  avec les Verts et Die Linke, si les trois obtenaient une majorité parlementaire suffisante.

Certes, SteinbrückSigmar Gabriel, président du SPD, et les dirigeants verts, ont catégoriquement exclu une coalition avec une formation opposée à l’Otan, la Bundeswehr et l’euro.

En politique rien n'est impossible.

Et "Mutti Courage" d'agiter le spectre rouge-rouge-vert pour motiver ses électeurs, qui croient déjà la victoire assurée, d’aller voter.

Mais le grand vainqueur de ces élections pourrait bien être celui qu'on n'attend pas: un triomphe du vote abstentionniste.

C'est désolant car l'Allemagne est devenue, sans conteste, la démocratie européenne la plus dynamique et la plus rigoureuse, avec un électorat parfaitement informé par une presse bien supérieure à son pendant français et des médias télévisés moins inféodés au pouvoir qu'en république française.

C'est dire que ces élections qui intéressent bien moins les Belges qu'un scrutin présidentiel français sont de la plus haute importance pour l'avenir de l'Europe, donc de chacun d'entre nous.

MG

 

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