samedi 21 septembre 2013

TANT QU'IL Y AURA DES PROFS


Edmond, a fêté ses cinquante printemps.

Plus exactement, les collègues d'Edmond ont fait, à l'initiative de sa compagne, la surprise à Edmond de lui organiser un inoubliable jubilaire dans un lieu magique proche de la Grand Place. Et d'inviter discrètement ses meilleurs amis et néanmoins collègues: un vrai complot.

Edmond est professeur de néerlandais dans un athénée qui a deux fois son âge et une belle réputation. Emu jusqu'aux larmes, Edmond a saisi le micro. C'est, a-t-il dit, le plus beau jour de ma vie après celui où  je fus engagé comme professeur, le matin même où je passai mon examen d'agrégation. Et Edmond d'ajouter "il n'y a pas de plus beau métier ; je voudrais avoir tous les jours cinquante ans." L'assistance l'applaudit longuement. Rien que des profs de néerlandais, rayonnantes et rayonnants. D'anciennes et d'anciens camarades de germanique et quelques régentes aussi, tout sourire. Indiscret comme je peux l'être, j'ai posé, circulant de table en table, des questions sur le métier. Quelques-unes, deux ou trois,  l'ont quitté, dégoûtées par la veulerie de leurs élèves et d'évoquer la difficulté d'enseigner aux Arts et Métiers complètement désorganisés. Mais parmi les autres, je n'ai rencontré que des profs heureux, comme je le fus moi-même autrefois. Tous, sans exception savourent leur apostolat (le mot n'est pas trop fort) au quotidien. Certes les élèves "post décret inscriptions" leur arrivent moins bien préparés qu'autrefois mais on s'adapte, on fait avec.

Edmond qui ne lâchait plus son micro insista pour nous dire qu'il n'est pas comme ces maîtres aigris débitant  leur millénaire de culture surannée à des potaches rétifs complètement blasésEdmond se retrousse les manches, il ose se colleter, avec ses élèves, contre la sacro-sainte matière.

Maître de toutes les situations, Edmond ne se laisse désarçonner par rien. Aussi fit-il merveille, il le raconta, en faisant réussir autrefois des dizaines de ronds de cuir communaux aux redoutables épreuves de néerlandais du secrétariat permanent de recrutement. Lui et ses jeunes collègues germanistes-un orchestre de chambre bien rôdé- jouaient si bien leur partition qu'il ne fallait leur donner aucune directive, comme les inoubliables musiciens du "Late Quartet" de Yaron Zilberman.

Et d'évoquer le souvenir d'une mission impossible: requinquer une douzaine d'élèves du cycle supérieur totalisant pas moins de cinq échecs au quatrième bulletin et considérés comme perdus par le conseil de classe au mois d'avril. De vrais desperados, des sous-potaches en qui plus personne ne croyait. Son quatuor, avec lui dans le rôle du premier violon, travailla d'arrache-pied, en toute autonomie,  tout au feeling. Taux de réussite sidérant. Le secret? Les quatre coachs-animateurs- formateurs avaient tous laissé leur uniforme de prof au vestiaire pour inculquer à ces zèbres (dont une brochette de Hauts Potentiels )une vraie méthode de travail, pour leur apprendre enfin "à apprendre" et prendre toute la mesure de leur capacités. Les quatre avaient tout simplement pris le parti des apprenants contre les matières scolaires rébarbatives.

L'assemblée l'applaudit,  rien que des pédagogues de talent, tous ravis de l'être.

L'un d'eux me dit: 'toujours se mettre à la place de l'élève; imaginez combien il est difficile d'apprendre le hongrois, le serbo-croate, le turc où une de ces langues  qu'on n'aurait jamais entendu parler avant d'arriver à l'école. C'est très dur, cela exige des efforts inouïs, c'est pareil pour le néerlandais"

Il reste a Edmond 15 années (ou plus peut-être) à enseigner la langue de Hugo Claus qu'il sait si bien faire aimer à ses élèves car, comme il nous dit encore, elle est bonne à partager. Point de sarcasmes dans cette affirmation, l'assemblée opina car on est autant de fois belge et européen qu'on en possède les langues. Goethe disait: autant de fois homme ou femme.

Finis, dit encore Damien, les recours aux syllabus grammaticaux indigestes, aux thèmes ardus bourrés de chausse-trappes et de traquenards. Les plus jeunes générations d'enseignantes enseignent tout autrement. Bravo!

Non, il n'est pas vraiment pas  simple d'être ou de faire simple. En fait rien de plus compliqué. Edmond le sait, ses collègues le savent aussi. En l'écoutant parler ainsi je revoyais la belle scène du Late Quartet où le fondateur du quatuor Fuga (interprété par le sublime Christopher Walken) atteint du mal de Parkinson donne une ultime leçon à sa classe de violoncelle. Et d'évoquer son mentor, l'indépassable Pablo Casals. Le maître était d'une humilité zen, jamais il ne hurlait contre les fautes d'archet, les vibratos négligés mais toujours, il encourageait à se dépasser.

Oui, j'ai rencontré, ce soir-là au rendez vous des  enseignants, des professeurs de "flamand" des deux sexes vraiment épanouis. Et tant qu'il y aura des profs heureux comme Edmond et les siens on pourra croire en l'avenir. Mieux, on pourra le forger ce putain d'avenir!

MG


A LATE QUARTET : LE 14eme QUATUOR

Fernand Denis


             

Cinéma Quand l’avenir des membres d’un quatuor ne tient qu’à une corde et à Beethoven


"Tu n’es pas dans le vibrato", dit le premier violon à son collègue. Le violoncelliste reprend, mais toujours pas dans le bon vibrato. Pas grave, on reporte la répétition de reprise à la semaine prochaine. Inquiet, le musicien consulte et le médecin y voit un des premiers symptômes de la maladie de Parkinson.

Ce n’est pas un vibrato, c’est une fissure. Ce prestigieux quatuor, c’était du solide: plusieurs tours du monde, 25 ans d’existence, 3 000 concerts. Un vibrato manqué, et c’est une brèche dans laquelle s’engouffrent ego, rancœur, frustration, doute, désir, bref, tout ce qui s’est accumulé en un quart de siècle et qu’on a refoulé, étouffé, comprimé dans l’intérêt supérieur de la musique et de la réalisation commune.

Un vibrato manqué, la perspective du départ d’un des membres, et ce sont des pans de l’édifice qui s’écroulent, dévoilant ses tensions internes. Soit un violoncelliste brisé par la mort de sa femme. Un premier violon obsédé par la perfection jusqu’à laisser la musique l’envahir totalement au point de perdre le contact avec l’humanité. Un second violon frustré d’être à jamais dans l’ombre du premier, de sacrifier son talent pour mettre celui des autres en valeur. Et une alto dans les cordes de sentiments, écartelée entre celui qui partage sa vie, celui qu’elle admire, celui qu’elle aime (comme un père).

Jane Campion nous avait donné une "Leçon de piano". Yaron Zilbermanpropose une master class de musique de chambre autour du quatuor à cordes n°14 opus 131 de Beethoven. C’est l’avant-dernière composition du compositeur, elle comporte sept mouvements au lieu des quatre habituels et, surtout, elle doit être jouée d’une traite, sans interruption, sans possibilité, donc, de s’accorder pendant les pauses, ce qui crée une stimulante pression sur les musiciens.

C’est l’œuvre parfaite pour accompagner l’histoire d’un quartet en train de se désaccorder humainement. Une œuvre qui en apprend autant sur l’art que sur les hommes. Ainsi, c’est ce quatorzième quatuor que les amis de Schubert ont interprété cinq jours durant à son chevet, car c’était la dernière chose qu’il voulait entendre avant de quitter la terre.

Quand on écoute des musiciens de haut niveau, confrontés à une telle partition, on a le sentiment qu’ils vivent dans un autre univers, qu’ils expérimentent une quatrième dimension à laquelle le concert nous permet d’accéder par moments. Mais bien qu’ils côtoient le sublime, ces musiciens n’en restent pas moins des humains, et leur vie tient parfois du soap opera.

Un film qui met en scène de pareils virtuoses ne pouvait être incarné que par des pointures de l’art dramatique. Mark Ivanir tient la note face au maestro Philip Seymour Hoffman, à la vibrante Catherine Keener et un Christopher Walkensublime. Tout en intériorité, il est un authentique violoncelle vivant, d’une grande élégance morale, d’une pudeur quasi obséquieuse, d’une émotiondésentimentalisée.

Ce deuxième long métrage de Yaron Zilberman, révélé par "Watermarks", est à la hauteur de son double sujet. Musical, d’une part, l’approche passionnante d’une œuvre clé et du travail des interprètes. Humain, d’autre part, dans l’exploration du rapport de l’individu avec le groupe, du "je" avec le "nous".

Fernand Denis

Réalisateur, sécnario : Yaron Zilberman. Image : Frederick Elmes. Avec Catherine Keener, Christopher Walken, Philip Seymour Hoffman, Mark Ivanir,Imogen Poots… 1 h 45.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

UNE IMMENSE LEÇON D'HUMILITE, DE VIE ET DE PEDAGOGIE.

Courrez-y  toutes et tous car vous serez bouleversés par tant d'"émotion désentimentalisée". En plus cela ne vous coûtera que quatre pauvres euros. Si vous aimez la musique vous en tomberez plus amoureux encore, si vous ne l'aimez pas vous la découvrirez comme jamais; si vous ne supportez plus Beethoven vous l'adorerez à nouveau, comme à douze ans. Mon prof de néerlandais Séra Devriendt nous avait fait écouter ce 14 ème quatuor après une interro. "Vous songerez à moi plus tard en le réécoutant". Les larmes aux yeux, je m'en suis souvenu, effectivement.

Surtout si vous vénérez le grand cinéma, les jeux d'acteurs et de caméra "New York sous la neige- vous serez aux anges, comme aurait dit Séraphin . Quant aux critiques qui créditent ce chef d'oeuvre de trois étoiles seulement, ils méritent un gros zéro pointé.

MG

 

 

 

 

 

 

 

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