vendredi 11 octobre 2013

JEAN COCTEAU LE MAL-AIMÉ

Par Le Nouvel Observateur


Aujourd'hui, 50e anniversaire de la mort de Jean Cocteau. Une occasion de relire la belle biographie signée par Claude Arnaud en 2003.

 


Né en 1889, mort le 11 octobre 1963, élu à l'Académie française en 1955, JEAN COCTEAU est l'auteur d'une œuvre protéiforme: poèmes («le Requiem», 1962), romans («Thomas l'imposteur», 1923), pièces de théâtre («les Parents terribles», 1938), films («la Belle et la Bête», 1946). La maison où il est mort, à Milly-la-Forêt, est devenue le Musée Jean-Cocteau. (©ECLAIR MONDIAL/SIPA)

Doué de trop de talents pour être respecté, trop naïf pendant l'Occupation, trop mondain, trop généreux avec ses contemporains, Jean Cocteau a tardé à être reconnu. En même temps qu'une grande exposition à Beaubourg, une belle biographie signée Claude Arnaud lui avait restitué sa place en 2003. Pascal Bruckner l'avait lue pour 'le Nouvel Observateur'

Il y a une malédiction Cocteau qui est celle d'un excès de talents. Pour un regard pressé, c'est un auteur sans œuvres qui n'a produit que des bons mots. Hanté par le vieux rêve d'un art total, celui qui fut tour à tour ou simultanément dessinateur, styliste, chorégraphe, poète, metteur en scène, parolier, romancier aurait trop embrassé pour étreindre quoi que ce soit.

D'emblée le spectre de ses dons fut si large qu'il brouilla les regards. Dilettante protéiforme, il manque d'un roman lourd ou d'un recueil incontestable qui l'aurait ancré dans une tradition littéraire. C'est pour réparer cette injustice que Claude Arnaud a entrepris une biographie qui fera date, avec un luxe de détails parfois superflus, mais qui passionneront l'honnête homme autant que l'historien.

«Ce livre aurait pu s'appeler Cocteaux, dit-il joliment, tant le poète s'est multiplié.» Enfant prodige, petit prince couvé et adoré par sa mère, Jean Cocteau a toujours rêvé d'envoûter les autres et qu'un lys sorte de sa bouche dès qu'il parle afin de le désigner à l'admiration de tous. Doté d'une empathie quasi cosmique, soucieux de participer à tous les destins, d'être l'âme sensible du monde, il s'est tellement identifié à autrui, tellement dilapidé qu'il s'est retrouvé seul plus souvent qu'à son tour. Ce Narcisse immodeste et fragile qu'une simple remarque démontait a suscité sa vie durant des passions folles et des haines terribles dont celle d'André Breton qui, jusqu'à la fin, le poursuit d'une vindicte abjecte par jalousie et homophobie.

« Trop est tout juste assez pour moi »

Suivre Cocteau, c'est embrasser plusieurs siècles en un seul. Fêté dès l'adolescence comme le nouveau Rimbaud, il fut de toutes les avant-gardes, de toutes les révolutions esthétiques même s'il revint ensuite au classicisme: célébré par Proust (dont il ne mesura jamais toute la puissance), mais aussi par Edith Wharton, la princesse Bibesco, Ezra Pound, il côtoie tout ce que l'Europe aura produit alors de génies, de créateurs et de faussaires, Stravinsky, Diaghilev, Picasso, Gide dit «Androgyde», Aragon, Tzara.

Tour à tour lyrique, épique, élégiaque - «Trop est tout juste assez pour moi» était sa devise -, il échoua pourtant dès la veille de 1914 à s'imposer comme l'un des plus grands. Le scénario ne changera plus tout au long de son existence et cette faillite le hantera jusqu'à la fin.


De tous les épisodes passionnants que Claude Arnaud met en lumière, il y a bien sûr le coup de foudre pour Radiguet qu'il séduit et chaperonne en co-tutorat avec le père de ce dernier, mais Radiguet, beauté inaccessible, préférait les adolescentes délurées et les femmes mûres et ne cessa de crucifier Cocteau de son indifférence savamment dosée.

Il y a aussi ce boxeur noir panaméen, Al Brown, que Cocteau, lui-même opiomane invétéré, désintoxique de l'alcool, ramène au ring et transforme en champion du monde tout en lui offrant des coupes de champagne avant le chaos final pour le motiver.

Il y a surtout les années de guerre, peut-être la partie la plus émouvante du livre; d'abord stigmatisé par Vichy (qui fut pourtant un «nid de tantes et degestapettes») en raison de son homosexualité, accusé par Rebatet, Brasillach, Céline de faire partie des mauvais maîtres, de la «judéo-blénnoragie» et de «l'ethnie putain», il va par réflexe chercher refuge auprès de l'occupant, se lie d'amitié avec Ernst Jünger et surtout Arno Brecker, le sculpteur fétiche de Hitler, dont il publie un éloge vibrant dans «Comoedia» lors de l'exposition de ce dernier en 1942 à Paris, article qui lui sera ensuite amèrement reproché.

En 1943, reconnu par les nervis de Doriot place de la Concorde, il est tabassé et manque d'avoir un oeil crevé; il sera inquiété à la Libération mais défendu par Genet, Eluard, Aragon. Son étourderie, sa jobardise, son incapacité à distinguer le réel de la fiction auront failli lui coûter cher. Fascinante, à cet égard, est cette nuit de conversation avec Arno Brecker où ce dernier, champion d'un art pompier et monumental, lui «explique» le Führer et décrit le chancelier du Reich en poète épique, protecteur des arts et des lettres et surtout grand ami de la France. Cocteau, médusé, gobe tout et en veut longtemps aux Alliés pour leur propagande malveillante.

« UN COCKTAIL, DES COCTEAU »

Il se dégage de cette biographie l'image d'un Cocteau follement attachant en dépit de ses fautes et de ses faux pas, d'un être immensément généreux, dévoué aux autres et qui se dépense sans compter pour découvrir de nouveaux talents. Celui qui a beaucoup fait pour éviter à Genet la prison, qui a tout tenté pour arracher son ami Max Jacob à la Gestapo, qui a même signé la demande de grâce de Brasillach force l'admiration. Tout se passe comme si chez lui le personnage public, avide de gloire et de tapage - «Un cocktail, des Cocteau», disait-on alors - avait éclipsé l'artiste et son travail. Même inégale, son oeuvre resplendit d'un éclat sans pareil dans la diversité et la profondeur. Cocteau ou l'accablement d'être trop doué.

La fin est triste comme il se doit. L'ange aux cheveux blancs se sent écrasé par les grands noms de l'après-guerre, Gide toujours, mais aussi Sartre et Camus. Bien sûr, il est élu à l'Académie française, cette antichambre de la mort officielle, mais il a au moins le panache de faire traduire son discours en argot des prisons et de convier à la cérémonie Jean Genet, alors honni des Immortels. Ses derniers mois, marqués par des infarctus à répétition, il les passe avec Jean Marais, qui l'entoure de sa tendresse. Le dernier mot lui revient: 

Que feriez-vous s'il ne vous restait plus qu'un quart d'heure à vivre? 
- Je l'emploierais à ce que les personnes qui m'aiment ne se doutent pas qu'elles vont me perdre.»

Pascal Bruckner

Jean Cocteau, par Claude Arnaud, Gallimard, 866 p., 35 euros.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

MORT LE MÊME JOUR QUE PIAF, DANS L'OUBLI, MAIS  RESSUSCITE ENFIN


Rien à faire sur ce blog! Si ce n'est qu'il est génial et qu'il est mort il y a 50 ans et qu'il est infiniment plus séduisant que Wilfried Martens dont on nous bassine les oreilles.

Un peu de fraîcheur, donc.

Quelques citations, rien que pour se faire plaisir.



 

« Le bonheur d’un ami nous enchante. Il nous ajoute. Il n’ôte rien. Si l’amitié s’en offense, elle n’est pas. »


« Il n’y a pas de précurseurs, il n’existe que des retardataires. »


« Ce que le public te reproche, cultive-le : c’est toi. » 


« Ce qui caractérise notre époque, c’est la crainte d’avoir l’air bête en décernant une louange, et la certitude d’avoir l’air intelligent en décernant un blâme. »


 « La jeunesse sait ce qu’elle ne veut pas avant de savoir ce qu’elle veut. »

 

"La source désapprouve presque toujours l’itinéraire du fleuve. »


« Rien d’audacieux n’existe sans la désobéissance à des règles. » 


« La mode, c’est ce qui se démode. »


« La science ne sert qu’à vérifier les découvertes de l’instinct. »

 

« Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi. »

 

« Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images. »

 

« Les rêves sont la littérature du sommeil. 

 

« L'horreur d'un accident qu'on découvre sur sa route provient de ce qu'il est de la vitesse immobile, un cri changé en silence (et non pas du silence après un cri). » 

 

« Il est indispensable de se sacrifier quelquefois. C'est l'hygiène de l'âme. »

 

« Le temps est élastique. Avec un peu d'adresse on peut avoir l'air d'être toujours dans un endroit et être toujours dans un autre. »


« Faire la moitié du travail. Le reste se fera tout seul. » 


« Je voudrais que l'intelligence fût reprise au démon et rendue à Dieu.  » 

 

« J'ai l'orgueil des vices qu'on me prête ; je suis moins fier des vices que j'ai ! » 

 

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