mercredi 23 octobre 2013

La "terrifiante beauté" de Bruxelles

GUY DUPLAT La Libre



Une grande maquette reprend cent bâtiments iconiques de Bruxelles, créant de nouveaux rapports dans l'espace. L'architecte Cédric Libert l'expose à Paris et veut aider à lancer le débat sur la ville.

C’est une grande maquette de 4 mètres sur 4 qui occupera, à Paris, le centre du pavillon de l’Arsenal, haut lieu de la réflexion architecturale et urbanistique, à partir du 4 novembre et jusqu’au 8 décembre. Une maquette d’un Bruxelles bien réel où on peut reconnaître nombre de bâtiments populaires ou au contraire détestés ; mais aussi un Bruxelles rêvé, subjectif. Imaginé par l’architecte CédricLibert, accompagné d’un livre et d’une série de débats, ce projet est une autre réflexion sur la ville. Il a choisi cent projets architecturaux, anciens, actuels ou futurs, existant ou détruits mais tous emblématiques d’un certain Bruxelles : le Palais de justice, le Cinquantenaire, la Maison du peuple de Victor Horta, le pavillon du Bonheur temporaire de V+ (en bacs de bière pour les 50 ans de l’Expo 58), le Théâtre national, le siège rond de Glaverbel à la chaussée de LaHulpe, la Jonction Nord-Midi de Luc Deleu, etc.

Ces bâtiments sont disposés sans respecter leur emplacement ancien ou actuel, créant de nouveaux rapports les uns avec les autres.

“ Il s’agit, explique Cédric Libert qui avait déjà présenté sa maquette à la Biennale de design d’Istanbul,d’être attentif au vide entre les architectures construites, à l’espace entre les volumes agencés, parce qu’il révèle l’existence de rapports inédits entre les éléments, et, d’autre part, d’explorer l’idée que chacun construit son expérience personnelle de la ville, une cartographie sensible, propre et unique, voire une mythologie interne.”

Par ce projet, Cédric Libert veut montrer qu’une ville est un mille-feuilles, une série de strates successives, un palimpseste de bâtiments, d’espaces, racontant chaque fois une partie de son histoire. “La question de l’architecture n’est pas un rapport esthétique, mais un rapport à l’ordre des lieux, à leur idéologie. Chaque époque a produit des bâtiments qui reflètent son rapport au monde. La difficulté est de comprendre cette complexité.”

LEOPOLD II ET JACQUES MERCIER

Le dernier véritable urbaniste qui ait changé la ville fut Léopold II. Les cent bâtiments choisis racontent une autre histoire de la ville. Par exemple, le terminal Sabena de Maxime Brunfaut, construit en 1954 à côté de la Gare centrale. “ C’était génial. On y déposait ses bagages, faisait son check in et on descendait prendre le train pour Zaventem. C’est exactement ce que fait aujourd’hui Hong-Kong avec son nouvel aéroport. Il y avait là un beau rapport à la modernité.”

Autre exemple, la tour Martini à la place Rogier qui fut détruite pour la tour Dexia. On y trouvait des bistrots, le Théâtre national et, au sommet, le “Martini bar”. Jacques Mercier se souvient d’y avoir fait ses premières interviews : “En regardant Bruxelles par la baie vitrée, les jeunes journalistes que nous étions avions le sentiment qu’une ère nouvelle s’ouvrait à nous. Cette tour correspondait sans doute à une période d’adolescence. Personnellement, elle est intimement liée à ma découverte de la ville, à une époque où le modernisme se traduisait dans la musique mais aussi dans l’architecture.”

On retrouve aussi la sculpture monumentale de Moeschal à l’entrée de l’autoroute de la mer, la Mémé de Lucien Kroll à l’UCL, le siège de la KBC qualifié de “pastiche”, “coupant le lien historique entre Molembeek et le canal”, le bâtiment Philips, place de la Monnaie, régulièrement cité comme le bâtiment le plus détesté des Bruxellois, l’ellipse de Braem pour le rectorat de l’ULB, le banc rond de Lucile Soufflet, ou le “colosse” qu’est le Palais de justice, le plus grand bâtiment du monde à sa construction : 389000 m3 de brique et 59000 m3 de pierre de France.


 

PENSER LA COMPLEXITE

Que faire alors de la ville ? Que garder, que détruire ? “ Le débat n’est même pas vraiment lancé, estime Cédric LibertUne ville se transforme, ne reste pas sous cloche. On voit comme on détruit toujours, parfois sans vergogne. Il y a toujours eu deux lignes : la construction de la ville par le tracé ou, alors, l’identification de la ville pratiquée et partagée par ses habitants. Les deux visions participent de la ville, la font, construisent sa complexité au sens de ce qu’en dit Edgard Morin. Il faut apprendre à penser cette complexité. Au XXe siècle, il y a eu l’idée de l’homme nouveau, le modernisme du Corbusier ou de Braem : classer, organiser. Et d’autre part, la pensée de Gilles Deleuze, postmoderne, qui cherche les mélanges, les singularités, la complexité. Morin aide à faire dialoguer les deux.

Cédric Libert fut frappé par cette phrase un peu mystérieuse de l’architecte japonais Hideyuki Nokoyama : “L’architecture, ce n’est pas dessiner des bâtiments, c’est diviser le monde en deux : les grands espaces et les petits espaces.” Et l’architecte parle de la “terrifiante beauté” de la ville : “Les aléas de l’histoire, ses épisodes successifs, ont fourni tantôt une vision totalisante tantôt des revendications localement émergentes. C’est de l’assemblage de toutes ces couches historiques et morphologiques qu’est issue la ville que nous connaissons aujourd’hui. Elle est également le produit d’une série de décisions antagonistes, voire contradictoires, et c’est probablement là que réside sa terrifiante beauté.

Or Cédric Libert ne propose rien : “ Le temps aujourd’hui est suspendu car les idéologies sont mortes (modernisme, postmodernisme). L’Europe vieillit, l’équilibre général du monde se modifie. Il est intéressant de relancer le débat dans ce moment de temps suspendu.”

“(Un)city, (Un)real state of the (Un)known”, pavillon de l’Arsenal; Paris, du 4 novembre au 8 décembre

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

BRUXELLES CAPITALE DE LA COMPLEXITE


"L’Europe vieillit, l’équilibre général du monde se modifie. Il est intéressant de relancer le débat dans ce moment de temps suspendu.”

Les grands architectes sont des gens compliqués, ou plus exactement complexes comme aime à dire Morin qui définit par ce qualificatif l'immense maillage, le gigantesque tissage que sont nos villes et nos sociétés postmodernes.

Il y a d'une côté le discours très abstrait de l'architecte:

L’architecture, ce n’est pas dessiner des bâtiments, c’est diviser le monde en deux : les grands espaces et les petits espaces."

Il y a toujours eu deux lignes : la construction de la ville par le tracé ou, alors, l’identification de la ville pratiquée et partagée par ses habitants. Les deux visions participent de la ville, la font, construisent sa complexité au sens de ce qu’en dit Edgard Morin. Il faut apprendre à penser cette complexité.

Et en réaction à ce galimatias compliqué, pardon "complexe", les commentaires lapidaires des Bruxellois lambdas pas très contents. Voyez plutôt:

"Bruxelles n'ayant déjà pas été suffisamment défiguré et vidé progressivement de ses habitants, faut-il en remettre une couche .....!" Ou encore ceci: "Ce n'est franchement pas ce qu'il y a de plus beau à Bruxelles. Pour ceux qui connaissent les immeubles montrés ci-dessus, c'est inhumain et pas fréquentables, sauf par des zombies. (...) "Bruxelles a donné son nom à labruxellisationle reste n'est que bavardage." "Depuis le début de son histoire, Bruxelles a été le réceptacle de rêves de grandeur inabouti. Depuis leCoudenberg des Ducs de Brabant magnifié par Philippe le Bon au projet Manhattan, Bruxelles a inspiré des projets utopiques à chaque période mais ceux-ci ne se sont jamais réalisés que dans des petites portions de notre ville. Il en résulte ce patchwork, cet harmonique chaos où des styles et des époques très diverses se côtoient pour le plus grand plaisir des touristes et de certains de ses habitants. J'aime Bruxelles. Je la préfère mille fois à d'ennuyeuses villes uniformes comme Paris ou Vienne, cette tarte à la crème découpée au cordeau."

"Quel baratin ! C'est du grand "n'importe quoi". Cette ville est laide et sale. Il faut voir la tête des touristes qui descendent des cars vers la Grand Place. Vite un petit tour et on remonte dans les cars."

Reste enfin le point de vue du flâneur qui est celui de Marc Didden dans son dernier livre "een gehucht in een moeras" et le mien depuis toujours.

“La question de l’architecture n’est pas un rapport esthétique, mais un rapport à l’ordre des lieux, à leur idéologie. Chaque époque a produit des bâtiments qui reflètent son rapport au monde. La difficulté est de comprendre cette complexité.”

Cette complexité comme il dit, le flâneur la comprend sans effort, lui qui se déplace à pied ou à vélo dans Bruxelles comme s'il tenait une caméra qui enregistre tout : l'image, le son et tous les paradoxes, tous les contrastes et les contradictions.

Bruxelles est un gigantesque tissage, un méga métissage ou l'on découvre tout et son contraire. Brucella sapiens demens, la ville complexe par excellence, cosmopolite, flamande, espagnole,  autrichienne, française, francophone etbabellisante.

Les touristes ne l'aiment pas, c'est vrai mais les expats n'arrivent pas à la quitter et beaucoup restent, y prennent racine malgré ses laideurs.

MG

 

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