vendredi 11 octobre 2013

LE CENTENAIRE DE FERNAND BLUM SOUS LE SIGNE DE JO DELAHAUT


Ils étaient quatre anciens de Blum, comme les mousquetaires pour évoquer leur singulier prof de dessin: Alain Berenboom,  Charles Flamant (alias Frédéric Baal), Claude Bourgeois (son voisin) et Jacques De Decker qui eut le chic de les réunir à la maison des arts de Schaerbeek pour un hommage intense à l'immense maître.

Rayonnante, Jacqueline Delahaut, découvrit ce soir-là un aspect méconnu de son père: Delahaut pédagogue, Delahaut éveilleur mais surtout Delahaut écrivain. Avec sa verve incomparable Charles Flamant évoqua son année Blum avec Delahaut qui l'initia à l'art contemporain: seul avec le maître en face à face pendant un an. A part lui, personne n'avait choisi l'option art contemporain. On parla de son érudition, de sa gentillesse de sage zen qui pouvait être glaçante sans  jamais élever le ton de voix, de sa rigueur de samouraï.




Jacques De Decker, qui eut l'intuition de la nécessité de cet hommage à Jo Delahaut, insista sur l'importance de l'exposition du Botanique qui, selon lui, va le faire décoller au firmament des tous grands peintres abstraits de sa génération. Les textes ciselés de Jo incarnés, interprétés avec fébrilité et empathie par Charles Flamant ont médusé le public par leur profondeur philosophique, leur hardiesse et surtout leur humanité.  "J’ai essayé de retrouver la tradition pythagoricienne des nombres, l’ésotérisme des signes.  J’ai cherché une réalité intérieure, une réalité plus vraie qui n’obéit pas aux principes d’actualité et dont le but final est de déclencher aux confins de la conscience, aux sources mystérieuses de leur jaillissement, une puissante activité spirituelle capable d’ébranler nos facultés d’adaptation et de leur donner de nouvelles assises sur lesquelles doivent s’ériger efficacement les nouveaux rapports de connaissance, d’association, d’analogie et d’action. (Jo Delahaut)



Alain Bereboom expliqua combien Jo Delahaut, André Delvaux, Paul Delsemme et quelques autreprofesseurs (on fit abstraction des raseurs) ont éveillé sa personnalité , révélé ses talents et stimulé son imaginaire. ("Enclencher les mécanismes complexes "révélateurs"  et "constructeurs" de l'être.")

Jo Delahaut enseigna à l'Athénée Fernand Blum de 1936 à 1963:

"Quand j’ai commencé à peindre, j’ai commencé – ici à Schaerbeek – avec quelqu’un qui faisait des peintures comme Rubens. Avec la technique de Rubens : cela existait encore ! C’était extraordinaire !

A ce moment-là, j’étais professeur de dessin à l’Athénée de Schaerbeek. J’avais déjà peint, mais très mal – très, très mal : juste pour être professeur de dessin, quoi. D’ailleurs, si j’avais été bon je n’aurais jamais été professeur – on ne m’aurait pas accepté…

Et alors, un jour, Joris De Bruyne– un professeur qui peignait - m’a demandé : tu fais de la peinture ? Je n’ai pas osé dire non, puisque j’étais professeur de dessin, j’ai dit oui et alors, il a demandé à voir.  Puis il a dit : ça c’est du mauvais moderne et il m’a invité  à venir dans son atelier. Et dans son atelier précisément, il y avait une table avec des fruits, des légumes etc.… et tout le monde se mettait autour de cette table et peignait. Et on peignait dans la technique de Rubens, c’est à dire on commençait avec des ocres, des terres et tout ça, très, très vite établis et puis des masses d'ombres très, très vite mises et là-dessus on faisait une très grande toile en une demi-journée. La peinture de Rubens, c’est une peinture rapide, faut pas penser ! Ils ne s’attardaient pas, ces gens là : d’ailleurs, quand on voit leur œuvre, on comprend qu’il fallait peindre très vite pour faire ces grandes toiles. Bon. Mais très vite aussi, je me suis aperçu que ça ne répondait pas à ma nature et qu’il fallait faire autre chose.

Leur idéal semblait être de devenir un disciple lointain de Rubens qui n'aurait pas dédaigné une pointe de mondanité. De Bruyne se voulait Flamand. Il l'était mais l'expressionnisme l'effrayait. En fait, il me mit les pinceaux dans les mains, m'apprit à préparer une toile et à l'aborder, sans crainte ni mièvrerie. C'était prodigieux." Jo Delahaut

Joris De Bruyne était docteur en philologie germanique; ce touche-à-tout pittoresque et polyvalent était un ami de mon père. Il offrit à l'adolescent que j'étais, son exemplaire de "l'homme révolté" rageusement souligné en rouge au crayon gras. Il l'avait reçu des mains de Raymond Rifflet, proche collaborateur de Jacques Delors et autre grande figure de Blum et grand admirateur de Camus.

C'était cela l'athénée Fernand Blum de Schaerbeek dans les années soixante. Le cinéaste André Delvaux y enseignait le néerlandais et y réalisait ses premiers courts métrages avec sa classe de cinéma qu' Alain Berenboom nous évoqua avec une tendre émotion 

De Joris De Bruyne, il reste une "Neige en Flandre" dans la salle des profs de Blum. C'était, au départ un paysage d'automne sombre peint dans les bruns et les ocres. "Tu peins avec de la merde" lui avait lancé Armand Abel devant tous les collègues médusés. Le lendemain, Abel et ses pairs découvraient , sidérés, un paysage d'hiver. Avec la complicité du concierge, Joris Debruyne avait passé une partie de la nuit à retoucher son tableau à grands renfort de tubes de blanc de plomb.

On connait la suite: le rayonnement de l'œuvre de Jo Delahaut par son apport à des propositions inédites, parallèles à celles du Hard Edge américain, de Herbin, de Kandinsky et de Malévitch surtout. On connaît moins ses écrits.



Jacques De Decker, fils de peintre, ancien de l'Athénée Fernand Blum, écrivain, critique et académicien -comme Jo Delahaut, Paul Delsemme et JacquesCrickillon-,  eut l'idée de cette double exposition.  Il pensait qu'il fallait rattacher le Centenaire de l'Athénée de Schaerbeek à celui de Jo Delahaut, figure phare de cet établissement.

Son intuition reçut une réalisation concrète en cette joyeuse soirée et surtout dans  la double expo du Botanique et de la Maison des Arts qu'il ne faut manquer à aucun prix.

Voici son témoignage:


L’ENFANCE DE L’ART

Dans cette classe assez vaste, au premier étage de l’Athénée de Schaerbeek, qui portait le nom d’un des bourgmestres de la commune, Fernand Blum - dont nous ne savions rien -, nous étions réunis une heure par semaine pour laisser libre cours à notre créativité. Un maître nous y attendait, les yeux toujours souriants derrière ses petites lunettes à monture d’acier. Dans mon souvenir, il portait un cache-poussière gris, et je pense bien que ma mémoire ne me trompe pas. Il ne m’étonnerait pas qu’il eût opté pour cette tenue austère de préparateur.

La question était plutôt : que préparait-il ? A première vue, il était là pour faire éclore de jeunes talents, puisqu’il était notre « professeur de dessin ». Mais il avait une singulière manière de professer. Il nous fournissait des feuilles de papier, des couleurs, des crayons et des pinceaux et nous proposait des thèmes à illustrer. Je me souviens qu’un jour il nous fit représenter un animal familier, un autre, puisqu’on était en pleine heure de gloire belge dans le sport cycliste, la fin d’une course.

Ce dernier sujet m’avait particulièrement inspiré : j’avais représenté un vainqueur passant la ligne d’arrivée dans un geste triomphant vu de face, donc du point de vue d’un spectateur planté au milieu de la route juste après la ligne d’arrivée. J’étais conscient de l’audace de l’angle adopté, qui me paraissait intéressant parce qu’invraisemblable : un témoin situé à cet endroit aurait dû se hâter de quitter les lieux, il risquait trop d’être renversé par le coureur dans l’ivresse de son exploit…

Le professeur ramassait les dessins à la fin de l’heure, se gardait de les commenter trop, mais adoptait une manière plus symbolique de les sanctionner. La semaine suivante, nous trouvions épinglés au mur à côté de la porte d’entrée les dessins qu’il avait le plus appréciés. Et mon champion, les bras en l’air en guise de victoire, s’y trouva distingué, à ma grande fierté.

N’empêche que la méthode du maître ne laissait pas de m’intriguer. Il nous parlait peu, nous laissait entendre qu’il préférait que nous nous concentrions sur notre tâche, intimait le silence lorsque nous nous croyions autorisés à bavarder entre nous, et demeurait assis à son pupitre, dos au tableau noir, très concentré sur de singulières besognes.

Elles m’intriguaient tellement que je n’eus de cesse d’en savoir davantage. Il fallait pour cela que je me rapproche de lui pendant le cours. Je m’ingéniai à m’installer au premier rang, place que je ne guignais pas d’ordinaire. Et c’est ainsi que je vis à quoi le professeur s’activait tandis que nous œuvrions dans le silence.


Il s’exerçait lui aussi, mais de singulière manière. Sur une feuille analogue à celles où nous dessinions, il alignait au crayon des formes géométriques, des carrés, des rectangles, des triangles, plus rarement des cercles. La taille de ces motifs ne dépassait pas quelques centimètres. Je m’aperçus bientôt qu’il les diversifiait en les scindant, les combinant, les variant à l’infini. Il lui arrivait de les colorier, mais de façon sommaire, puisqu’il ne se servait pour ce faire que de crayons, jamais de gouache ou d’aquarelle. J’avais le sentiment qu’en regard de ce qu’il nous recommandait de faire, c’est-à-dire à représenter le monde, ce qu’il griffonnait était bien plus élémentaire. En d’autres termes, que nous étions les maîtres et lui le débutant balbutiant. Je n’en tirai pas la conclusion que cet enseignant retombé en enfance était un imposteur, mais plutôt un sentiment de compassion, voire de pitié.

Je ne savais pas que sous la surveillance de quelques garçons en plein âge que l’on dit ingrat s’élaborait une œuvre que je ne découvrirais que plus tard avec un émerveillement sans cesse croissant: celle de Jo Delahaut. (Jacques De Decker)



JO DELAHAUT : L’ART ET L’ÊTRE

"Avoir une âme de poète et un esprit de géomètre" ; "Ne peindre que sur le mode essentiel" ce double impératif résume en une formule la puissance créatrice de Jo Delahaut.

Comme Pessoa, Jo Delahaut, l'anti artiste, ressemblait à un fonctionnaire énigmatique tiré à quatre épingles, affublé d'un singulier visage de samouraï.  Ses écrits, aussi synthétiques que sa peinture,  évoquent la couleur, l'amour, la rigueur.

"Il faut beaucoup de temps, beaucoup d'efforts pour être simple. La  vraie simplicité est souvent le point d'arrivée d'une longue expédition pendant laquelle il a fallu franchir des étapes de complications, d'excès, d'abus pour enfin admettre que la simplicité est un élément d'éternité qui ne s'altère pas.

La beauté du galet longuement roulé par les eaux."  Jo Delahaut (1988)

 

"J’écris peu, mais j’écris bref. Je serre mon écriture. Je dis ce que j’ai à dire avec le minimum de mots. J’abrège, je raccourcis, je me résume. Tant pis pour la littérature : à  d’autres les subtilités du langage, les développements ingénieux.  Je ne chante que dans mon registre.  Tout le monde n’a pas l’esprit de Jean Cocteau, ni la pointe acérée de Léautaud. " (lettre à Léon Wuidar)

La parole de Jo Delahaut est une parole dense et vraie comme sa peinture qu'elle complète subtilement sans la contredire. On en découvrira toute la finesse dans les quelques extraits et citations qui suivent. Le langage, comme la peinture, lui servaient à enclencher les mécanismes complexes "révélateurs"  et "constructeurs" de l'être.

Le langage rend audible ce que la peinture rend visible. ("Kunst macht sichtbar", Paul Klee))

Certes , c 'est un autre professeur de l'athénée de Schaerbeek qui, de son propre aveu, lui enseigna la  "cuisine du peintre", le b.a.-ba de la peinture à l'huile.  Mais l'influence du réaliste De Bruyne fut très superficielle car l'adhésion de Delahaut à l'abstraction était inconditionnelle.

"Mes toiles se présentent dans une simplicité telle qu’on pourrait croire qu’il s’agit d’une abstraction poussée à l’extrême. Certes il s’agit d’un parler  bref. Jean Cocteau conseillait autrefois d’écrire « mince ». J’ai entendu la leçon et je peins « mince».  Je choisis la concision de Satie.

 

Que vous dirai-je encore de moi ? J’aime les autoroutes, ruban tendu à travers l’étendue. Ampleur des paysages, tous détails abolis.  Perspective exagérée et parfois la courbe d’un pont. Passerelle jetée entre deux rives captant en ses arches des parties de ciel : toile de fond changeante ; nuages flottants, rythme lent en contrepoint : mouvement rapide des voitures, tout y est, géométrie, espace. Mon père était bouddhiste-zen ; mon grand-père, juif et portait de longues mèches en papillotes ; mon aïeul se voulait néo-pythagoricien. Mon frère est noir comme charbon et joue du tam-tam les jours de joie ou de mélancolie. Ma mère dansait dans les « saloons » du Mississipi. Ma sœur pratique la cérémonie du thé dans un lointain Japon et ma grand-mère élevait des moutons dans les steppes de Russie. Et moi, j’ai dans mes veines le sang mêlé de toutes les races qui véhiculent des rythmes de jazz et les douces harmonies de l’épinette.  Une charrette rouge dans un paysage vert,  sous un ciel bleu outremer, un coq jaune pâle et un mouton blanc. Et l’aboiement joyeux de mon chien en liberté. La tulipe est ma fleur préférée. Je ne suis ni un philosophe, ni un savant, ni un saint dans sa niche enluminée.  Je peins parce que les lignes, les couleurs disent plus que je ne pourrai dire. En les bâtissant, je me bâtis. Jeux de miroir à l’infini, me suis-je bien fait comprendre ? Comprenez-vous mieux ma peinture ?

Je n’essaye pas de créer un langage : je prends tout ce qui existe, toutes les couleurs qui existent, toutes les lignes qui existent et avec cela j’essaye d’exprimer quelque chose mais sans exclusive.  Vous comprenez : je me sens très libre vis-à-vis du langage. Du langage abstrait.

Quand j’ai fait ces tableaux, ce que je voulais, c’étaient des toiles extrêmement simples. Je voulais la plus grande simplicité. Je trouvais que le contact de deux, trois couleurs était suffisant.

Si vous êtes en face des pyramides : il y a quelques arêtes, il y a quelques lignes, et cela vous fait une impression énorme. Il me semble que dans l’art minimal,c’est un peu la même chose.  C’est le rôle de l’artiste. D’être sismographe.

Je veux que mon signe soit un signe, comme le geste Zen, mais au lieu d'être le signe d’un instant, qu’il soit le signe de la totalité.

Je ne forme ni n’informe : je suscite. Refoulant tout discours, je prolonge le silence qui succède à la note que j’ai jetée, pour permettre à chacun d’entendre son propre discours, celui qui est enfoui au plus profond de son âme, qui risque d’être anéanti sans jamais avoir été entendu et qui pourtant a pouvoir de révélation. Je n’essaye pas de créer une œuvre pour elle-même, mais pour permettre à celui qui la contemple de se créer à travers elle.


Chaque artiste doit trouver sa propre voie, retourner à ses sources profondes, créer à l’extrême de sa propre sensibilité. C’est cette volonté de création qui va requérir une puissance, une énergie qu’on ne trouve que chez les vrais créateurs. C’est elle qui va bouleverser les idées généralement admises, s’opposant quelquefois même à celles que logiquement on pouvait en attendre.

On fait de l’abstraction pour se libérer de l’évocation réductrice et contraignante de réalités objectives, pour exprimer des notions trop subtiles pour se couler dans les images du réel : la phosphorescence des révélations de l’esprit avec tout ce qu’elles contiennent d’augural, d’hallucinatoire, les turbulences de l’émotivité, les frémissements du sensible. En fait c’est une voie privilégiée de la transcendance.

Pour ma part, ce que je voudrais, c’est retrouver par d’autres moyens, l’équivalent des jardins Zen où quelques pierres, quelques rides sur le sol, un arbre ou un peu de feuillage suffisent à mettre le spectateur dans un état où la réalité quotidienne s’efface, se dissout pour laisser libre champ à tout ce qui relève de la sensibilité. Provoquer une disposition mentale plutôt qu’imposer une ligne directrice : incitation au rêve et à la méditation, impulsion vers le meilleur de soi-même, retour vers son équilibre intérieur. L’œuvre n’aurait ainsi qu’un rôle médiateur : une tentative de débarrasser l’esprit de tout ce qui l’alourdit, le frelate, le tourne vers la matérialité. Elle serait le doigt qui montre la lune, la piste d’envol, la propulsion première vers l’infini des étoiles.

Le moyen le plus simple, le plus efficace pour renouveler sans heurt son paysage mental : la fréquentation de l’art contemporain.

Ce n’est ni le point de départ ni le lieu d’arrivée qui compte, c’est le parcours qui mérite toute l’attention.

Une œuvre se justifie par sa seule présence. Le silence attentif est la seule attitude qui convienne.

Ce n’est ni le point de départ ni le lieu d’arrivée qui compte, c’est le parcours qui mérite toute l’attention.

Seule la simplicité résiste à l’usure du temps, de la mode, des courants.



Oui, ce fut jeudi une soirée d'une belle intensité qui donna au public composé d'anciens élèves de Jo, de peintres, de cinéastes, d'artistes d'érudits, d'amateurs d'art, de collectionneurs, le sentiment de savourer intensément un quatuor de musique de chambre parfaitement réglé par quatre solistes accomplis qui pourtant n'ont pas l'habitude de jouer ensemble. Ce fut  "un grand moment d'amitié, de plaisir et d'émotion" (Alain Berenboom), comme un état de grâce où Jo Delahaut, son âme de poète et son esprit de géomètre étaient miraculeusement présent. "Dans cette période d’uniformisation et de conformisme inconscients, conquérir patiemment le rare privilège d’être soi."


Marc Guiot, ancien de Blum et animateur de DiverCity

 

 

 

 

 

 

 

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