jeudi 3 octobre 2013

Le pape répond à l’éditorialiste athée Eugenio Scalfari dans laRepubblica


Le Soir
Le pape François répond longuement mercredi dans le quotidien de gauche La Repubblica aux questions posées par un célèbre éditorialiste du journal, athée déclaré, estimant ce dialogue «précieux et dû».
En juillet et août, dans deux éditoriaux, l’intellectuel de gauche et cofondateur de la Repubblica, Eugenio Scalfari, avait posé des questions de fond au pape argentin sur les relations entre la religion et l’homme, la société moderne.
De façon inédite, le pape lui répond sur plusieurs pages dans les colonnes du journal : «La culture moderne fondée sur le siècle des lumières» a souvent accusé «l’Eglise et la culture d’inspiration chrétienne» de représenter «l’obscurantisme de la superstition qui s’oppose à la lumière de la raison. Le temps est désormais arrivé (...) pour un dialogue ouvert et sans préjugé qui peut rouvrir la porte à une rencontre sérieuse et féconde», poursuit le pape, qualifiant ce dialogue de «précieux et dû».

«Je me sens à l’aise en écoutant vos questions et en cherchant avec vous les chemins le long desquels nous pouvons, peut-être, commencer à faire un bout de route ensemble», ajoute François dans cette réponse dont la majeure partie est consacrée à des approfondissements théologiques.
A la question «le Dieu des chrétiens pardonne-t-il ceux qui ne croient pas et ne cherchent pas la foi?», le pape répond par l’affirmative estimant que «le péché, même pour ceux qui n’ont pas la foi, est d’aller à l’encontre de leur propre conscience».
Dans un paragraphe consacré aux juifs, le pape relève que «dans les terribles épreuves subies au fil des siècles», ces derniers «ont gardé leur foi en Dieu, et pour cela, nous ne leur serons jamais suffisamment reconnaissants, en tant qu’Eglise mais aussi en tant qu’humanité».
Le pape reconnaît par ailleurs «les lenteurs, les infidélités, les erreurs et les péchés qui ont été commis et peuvent encore être commis par ceux qui composent l’Eglise» signant sa lettre inédite : «avec ma proximité fraternelle, François».


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA VOIX DE L'IMPREVISIBLE
"L'EGOÏSME A AUGMENTE ET L'AMOUR ENVERS LES AUTRES A DIMINUE."


Tout va si vite qu'on a commencé à oublier le pape Ratzinger, théologien en dentelles, surplis et souliers rouges de grand prix.
Et voici que lnouveau pape, qui n'avait pas voulu l'être à l'avant dernier conclave, se révèle aussi populaire que celui à qui il n'avait pas souhaité succéder et qu'il déclarera bientôt saint homme. Sancto subito!
L'Eglise est dirigée désormais par un pape remuant et réformateur qui jusqu'ici suscite moins de critiques qu'il ne soulève d'enthousiasmes. "J'ai décidé comme première chose de nommer un groupe de huit cardinaux pour former mon conseil. Pas de courtisans, mais des personnalités sages et animées des mêmes sentiments que les miens. C'est l'amorce d'une Église qui ne fonctionne pas seulement selon une hiérarchie verticale, mais aussi horizontalement". Voilà qui devrait séduire les contestataires de la tendance Ringlet!
"François", "poète, prophète et mystique" ; le choix de ce prénom en avait surpris plus d'un par son insolente audace qui n'a d'égale que son mode de vie d'une simplicité ébouriffante et qui donne au nouveau souverain pontife une dégaine de curé de campagne débonnaire.
"L'Église est ou doit redevenir une communauté du peuple de Dieu et les religieux, les curés, les Évêques ayant charge d'âmes sont au service du peuple de Dieu. L'Église c'est cela."
Et voilà que déjà, il s'attaque au terrorisme religieux qu'il dénonce radicalement;  qu'il fait savoir qu'il pourrait nommer des prêtres mariés, ce qui ne signifie pas qu'il est prêt à marier des prêtres hétéros ou homos. Et les femmes? "Nous parlerons aussi du rôle des femmes dans l'Église. Je vous rappelle que l'Église est un mot féminin."
Ce pape d'un genre nouveau entend rénover rapidement, "subito", la curie romaine et l’image de l’Eglise tout entière, paralysée sous Benoît XVI par les crispations dogmatiques et le repli identitaire.
"Ma première réforme doit être celle de la manière d’être"
Il lave les pieds de jeunes orthodoxes et musulmans, convie des jardiniers ou des éboueurs du Vatican à son homélie de 7 heures du matin à Sainte-Marthe, interdit aux monsignores de se pavaner dans Rome dans de grosses berlines noires, lui-même refuse de se déplacer en papamobile et renvoie son escorte de gardes du corps. Il se susurre au Vatican que cet excellent pédagogue, ce remarquable communicateur préparerait une encyclique sur les pauvres pour la fin de l’année, tout est pensé, pesé, dans le but de renvoyer l’image d’une institution accessible à tous et attentive aux problèmes de chacun.
Et ça marche, si on en en juge par les enthousiasmes dithyrambiques des forumeurs de La Libre , habituellement sarcastiques et grincheux.
Il a décrété une journée de jeûne pour la Syrie et adressé une lettre à Vladimir Poutine, il entend incarner une église qui sorte d’elle-même pour aller vers les marginaux, les pauvres, les chrétiens du lointain… Il s'efforce de parler comme l’Evangile et fait passer la personne humaine avant le dogme.
Il aime parler du diable, réintroduit les indulgences mais demeure muet sur les questions délicates de morale, telles que l’avortement, la contraception ou l'euthanasie.
Déjà il s'est attaqué à la sacro-sainte curie " Le vrai problème de la curie, ce sont ses prélats corrompus et incompétents," glisse un observateur très informé. L'Institut pour les œuvres de religion (IOR) dite « banque du Vatican » est soupçonnée de blanchiment et de détournements de fonds. La presse italienne a révélé le passé sulfureux d’un monseigneur homosexuel que le pape venait de nommer comme prélat de l’IOR, mais les critiques ouvertes ne fusent encore que sur les sites des cathos « tradis ».
Et voilà que, coup de tonnerre médiatique, ce pape conservateur de conviction accueille dans son intimité l'un des  fondateurs de la Republica, de gauche, Eugenio Scalfari, athée notoire et proclamé avec qui il a conduit un entretien qui fait grand bruit et suscite aussitôt " un malaise" à la  Libre Belgique: "le pape inaugure "un nouveau mode d'expression auquel nous n'étions pas habitués. " Il n'y a eu aucune raison d'y apporter des corrections. Si le pape avait eu l'intention de démentir ou de dire qu'il y avait eu de mauvaises interprétations, il l'aurait dit", a remarqué le porte-parole du Vatican visiblement embarrassé.
"Chacun doit choisir de suivre le bien et combattre le mal comme lui le conçoit. Cela suffirait pour améliorer le monde" a dit François. Décoiffant!
Chacun selon sa conscience, croyant ou non croyant...En effet, cela suffirait déjà à rendre meilleur ce monde qui se démonde.
Et voici que le grand chef religieux catholique met l'éthique au dessus de tout. C'est, qu'on le veuille ou non, qu'on soit croyant ou athée, un présage séduisant et un signe qui ne trompe pas, d'une volonté de renouveau. "Il faut savoir se connaître, s'écouter les uns les autres et faire grandir la connaissance du monde qui nous entoure, élargir le cercle des pensées. Le monde est parcouru de routes qui rapprochent et éloignent, mais l'important c'est qu'elles conduisent vers le Bien"
Attendons la suite. Nous avons choisi de publier ce texte dans son intégralité, comme nous le fîmes pour le discours du Caire. Le lecteur jugera par lui-même.
Déjà, les commentaires des internautes de la Libre expriment un enthousiasme unanime rarement observé dans les forums du quotidien comme en témoigne l'échantillon que nous avons publié.
Mais attention, nous nous étions laissé emballer par le discours du Caire qui inaugura en force la présidence de Barak Obama dont finalement, hormis cette formidable déclaration d'intention, il ne sortit pas grand chose.
D'une formule, le pape dévoile son projet: "l'idéal d'une Église missionnaire et pauvre reste plus que fondée. C'est bien l'Église qu'ont prêchée Jésus et ses disciples."

"Les maux les plus graves qui affligent le monde aujourd'hui sont le chômage des jeunes et la solitude dans laquelle sont abandonnés les vieillards. Les personnes âgées ont besoin de soins et de compagnie ; les jeunes de travail et d'espérance, mais ils n'ont ni l'un ni l'autre et, hélas, ils ne les recherchent même plus. Ils ont été écrasés par le présent. Dites-moi : peut-on vivre écrasé par le présent?"
Excellente question, à chacun d'y répondre en âme conscience!
"Je pense, conclut le pape que ce que l'on désigne par "libéralisme sauvage" ne fait que rendre plus forts les forts tandis qu'il affaiblit les faibles et aggrave l'exclusion. Il faut une grande liberté, une absence totale de discrimination, pas de démagogie et beaucoup d'amour. Il faut des règles de comportement et aussi, au besoin, des interventions directes de l'État, pour corriger les disparités les plus intolérables."
Interpellant!
MG



LA RENCONTRE EXTRAORDINAIRE DU PAPE FRANÇOIS ET D’EUGENIO SCALFARI

LE PAPE A SCALFARI :"AINSI JE CHANGERAI L'ÉGLISE"

Dans Repubblica, le dialogue avec François:
"Repartir du Concile, s'ouvrir a' la culture moderne".
L'entretien au Vatican après la lettre de Bergoglio a' Repubblica:"Essayer de vous convertir ? Le prosélytisme est une pompe par EUGENIO SCALFARI
Le Pape François me dit ceci :"Les maux les plus graves qui affligent le monde aujourd'hui sont le chômage des jeunes et la solitude dans laquelle sont abandonnés les vieillards. Les personnes âgées ont besoin de soins et de compagnie ; les jeunes de travail et d'espérance, mais ils n'ont ni l'un ni l'autre et, hélas, ils ne les recherchent même plus. Ils ont été écrasés par le présent. Dites-moi : peut-on vivre écrasé par le présent ? Sans mémoire du passé et sans désir de se projeter dans l'avenir en construisant un projet, un avenir, une famille ? Peut-on continuer ainsi ? Voilà, selon moi, le problème le plus urgent auquel l'Église est confrontée."

VOTRE SAINTETE, LUI DIS-JE, C'EST AVANT TOUT UN PROBLEME POLITIQUE ET ECONOMIQUE QUI CONCERNE LES ÉTATS, LES GOUVERNEMENTS, LES PARTIS, LES ASSOCIATIONS SYNDICALES.

"Oui, vous avez raison, mais ce problème concerne aussi l'Église, je dirai même surtout l'Église car cette situation ne blesse pas seulement les corps, mais aussi les âmes. L'Église doit se sentir responsable des âmes, comme des corps."

VOTRE SAINTETE, VOUS DITES QUE L'ÉGLISE DOIT SE SENTIR RESPONSABLE. DOIS-JE EN DEDUIRE QUE L'ÉGLISE N'EST PAS CONSCIENTE DE CE PROBLEME ET QUE VOUS SOUHAITEZ LA SENSIBILISER ?
"Dans une large mesure, cette conscience existe mais ce n'est pas encore suffisant. Je désire qu'elle soit plus forte. Ce n'est pas le seul problème auquel nous soyons confrontés, mais c'est surement le plus urgent et le plus dramatique"  

La rencontre avec le Pape François a eu lieu mardi dernier chez lui, a' la résidence Santa-Marta, dans une pièce minuscule meublée d'une table et de cinq ou six chaises, avec pour tout ornement un tableau accroché au mur. L'entretien avait été précédé d'un appel téléphonique que, de ma vie, je n'oublierai jamais.
Il était deux heures et demie de l'après-midi. Mon téléphone sonne et la voix de ma secrétaire, au comble de l'agitation, me dit :"J'ai le Pape en ligne, je vous le passe tout de suite."

Je demeure sans voix tandis que celle de Sa Votre Sainteté, a' l'autre bout du fil dit :"Bonjour, je suis le Pape François."Bonjour, Votre Sainteté  -  dis-je  -  en ajoutant aussitôt : Je suis bouleversé, je ne m'attendais pas a' ce que vous m'appeliez."Pourquoi bouleversé ? Vous m'avez écrit une lettre en demandant a' faire ma connaissance. Ce désir étant réciproque, je vous appelle pour fixer un rendez-vous. Voyons mon agenda: mercredi, je suis pris, lundi aussi, seriez vous libre mardi ?". Je lui réponds : c'est parfait.

"L'horaire n'est pas des plus pratiques, a' 15 heures, cela vous va ? Sans cela, je vous propose une autre date"
Votre Sainteté, l'heure me convient."Alors, nous sommes d'accord : mardi 24 a' 15 heures. A Santa-Marta. Il vous faudra rentrer par la porte du Saint-Office."
Je ne sais comment clore l'appel et me hasarde a' lui demander : puis-je vous donner une accolade par téléphone."Mais oui, certainement, et je fais de même, en attendant de pouvoir nous saluer ainsi personnellement. A bientôt"

Me voici arrivé. Le Pape entre et me serre la main, nous nous asseyons. Le Pape sourit et me dit :"Certains de mes collaborateurs qui vous connaissent m'ont averti que vous allez essayer de me convertir."

A ce trait d'esprit, je réponds : mes amis vous prêtent la même intention à mon endroit.

Il sourit et répond :"Le prosélytisme est une pompeuse absurdité, cela n'a aucun sens. Il faut savoir se connaître, s'écouter les uns les autres et faire grandir la connaissance du monde qui nous entoure. Il m'arrive qu'après une rencontre j'ai envie d'en avoir un autre car de nouvelles idées ont vu le jour et de nouveaux besoins s'imposent. C'est cela qui est important : se connaître, s'écouter, élargir le cercle des pensée. Le monde est parcouru de routes qui rapprochent et éloignent, mais l'important c'est qu'elles conduisent vers le Bien"



VOTRE SAINTETE, EXISTE-T-IL UNE VISION UNIQUE DU BIEN ? ET QUI EN DECIDE ?
"Tout être humain possède sa propre vision du Bien, mais aussi du Mal. Notre tâche est de l'inciter a' suivre la voie tracée par ce qu'il estime être le Bien."

VOTRE SAINTETE, VOUS-MEME L'AVIEZ ECRIT DANS UNE LETTRE QUE VOUS M'AVEZ ADRESSEE. LA CONSCIENCE EST AUTONOME, DISIEZ-VOUS, ET CHACUN DOIT OBEIR A' SA CONSCIENCE. A MON AVIS, C'EST L'UNE DES PAROLES LES PLUS COURAGEUSES QU'UN PAPE AIT PRONONCEE.
"Et je suis prêt a' la répéter. Chacun a sa propre conception du Bien et du Mal et chacun doit choisir et suivre le Bien et combattre le Mal selon l'idée qu'il s'en fait. Il suffirait de cela pour vivre dans un monde meilleur."

L'ÉGLISE S'EMPLOIE-T-ELLE A' CELA?
"Oui, nos missions poursuivent ce but : repérer les besoins matériels et immatériels des personnes et chercher a' les satisfaire comme nous le pouvons. Vous savez ce qu'est l''agapé' ?".

OUI, JE LE SAIS.
"C'est l'amour pour les autres, tel que Notre Seigneur l'a enseigné. Ce n'est pas du prosélytisme, c'est de l'amour. L'amour pour autrui, qui est le levain du bien commun".

AIME TON PROCHAIN COMME TOI-MEME.
"Oui, c'est exactement cela."

JESUS PRECHAIT QUE L'AGAPE, L'AMOUR POUR LES AUTRES, EST LA SEULE FAÇON D'AIMER DIEU. CORRIGEZ-MOI SI JE ME TROMPE. 
"Non, c'est bien cela. Le Fils de Dieu s'est incarné pour faire pénétrer  dans l'âme des hommes le sentiment de la fraternité. Tous les frères et tous les enfants de Dieu. Abbà, ainsi qu'il appelait le Père. Je suis  la Voie, disait-il. Suivez-moi et vous trouverez le Père et vous serez tous ses enfants et il se complaira en vous. L'agapé, l'amour de chacun de nous pour tous les autres, des plus proches aux plus lointains, est justement la seule manière que Jésus nous a indiquée pour trouver la voie du salut et des Béatitudes."

TOUTEFOIS, L'EXHORTATION DE JESUS, NOUS LE RAPPELIONS TOUT A' L'HEURE, EST QUE L'AMOUR POUR LE PROCHAIN DOIT ETRE EGAL A' CELUI QUE NOUS AVONS POUR NOUS-MEMES. PAR CONSEQUENT, CE QUE L'ON A COUTUME D'APPELER LE NARCISSISME EST RECONNU COMME VALABLE, POSITIF, AU MEME TITRE QUE L'AUTRE. NOUS AVONS LONGUEMENT DISCUTE DE CETTE QUESTION.
"Je n'aime pas   -   disait le Pape   -  le mot narcissisme, qui indique un amour sans bornes pour soi-même qui ne convient pas parce qu'il peut produire de très graves dommages non seulement dans l'âme de celui qui en est atteint, mais aussi dans la relation avec les autres et avec la société. Le vrai problème c'est que ceux sont touchés par cette affection, qui est en quelque sorte un trouble mental, sont généralement les personnes qui détiennent le plus de pouvoir. Les dirigeants sont bien souvent des Narcisses."
   
MAINTS DIRIGEANTS AU SEIN DE L'ÉGLISE L'ONT ETE EUX AUSSI.

"Vous savez ce que j'en pense ? Les dirigeants de l'Église ont été souvent des narcisses en proie aux flatteries et aux coups d'aiguillons de leurs propres courtisans. L'esprit de cour est la lèpre de la papauté."

LA LEPRE DE LA PAPAUTE, C'EST BIEN L'EXPRESSION UTILISEE PAR VOUS. MAIS QUELLE EST CETTE COUR ? FAITES-VOUS ALLUSION A' LA CURIE ? AI-JE DEMANDE.
"Non, il peut y avoir parfois des courtisans dans la Curie, mais la Curie dans son ensemble, ce n'est pas cela. Elle correspond a' ce que l'on a coutume d'appeler l'intendance dans une armée. En tant que telle, elle gère les services dont le  Saint-Siège a besoin, mais elle a un défaut : elle est 'vaticano-centrée'. Elle voit et suit les intérêts du Vatican, qui sont encore en majorité des intérêts temporels. Cette vision axée sur le Vatican néglige le monde qui nous entoure. Je ne partage pas cette vision et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la modifier. L'Église est ou doit redevenir une communauté du peuple de Dieu et les religieux, les curés, les Évêques ayant charge d'âmes sont au service du peuple de Dieu. L'Église c'est cela. Il ne faut pas confondre l'appellation avec celle du Saint-Siège, dont la fonction est importante, certes, mais qui est au service de l'Église. Je n'aurais pu avoir pleinement foi en Dieu et en son Fils si je n'avais pas été formé au sein de l'Église et j'ai eu la chance de me trouver, en Argentine, au sein d'une communauté sans laquelle je n'aurais jamais pris conscience de ce que j'étais et de ma foi."

VOTRE VOCATION EST-ELLE NEE EN VOUS LORSQUE VOUS ETIEZ JEUNE ?
"Non, pas très jeune. Ma famille me destinait a' un métier, pour travailler et gagner un peu d'argent. J'allai a' l'Université. J'eus a' cette époque une enseignante pour laquelle j'éprouvai du respect et de l'amitié. C'était une fervente communiste. Souvent, elle me lisait ou me donnait à lire des textes du Parti communiste. C'est ainsi que je me familiarisai également avec cette conception très matérialiste. Je me souviens qu'elle me procura aussi le communiqué des communistes américains en faveur des époux Rosenberg, après leur condamnation à mort. La femme dont je viens de vous parler a été arrêtée, torturée et assassinée par la dictature qui était alors au pouvoir en Argentine."


LE COMMUNISME VOUS AVAIT-IL SEDUIT ?
"Son matérialisme n'eut pas prise sur moi. Mais l'avoir abordé par l'intermédiaire d'une personne courageuse et honnête m'a été utile et j'ai compris certaines choses, notamment une dimension sociale que je retrouvai par ailleurs dans la doctrine sociale de l'Église."

LA THEOLOGIE DE LA LIBERATION, QUI A ETE EXCOMMUNIEE PAR LE PAPE WOJTYLA, ETAIT ASSEZ REPANDUE EN AMERIQUE LATINE.
"Oui, bon nombre de ses représentants étaient des Argentins."



ESTIMEZ-VOUS QUE LE PAPE AIT EU RAISON DE LES COMBATTRE ?
"Il est certain qu'ils prolongeaient la théologie qu'ils professaient dans la sphère politique, mais nombre d'entre eux étaient des croyants qui avaient une haute idée de la notion d'humanité."

VOTRE SAINTETE ; ME PERMETTEZ-VOUS DE VOUS DIRE A' MON TOUR QUELQUE CHOSE DE MA FORMATION CULTURELLE ? J'AI ETE ELEVE PAR UNE MERE TRES CATHOLIQUE. A 12 ANS, J'AI MEME GAGNE UN CONCOURS DE CATECHISME ENTRE TOUTES LES PAROISSES DE ROME ET A' CETTE OCCASION LE VICARIAT M'A REMIS UN PRIX. JE COMMUNIAIS CHAQUE PREMIER VENDREDI DU MOIS, BREF, J'ETAIS CROYANT ET PRATIQUANT. MAIS TOUT A CHANGE PENDANT MES ETUDES SECONDAIRES. AU LYCEE, JE LUS ENTRE AUTRES TEXTES DE PHILOSOPHIE QUI ETAIENT AU PROGRAMME, LE "DISCOURS DE LA METHODE" DE DESCARTES ET JE FUS FRAPPE PAR LA PHRASE QUE NOUS CONNAISSONS BIEN "JE PENSE, DONC JE SUIS." LE"JE"DEVINTAINSI LA BASE DE L'EXISTENCE HUMAINE, LE SIEGE AUTONOME DE LA PENSEE.

"Descartes n'a cependant jamais renié la foi du Dieu transcendant"

C'EST VRAI, MAIS IL AVAIT JETE LE FONDEMENT D'UNE VISION COMPLETEMENT DIFFERENTE. J'EMPRUNTAI CE PARCOURS ET, CORROBORE PAR D'AUTRES LECTURES, PARVINS DANS LES CONTREES OU JE ME TROUVE AUJOURD'HUI.
"Cependant, si j'ai bien compris, vous êtes non-croyant mais pas anticlérical. Ce sont deux choses bien différentes."

C'EST VRAI, JE NE SUIS PAS ANTICLERICAL, MAIS JE LEDEVIENS QUAND JE RENCONTRE UN TENANT DU CLERICALISME.
Il me sourit et me répond :"Cela m'arrive aussi, lorsque j'en ai un devant moi et je deviens soudain anticlérical. Le cléricalisme ne devrait rien avoir a' faire avec le christianisme. Saint Paul fut le premier a' s'adresser aux Gentils, aux païens, aux croyants d'autres religions ; il fut le premier a' nous enseigner cela."

PUIS-JE VOUS DEMANDER, VOTRE SAINTETE, QUELS SONT LES SAINTS QUE VOUS RESSENTEZ COMME LES PLUS PROCHES DE VOTRE AME, CEUX SUR LESQUELS S'EST FORMEE VOTRE EXPERIENCE RELIGIEUSE ?

"Saint-Paul est celui qui a précisé les fondements de notre religion et de notre crédo. Sans lui, nous ne saurions être des chrétiens conscients. Il a traduit la prédication du Christ en une structure doctrinaire qui, même après les mises a' jour successives des penseurs, théologiens et pasteurs d'âmes, a résisté et résiste toujours, depuis deux mille ans. Et puis Augustin, Benoît et Thomas et Ignace. Et naturellement François. AI-je besoin d'expliquer pourquoi ? 

François   -  qu'il me soit permis d'appeler ainsi le Pape puisque lui-même semble nous y inviter, par sa façon de parler, de sourire, par ses exclamations de surprise ou d'assentiment  -  me regarde comme pour m'encourager a' poser enfin des questions plus audacieuses et embarrassantes pour celui qui dirige l'Église. De sorte que je l'interroge :  DE PAUL, VOUS AVEZ EXPLIQUE L'IMPORTANCE ET LE ROLE, MAIS DE TOUS LES SAINTS QUE VOUS AVEZ NOMMES, J'AIMERAIS CONNAITRE CELUI QUI EST LE PLUS PROCHE DE VOTRE AME ?
"Vous me demandez un classement mais les classements sont faciles a' faire si l'on parle de sport ou d'affaires similaires. Je pourrais tout au plus vous énumérer les meilleurs footballers argentins. Mais pour les Saints...."

VOUS CONNAISSEZ LE PROVERBE "SCHERZA COI FANTI MA LASCIA STARE I SANTI" QUI INVITE A' NE PAS PLAISANTER SUR DES CHOSES SERIEUSES ? 
"Justement. Je ne veux toutefois éluder votre question, car vous ne m'avez pas demandé un classement sur leur importance culturelle et religieuse, mais sur la proximité avec mon âme. Alors, je dis : Augustin et François."


PAS IGNACE, QUI EST LE FONDATEUR DE L'ORDRE AUQUEL VOUS APPARTENEZ?
"Ignace, pour des raisons évidentes, est celui que je connais le mieux. Il a fondé notre Ordre. Je vous rappelle que Carlo Maria Martini, que vous et moi apprécions beaucoup,  en provenait lui aussi. Les jésuites ont été et demeurent le levain  -  pas le seul, mais sans doute le plus efficace  -  de la catholicité : culture, enseignement, témoignage missionnaire, fidélité au Saint-Pontife. Mais Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, était aussi un réformateur et un mystique. Surtout un mystique."

ET  VOUS PENSEZ QUE LES MYSTIQUES ONT JOUE UN ROLE IMPORTANT POUR L'ÉGLISE ?
"Un rôle fondamental. Une religion sans mystiques et une philosophie."

AVEZ-VOUS UNE VOCATION MYSTIQUE ?
"Quel est votre avis sur la question."

IL ME SEMBLE QUE NON.
"Et vous avez probablement raison. J'adore les mystiques ; Saint François lui-même, dans bien des aspects de sa vie, en fut un mais je ne crois pas avoir personnellement cette vocation. Encore faut-il s'entendre sur la signification profonde du terme. Le mystique réussit à se dévêtir du faire, des faits, des objectifs et même de la pastorale missionnaire pour s'élever, jusqu'à atteindre la communion avec les Béatitudes. De brefs moments qui cependant remplissent toute une vie."

CELA VOUS EST-IL JAMAIS ARRIVE ?
"Rarement. Par exemple, quand le Conclave m'a élu Pape. Avant d'accepter, je demandai la permission de me retirer quelques minutes dans la pièce adjacente àcelle du balcon qui donne sur la place. Ma tête était totalement vide et j'étais envahi par l'angoisse. Pour la dissiper et me détendre, je fermai les yeux et je demeurai sans aucune pensée, pas même celle de refuser la charge, comme le permettrait la procédure liturgique. A un certain moment, une grande lumière m'envahit, qui dura un bref instant, mais me parut infiniment long. Puis la lumière disparut et je me levai d'un bond pour me diriger vers la pièce où m'attendaient les cardinaux et la table sur laquelle reposait l'acte d'acceptation. J'y apposai ma signature, le cardinal camerlingue le contresigna, puis nous sortîmes et l''Habemus Papam' fut prononcé."



NOUS DEMEURAMES UN PEU EN SILENCE, PUIS JE DIS : NOUS PARLIONS DES SAINTS QUI VOUS SONT PROCHES ET NOUS EN ETIONS RESTES A AUGUSTIN. VOULEZ VOUS ME DIRE POURQUOI VOUS LE SENTEZ TRES PROCHE DE VOUS? 
"Pour mon prédécesseur aussi, Saint Augustin est un point de référence. Ce saint, dont la vie a été marquée par de nombreuses vicissitudes, a modifié plusieurs fois sa position doctrinaire. Il a prononcé des paroles très dures a' l'égard des juifs, que je n'ai jamais approuvées. Il a écrit de nombreux livres et l'œuvre qui me semble la plus révélatrice de son intimité intellectuelle et spirituelle ce sont les 'Confessions', qui contiennent aussi des manifestations de mysticisme mais, contrairement a' ce que d'aucuns soutiennent, il n'est pas du tout l'héritier de Paul. Il voit l'Église et la foi de manière profondément différente de celui-ci, peut-être aussi parce que quatre siècles se sont écoulés entre l'un et l'autre."

QUELLE EST CETTE DIFFERENCE, VOTRE SAINTETE? 


"Elle tient pour moi a' deux aspects, qui sont essentiels. Augustin se sent impuissant face a' l'immensité de Dieu et aux devoirs qui incombent au chrétien et a' l'Évêque qu'il est. Il ne le fut absolument pas dans les faits, et pourtant il estimait en toute situation être au-dessous de ce qu'il voulait ou devait faire. Et puis la grâce dispensée par le Seigneur comme élément fondateur de la foi. De la vie. Du sens de la vie. Celui qui n'est pas touché par la grâce aura beau être sans peur et sans reproche, comme on dit, il ne sera jamais comme une personne touchée par la grâce. Telle est l'intuition d'Augustin."

VOUS SENTEZ-VOUS TOUCHE PAR LA GRACE ?
"Cela, personne ne peut le savoir. La grâce ne fait pas partie de la conscience ; elle est la quantité de lumière que nous avons dans l'âme, elle n'est pas faite de sagesse, ni de raison. Vous-même, totalement a' votre insu, pourriez être touché par la grâce."

SANS LA FOI ? MOI, UN NON-CROYANT ?
"La grâce intéresse l'âme."

JE NE CROIS PAS DANS L'AME. 
"Vous n'y croyez pas mais vous en avez une."

VOTRE SAINTETE, NOUS AVIONS DIT QUE VOUS N'AVIEZ GUERE L'INTENTION DE ME CONVERTIR, D'AILLEURS JE CROIS QUE VOUS N'Y ARRIVERIEZ PAS. 
"Cela, personne ne peut le savoir  mais il est vrai, en tout cas, je n'en ai pas l'intention."

ET FRANÇOIS?
"Il est grand parce qu'il est tout à la fois. Homme qui veut faire, qui veut construire, qui fonde un Ordre est sa règle, qui est itinérant et missionnaire, qui est poète et prophète, qui est un mystique. Il a constaté le mal sur lui-même et il en est sorti, il aime la nature, les animaux, le brin d'herbe dans le pré, les oiseaux qui volent dans le ciel, mais surtout, il aime les personnes, les enfants, les vieillards, les femmes. Il est l'exemple le plus lumineux de l'agapé dont nous parlions tout a' l'heure."

VOUS AVEZ RAISON, VOTRE SAINTETE, LA DESCRIPTION EST PARFAITE. MAIS POURQUOI AUCUN DE VOS PREDECESSEURS N'A-T-IL JAMAIS CHOISI CE NOM ? ET EN TOUTE PROBABILITE, SELON MOI, AUCUN DE VOS SUCCESSEURS ? 
"Sur ce dernier point, ne préjugeons pas de l'avenir. C'est vrai, avant moi, personne ne l'avait choisi. Nous touchons ici au cœur du problème. Vous voulez boire quelque chose ?"  

MERCI, PEUT-ETRE UN VERRE D'EAU.

Il se lève, ouvre la porte et prie un collaborateur qui se trouve à l'entrée d'apporter deux verres d'eau. Il me demande si je souhaite boire un café. Je réponds par la négative. La carafe d'eau arrive. A la fin de notre conversation, mon verre sera vide, mais il n'aura pas touché au sien. Il s'éclaircit la voix et poursuit. 

"François voulait un ordre mendiant qui fût aussi itinérant. Des missionnaires àla recherche d'occasions pour rencontrer, écouter, dialoguer, aider, répandre la foi et l'amour. Surtout l'amour. Il avait ce rêve d'une Église pauvre, qui aurait soin des gens, qui recevrait des aides matérielles et les utiliserait pour soutenir les autres, sans se soucier d'elle même. Huit cents ans se sont écoulés depuis et les temps ont changé, mais l'idéal d'une Église missionnaire et pauvre reste plus que fondée. C'est bien l'Église qu'ont prêchée Jésus et ses disciples."


VOUS LES CHRETIENS, ETES DEVENUS UNE MINORITE. MEME EN ITALIE, CE PAYS DESIGNE COMME  LE 'JARDIN DU PAPE', LES CATHOLIQUES PRATIQUANTS COMPTENT POUR 8 A' 15 POUR CENT DE LA POPULATION, D'APRES LES SONDAGES, ET LES CATHOLIQUES QUI SE DECLARENT TELS MAIS NE PRATIQUENT PAS REPRESENTENT A' PEINE 20 POUR CENT. IL Y A UN MILLIARD DE CATHOLIQUES ET PLUS DANS LE MONDE ET, AVEC LES AUTRES ÉGLISES CHRETIENNES, VOUS DEPASSEZ LE MILLIARD ET DEMI, MAIS LA PLANETE EST PEUPLEE DE 6  -  7 MILLIARDS DE PERSONNES. VOUS ETES NOMBREUX, CERTES, PARTICULIEREMENT EN AFRIQUE ET EN AMERIQUE LATINE, MAIS NEANMOINS EN MINORITE. 

"Nous l'avons toujours été, mais le thème d'aujourd'hui est autre. Personnellement, je pense qu'être une minorité est même une force. Nous devons être un levain de vie et d'amour et le levain est une quantité infiniment plus petite que la masse de fruits, de fleurs et d'arbres qui naissent de ce levain. Il me semble avoir déjà dit au début de nos propos que notre objectif n'est pas le prosélytisme mais l'écoute des besoins, des vœux, des illusions perdues, du désespoir, de l'espérance. Nous devons rendre espoir aux jeunes, aider les vieux, nous tourner vers l'avenir, répandre l'amour. Pauvres parmi les pauvres. Nous devons ouvrir la porte aux exclus et prêcher la paix. Le Concile Vatican II, inspiré par le Pape Jean et par Paul VI, a décidé de regarder l'avenir dans un esprit moderne et de s'ouvrir a' la culture moderne. Les pères conciliaires savaient que cette ouverture a' la culture moderne était synonyme d'œcuménismereligieux et de dialogue avec les non-croyants. Après eux, on fit bien peu dans cette direction. J'ai l'humilité et l'ambition de vouloir le faire."

D'AUTANT QUE  -  ME PERMETTRAI-JE D'AJOUTER  -  LA SOCIETE MODERNE, PARTOUT DANS LE MONDE,  TRAVERSE EN CE MOMENT UNE CRISE PROFONDE QUI TOUCHE L'ECONOMIE, CERTES, MAIS AUSSI LA SPHERE SOCIALE ET SPIRITUELLE. AU DEBUT DE NOTRE RENCONTRE, VOUS AVEZ DECRIT UNE GENERATION ECRASEE PAR LE PRESENT. NOUS AUSSI, NON-CROYANTS NOUS RESSENTONS CETTE SOUFFRANCE PRESQUE ANTHROPOLOGIQUE. POUR CELA, NOUS VOULONS DIALOGUER AVEC LES CROYANTS ET AVEC LEUR REPRESENTANT LE MEILLEUR. 
" Je ne sais si je suis le meilleur de ses représentants, mais la Providence m'a placé a' la tête de l'Église et du Diocèse de Pierre. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour remplir le mandat qui m'a été confié."

JESUS, VOUS L'AVEZ RAPPELE, A DIT ; AIME TON PROCHAIN COMME TOI-MEME. PENSEZ-VOUS QUE CE PRECEPTE SOIT DEVENU REALITE ? 
"Hélas, non. L'égoïsme a augmenté et l'amour envers les autres a diminué."

C'EST DONC L'OBJECTIF QUI NOUS REUNIT : ATTEINDRE AU MOINS LA MEME COURBE D'INTENSITE POUR CES DEUX VERSANTS DE L'AMOUR. VOTRE ÉGLISE EST-ELLE PREPAREE ET EQUIPEE POUR ACCOMPLIR CETTE TACHE?
"Comment voyez-vous la chose ?".

JE PENSE QUE L'AMOUR POUR LE POUVOIR TEMPOREL EST ENCORE PLUS FORT ENTRE LES MURS DU VATICAN ET DANS LA STRUCTURE INSTITUTIONNELLE DE TOUTE L'ÉGLISE. JE PENSE QUE L'INSTITUTION PREDOMINE SUR L'ÉGLISE PAUVRE ET MISSIONNAIRE QUE VOUS APPELEZ DE VOS VŒUX.
"Effectivement, il en est ainsi et, dans ce domaine, il n'y a pas de miracle. Je vous rappelle que François lui-même, à son époque, dut négocier longuement avec la hiérarchie romaine et avec le Pape pour faire reconnaître la règle de son Ordre. Finalement, il obtint gain de cause au prix de vastes compromis."  

DEVREZ-VOUS SUIVRE LA MEME VOIE?
"Je ne suis pas François d'Assise et je n'ai ni sa force ni sa sainteté. Mais je suis l'Évêque de Rome et le Pape du monde catholique. J'ai décidé comme première chose de nommer un groupe de huit cardinaux pour former mon conseil. Pas de courtisans, mais des personnalités sages et animées des mêmes sentiments que les miens. C'est l'amorce d'une Église qui ne fonctionne pas seulement selon une hiérarchie verticale, mais aussi horizontalement. Quand le Cardinal Martini en parlait en mettant l'accent sur les Conciles et les Synodes, il savait pertinemment combien ce chemin était long et difficile a' parcourir. Avec prudence, mais fermeté et ténacité."

ET LA POLITIQUE ?
"Pourquoi posez-vous la question ? Je vous ai déjà dit que l'Église ne s'occupera pas de politique."

CEPENDANT, IL Y A QUELQUES JOURS, VOUS AVEZ ADRESSE UN APPEL POUR INVITER LES CATHOLIQUES A' S'ENGAGER AU PLAN CIVIL ET POLITIQUE.
"Je ne me suis pas adressé uniquement aux catholiques mais à tous les hommes de bonne volonté. J'ai dit que la politique est la première des activités civiles et qu'elle a son propre champ d'action, qui n'est pas celui de la religion. Les institutions politiques sont laïques par définition et opèrent dans des domaines indépendants. Mes prédécesseurs, depuis déjà de nombreuses années, n'ont cessé de le dire, chacun a' sa manière. Je crois que les catholiques engagés dans la politique portent en eux les valeurs de la religion avec toute la maturité de conscience et les compétences nécessaires pour les mettre en œuvre. L'Église ne franchira jamais les limites de sa tâche, qui est d'exprimer et de communiquer ses valeurs  -  du moins tant que j'y serai."

MAIS L'ÉGLISE N'A PAS TOUJOURS AGI AINSI.
"En réalité, presque jamais. Très souvent l'Église en tant qu'institution a été dominée par l'attachement au pouvoir temporel et de nombreux représentants et hautes personnalités catholiques voient encore les choses ainsi. A mon tour, maintenant, de vous poser une question : vous, laïc, qui ne croyez pas en Dieu, en quoi croyez-vous ? Vous êtes un écrivain et un penseur. Vous croyez sûrement en quelque chose, vous avez sûrement des valeurs dominantes. Ne me répondez pas par des mots comme honnêteté, recherche, vision du bien commun, qui sont autant de principes et de valeurs essentiels. Non ce n'est pas le sens de ma question. Je vous demande ce que vous pensez de l'essence du monde, ou plutôt, de l'univers. Vous vous êtes sans doute demandé, comme tout le monde, qui nous sommes, d'où nous venons, où nous allons. Un enfant se pose déjà ces questions. Et vous ?"

JE VOUS SUIS RECONNAISSANT DE M'AVOIR POSE LA QUESTION. VOICI MA REPONSE : JE CROIS DANS L'ÊTRE, C'EST-A-DIRE LE TISSU D'OU JAILLISSENT LES FORMES, LES ENTITES. 
"Et moi, je crois en Dieu. Pas dans un Dieu catholique, car il n'existe pas de Dieu catholique, il existe un Dieu. Et je crois en Jésus Christ, son incarnation. Jésus est mon maître et mon pasteur, mais Dieu, le Père, Abbà, est la lumière et le Créateur. Tel est mon Être. Dites-moi, sommes-nous si éloignés l'un de l'autre ?"



NOUS SOMMES ELOIGNES DANS LES PENSEES, MAIS SEMBLABLES EN TANT QUE PERSONNES, ANIMEES INCONSCIEMMENT DE NOS INSTINCTS QUI SE TRANSFORMENT EN PULSIONS, EN SENTIMENTS, EN VOLONTE, EN PENSEE ET EN RAISON. EN CELA, NOUS SOMMES SEMBLABLES.
"Mais ce que vous appelez l'Être, pouvez vous me dire comment vous le définissez en pensée?" 

L'ÊTRE EST UN TISSU D'ENERGIE. ÉNERGIE CHAOTIQUE MAIS INDESTRUCTIBLE ET DANS UN ETAT DE CHAOS PERPETUEL. DE CETTE ENERGIE EMERGENT LES FORMES QUAND L'ENERGIE ARRIVE AU POINT D'EXPLOSION. LES FORMES ONT LEURS PROPRES LOIS, LEURS CHAMPS MAGNETIQUES, LEURS ELEMENTS CHIMIQUES, QUI SE COMBINENT DE MANIERE ALEATOIRE, EVOLUENT ET ENFIN S'ETEIGNENT MAIS LEUR ENERGIE NE DISPARAIT PAS. L'HOMME EST PROBABLEMENT LE SEUL ANIMAL DOUE D'UNE PENSEE, DU MOINS SUR NOTRE PLANETE ET DANS NOTRE SYSTEME SOLAIRE. J'AI DIT QU'IL EST ANIME D'INSTINCTS ET DE DESIRS MAIS J'AJOUTE QU'IL PORTE EN LUI UNE RESONNANCE, UN ECHO, UNE VOCATION DE CHAOS. 
"Bien. Je ne vous invitais pas à résumer votre philosophie et ce que vous m'avez dit me suffit. J'observe pour ma part que Dieu est lumière qui illumine les ténèbres même s'il ne les dissipe pas, et qu'une étincelle de cette lumière divine est au-dedans de chacun d'entre nous. Dans la lettre que je vous ai écrite, je me souviens vous avoir dit que notre espèce, comme d'autres, s'éteindra mais la lumière de Dieu, elle, ne s'éteindra pas, qui finalement envahira toutes les âmes et alors tout sera dans tous."

OUI, JE M'EN SOUVIENS TRES BIEN ; VOUS AVEZ ECRIT"TOUTE LA LUMIERE SERA DANS TOUTES LES AMES"CE QUI  -  SI JE PUIS ME PERMETTRE  -  DONNE DAVANTAGE L'IDEE DE L'IMMANENCE QUE DE LA TRANSCENDANCE.
"La transcendance demeure parce que cette lumière, toute la lumière qui est dans tous, transcende l'univers et les espèces qui l'habitent durant cette phase. Mais revenons au présent. Nous avons franchi un pas dans notre dialogue. Nous avons constaté que dans la société et dans le monde où nous vivons, l'égoïsme s'est développé beaucoup plus que l'amour pour les autres et que les hommes de bonne volonté, chacun avec sa force et ses compétences, doivent opérer pour que l'amour envers les autres augmente jusqu'à égaler, voire dépasser l'amour envers soi-même."

ICI, LA POLITIQUE ENTRE EN JEU.
"Sans aucun doute. Personnellement, je pense que ce que l'on désigne par 'libéralisme sauvage ne fait que rendre plus forts les forts tandis qu'il affaiblit les faibles et aggrave l'exclusion. Il faut une grande liberté, une absence totale de discrimination, pas de démagogie et beaucoup d'amour. Il faut des règles de comportement et aussi, au besoin, des interventions directes de l'État, pour corriger les disparités les plus intolérables."

VOTRE SAINTETE, VOUS ETES CERTAINEMENT UN HOMME DE FOI, TOUCHE PAR LA GRACE, ANIME DE LA VOLONTE DE RELANCER UNE ÉGLISE PASTORALE, MISSIONNAIRE, REGENEREE ET NON ATTACHEE AU POUVOIR TEMPOREL. MAIS A BIEN VOUS ECOUTER ET POUR AUTANT QUE JE PUISSE COMPRENDRE, VOUS ETES ET VOUS SEREZ UN PAPE REVOLUTIONNAIRE. POUR MOITIE JESUITE ET POUR MOITIE DISCIPLE DE FRANÇOIS, UN ALLIAGE QUI NE S'ETAIT PEUT-ETRE JAMAIS VU. ET PUIS, VOUS AIMEZ "I PROMESSI SPOSI"  DE MANZONI, HOLDERLIN, LEOPARDI ET SURTOUT DOSTOEVSKIJ, LE FILM"LA STRADA"ET"PROVA D'ORCHESTRA"DE FELLINI,"ROMA CITTA APERTA"DE ROSSELLINI ET ENCORE LES FILMS D'ALDO FABRIZI.
"Ces films me plaisent car je les regardais avec mes parents, lorsque j'étais enfant."

VOILA. PUIS-JE VOUS SUGGERER DE VOIR DEUX FILMS SORTIS DEPUIS PEU ?"VIVA LA LIBERTA"ET LE FILM D'ETTORE SCOLA SUR FELLINI. JE SUIS CERTAIN QU'ILS VOUS PLAIRONT. À PROPOS DU POUVOIR, LUI DIS-JE, SAVEZ-VOUS QU'A VINGT ANS, J'AI FAIT UN MOIS ET DEMIE D'EXERCICES SPIRITUELS CHEZ LES JESUITES ? LES NAZIS OCCUPAIENT ROME ET J'AVAIS FUI LA CONSCRIPTION. NOUS ETIONS PASSIBLES DE LA PEINE DE MORT. LES JESUITES NOUS ACCUEILLIRENT A' LA CONDITION QUE NOUS AURIONS SUIVI LES EXERCICES SPIRITUELS PENDANT TOUTE LA DUREE DE NOTRE SEJOUR CHEZ EUX. AINSI FUT FAIT.

"Mais il est impossible de résister à un mois et demie d'exercices spirituels", s'exclame-t-il stupéfait et amusé. 

Je lui raconterai la suite la prochaine fois. Nous nous saluons par une accolade. Nous franchissons le court escalier qui mène vers le portail. Je pris le Pape de ne pas m'accompagner mais il l'exclut d'un geste. "Nous parlerons aussi du rôle des femmes dans l'Église. Je vous rappelle que l'Église est un mot féminin."

Et Nous Parlerons Aussi, Si Vous Le Voulez Bien, De Pascal. J'aimerais Connaître Votre Pensée Sur Cette Grande Ame.
"Transmettez a' tous les membres de votre famille ma bénédiction et demandez-leur de prier pour moi. Quant a' vous, pensez a' moi souvent."

Nous nous serrons la main et il reste debout, les deux doigts levés en signe de bénédiction. Je le salue a' travers la vitre. Le Pape François, c'est tout cela. Si l'Église devient un jour ainsi qu'il la conçoit et qu'il la souhaite, une époque sera décidément révolue.

Traduzione di Isabelle Marbot-Bianchini

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