samedi 26 octobre 2013

Trullemans, Vande Walle, Willemarck: Dérapages racistes, vraiment?


ENTRETIEN > ANNICK HOVINE La Libre


Un météorologue, un entraîneur de foot, des commentateurs sportifs et un grand patron ont, coup sur coup, provoqué le buzz par des propos qualifiés très vite de racistes. L’affaire Trullemans a donné le coup d’envoi, puis il y a eu le tweet de Philippe Vande Walle, avant les commentaires du duo Serge Vermeiren-Stéphane Pauwels, et enfin la récente sortie de Thierry Willemarck, patron des patrons bruxellois. Que pense-t-on de cette agitation au Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme ? Patrick Charlier, directeur adjoint, nous livre ses réflexions.

COMMENT EXPLIQUER CES SORTIES ET LES REACTIONS IMMEDIATES QU’ELLES SUSCITENT ?

Je pense que ce sont des prises de position publiques comparables. Il y a des interprétations qui sont faites de ces propos, qui sont qualifiés de racistes, parce que certaines personnes, certains groupes, certaines communautés se sentent stigmatisés. La plupart du temps, les personnalités qui font ce type de déclarations ne connaissent pas suffisamment les questions qu’ils abordent. Que ce soit celles liées à l’intégration, à la naturalisation et à l’acquisition de la nationalité, à la stigmatisation des jeunes Maghrébins. Peut-être avec de bonnes intentions, peut-être avec de moins bonnes, on heurte, on choque des personnes. Et alors ça s’enflamme et tout de suite on est taxé de racistes. Cela pose question.

MAIS EST-CE DU RACISME, OUI OU NON ?

Il convient de faire la distinction entre le racisme au sens de la loi, qui est interdit, puni, sanctionné, et un racisme plus ordinaire qui ne tombe pas sous le coup de la loi. Pour être clair, selon l’analyse du Centre, aucun de ces propos ne tombe sous le coup de la loi. Ce n’est pas de l’incitation à la haine. Certainement pas.

DANS AUCUN DE CES CAS ?

Non. Très clairement, le Centre aurait porté plainte. Dans le cas de LucTrullemans, par exemple, les premières explications qu’il a données aux propos qu’il a tenus mettaient les choses dans un certain contexte. Les conditions juridiques d’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination n’étaient pas réunies. Ce n’est pas pour ça que ce qu’il a dit était moralement acceptable.

CES DECLARATIONS NE DEVAIENT DONC PAS ETRE SANCTIONNEES ?

C’est le sens du deuxième message que je veux faire passer : QUELQU’UN QUI TIENT DE TELS PROPOS DOIT EN ETRE RESPONSABLE. Pas nécessairement devant la justice, mais il doit en répondre devant les médias, son employeur, ses pairs, les personnes, groupes ou communautés dont il parle et qui réagissent. Là, on constate parfois qu’il y a une courbe rentrante. On dit qu’on a été mal compris, que ce n’était pas ça qu’on a voulu dire, qu’on s’excuse…

SI CE N’EST PAS DU RACISME, C’EST QUOI ?

Ces propos traduisent une forme de stéréotypes ou de préjugés. On en a tous : c’est inhérent à la nature humaine. Et on a des préjugés à caractère raciste. Un exemple ? Quelqu’un de couleur est nécessairement un étranger. On se dit : s’il réussit, c’est que waw !, il est bien intégré. Alors que c’est peut-être quelqu’un qui est né, qui a grandi, qui a toujours vécu ici et qui est Belge comme n’importe quel autre Belge. Les propos qui ont été tenus reflètent ces préjugés à caractère raciste. C’est en ce sens qu’une réaction en forme de condamnation morale peut être faite. C’est en ce sens qu’il faut être prudent. Sinon on véhicule une image qui ne correspond pas à la réalité et cela peut nuire à certaines personnes ou à certains groupes de personnes. Et on risque, à un certain moment, de passer du préjugé à la discrimination ou, plus gravement, au racisme et à la violence. Ce n’est certainement pas le cas pour ceux qui ont fait les déclarations dont on parle, mais elles sont malheureuses et imprudentes. Ces propos révèlent une forme d’amalgame, de généralisation, de catégorisation, et, dans les propos de Thierry Willemarck, la stigmatisation volontaire d’un groupe de population.

PEUT-ON ENCORE TOUT DIRE, PEUT-ON ENCORE S’EXPRIMER EN DEHORS DU “POLITIQUEMENT CORRECT” ?

Bien sûr. On peut évidemment avoir des opinions divergentes sur les questions du “vivre ensemble” entre personnes de religions, d’origines, de cultures différentes. On peut exprimer des avis divergents sur la manière dont les choses se passent. Ce sont des questions de société dont on doit débattre : pas de tabous, pas question de refuser la liberté d’expression sur des sujets comme l’absentéisme scolaire, l’intégration, l’acquisition de la nationalité, etc. Mais la question qui se pose, c’est : en quoi les déclarations qu’on a entendues font-elles avancer le débat ? Ce que je trouve dommage, c’est que tout cela nuit au véritable débat qui mérite d’être tenu sur ces importantes questions de société.

QUELLES QUESTIONS FAUT-IL POSER, EN PARTICULIER ?

L’intégration, c’est quoi ? Les politiques d’intégration réussissent-elles ou pas ? Est-ce que c’est facile ou pas de devenir Belge aujourd’hui après la réforme du code de la nationalité ? Quel est le sens de la naturalisation : est-ce une aide à l’intégration ou une condition ? Peut-être que ces incidents à répétition mettent en lumière la nécessité d’aller plus loin dans le débat et la discussion. Mais les personnes publiques qui se sont exprimées n’ont pas forcément voulu ouvrir ces questions-là. Elles l’ont fait de manière incidente.

ET CE N’ETAIT PAS FORCEMENT MAL INTENTIONNE.

Mais non. Prenons l’exemple de Stéphane Pauwels. Il a une émission sur Bel-RTL, “100 % Steph”, le dimanche soir de 18h30 à 20h. Pour la dernière de la saison, fin juin, alors qu’il n’y avait plus d’actualité journalistique, il a choisi, volontairement et de manière très courageuse, d’aborder la question du racisme dans le football. C’était un choix individuel et il avait invité toute une série de personnes autour de la table. Cela montre que c’est un sujet auquel il est sensible et engagé. En ce sens, on ne peut pas du tout imaginer qu’il a une quelconque intention de stigmatiser qui que ce soit. Mais la manière dont il s’est exprimé est malheureuse et maladroite. Cela ne justifie pas de disqualifier la personne et de la traiter de raciste.


 

CLMMENTAIRE DE DIVERCITY

ON EST TOUJOURS LE RACISTE DE QUELQU'UN


Tout ceci me fait songer au judo où tout l'art consiste à déstabiliser l'adversaire à l'aide de sa propre force selon le principe: minimum d'effort, maximum d'efficacité.

Il y a divers niveaux de discours, divers forums d'expression. Il y a le registre de la totale impunité: celui du café du commerce, des forums internautiques, des dîners en ville, celui du conducteur exaspéré dans la file ou bloqué par un déchargement, par un conducteur de couleur.

 Il est redoutable de se tromper de registre de communication quand on est un homme ou une femme qui exerce des responsabilités au plan médiatique. En effet dans les medias règne, à tort ou a raison, la dictature puritaine du médiatiquement correct.  A raison, selon nous. L'extrême droite est la seule à l'ignorer, délibérément.  On voit ce que cela donne! Une règle de civilité urbaine toute simple veut qu'on ne stigmatise personne dans l'espace public et surtout médiatique, en fonction de son origine, de son identité, de sa culture, de sa religion. Il est bon qu'il en soit ainsi.

Il y a donc deux niveaux de discoursle médiatiquement correct qui participe de la vie publique autrement dit du politique (donc du politiquement correct) et l'autre, lmédiatiquement incorrect qui, dans toutes les autres sphères, jouit d'une totale impunité.  La grande majorité des gens ont appris à jongler avec ce double registre. Ce n'est pas nouveau. C'est déjà le thème du misanthrope de MolièreAlceste, qui entend pratiquer le parler vrai, s'insurge contre le socialement correct des petits marquis et autres gens courtois (obéissant au codes stricts en usage à la cour)!

Ce qui est très neuf, en revanche, c'est la libre expression sur internet. Et c'est là que beaucoup d'hommes et de femmes publics (je n'ai pas écrit filles publiques, gare à la stigmatisation!) se laissent piéger comme des lapins pris dans les phares des voitures, comme des papillons qui se brûlent aux lampes allumées.

Il arrive que même un briscard de la communication comme Tariq Ramadan soit surpris en flagrant délit de double langage.

L'exemple Trullemans est très parlant à cet égard.

Trullemans n'est sans doute pas plus, ni moins raciste que la plupart de ses fans téléspectateurs, seulement, exaspéré par le comportement hostile et franchement débile de deux ou trois voyous  d'origine maghrébine il s'est "lâché" sur internet et donc il fut aussitôt "lynché" sur les medias sociaux et ensuite dans l'ensemble des media. C'est la règle: il l'a transgressée et le voilà qu'il persiste et signe et se retrouve dans le camp de Modrikamen et de De Wever où sans doute il ne souhaitait pas échouer.  Trullemans est le raciste malgré lui, pour pasticher un autre titre célèbre de Molière.

En France, le FN pour ne pas tomber dans ce type de piège évite au maximum de pêcher contre le médiatiquement correct, afin de polir pour la lisser son image de respectabilité politique, en vue de passer pour respectable, comme n'importe quel autre parti démocratique.

"Quant à Stéphane Pauwels, "il a choisi, volontairement et de manière très courageuse, d’aborder la question du racisme dans le football mais la manière dont il s’est exprimé est malheureuse et maladroite. Cela ne justifie pas de disqualifier la personne et de la traiter de raciste."

On peut assurément "exprimer des avis divergents sur la manière dont les choses se passent. Ce sont des questions de société dont on doit débattre : pas de tabous, pas question de refuser la liberté d’expression sur des sujets comme l’absentéisme scolaire, l’intégration, l’acquisition de la nationalité, etc."

Pendant des millénaires et jusqu'il y a peu, on était prié de louer ceux de son camp, son roi, son seigneur, son évêque et de haïr publiquement et en privé l'ennemi héréditaire, le boche, le protestant , le juif,  le sarrasin.

Et voilà que le boche devient le plus proche allié et que le juif est devenu mon collègue ou mon patron, que le sarrasin est devenu mon voisin... Pour la plupart cela pose problème. Pour quelques-uns, qu'on appellera les cosmopolites, cela n'en pose aucun et c'est même extrêmement stimulant.


Et c'est ici bien sûr, que se situe la démarche, que dis-je, le défi interculturel. Il consiste, sans renoncer à son identité personnelle et à ses convictions, de respecter celle ou celui qui en professe d'autres, de dialoguer avec elle avec elle avec lui dans le respect et un esprit de solidarité et une volonté d'échange qui favorise le vivre ensemble et renforce la cohésion sociale.

Il importe, bien entendu que l'"autre" soit disposé à adapter la même posture, ce qui n'est pas souvent le cas. Oui, l'interculturel est une démarche volontariste.

MG

 

 

 

 

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