samedi 16 novembre 2013

« Wadjda » akbar!


♥♥ Par Sophie Grassin Nouvel Obs

 


Combat d'une petite fille contre le fondamentalisme religieux en Arabie Saoudite, ce premier film est admirable de maitrise et de courage.

 

Gros plan sur les pieds d’une chorale de gamines. Toutes sont chaussées de ballerines noires sauf une, Wadjda (WaadMohammed, naturel confondant), qui arbore… une paire de baskets. Du haut de ses 12 ans, l’insoumise mène sa vie comme elle l’entend : jeans, rock, jeux vidéo. Elle habite dans la banlieue de Riyad, royaume wahhabite où les filles font profil bas. Voile obligatoire, interdiction de jouer à la marelle ou de conduire une voiture. La petite aggrave encore son cas. Elle a décidé de s’acheter un vélo pour pouvoir faire la course avec son voisin Abdallah. Or les bicyclettes constituent une « menace pour la vertu » et tiennent, en principe, du privilège réservé aux hommes. Wadjda s’entête. Et s’inscrit au concours de récitation coranique de l’école dans l’espoir de décrocher le gros lot. C’est compter sans la directrice (un suppôt du régime).

 

« Wadjda » figure le premier long-métrage réalisé en Arabie saoudite, pays qui proscrit les projections publiques : aucune chance, donc, d’y voir le film autrement qu’en copies pirates ou sur les chaînes de télévision payantes. Sa réalisatrice – saine insolence – dénonce l’existence close et précaire des Saoudiennes (soumises à l’épée de Damoclès d’un second mariage, faute de fils), vitriole les tabous, cible le fondamentalisme religieux. A ce stade, le défi d’Haifaa Al Mansour s’annonce déjà considérable. « Wadjda », pourtant, n’épate pas seulement par l’audace de son sujet. Placement inné de la caméra, mise en scène précise, sens du montage, il marque aussi la naissance d’une cinéaste qui allie la sensibilité au courage. 


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« SA RÉALISATRICE VITRIOLE LES TABOUS »


Il arrive qu’on rate un film de tout premier ordre comme celui-ci.

Ce n’est pas grave, le Styx, ce lieu bruxellois nécessaire mais menacé, nous offre une seconde chance de le revoir pour cinq euro. Courrez-y, c’est la plus belle leçon d’interculturel que l’on puisse dispenser.    

Une internaute commente.

« Je sors de ce beau film, totalement bouleversée et en larmes. Un séjour dans un enfer réservé aux femmes et aux petites filles. Une volée de silhouettes frêles et noires qui entre dans une école si triste. Des scènes glaçantes, des successions d'humiliations quotidiennes, des signes permanents de soumission. Pourquoi restons-nous si silencieux(ses), nous avons montré que l'on pouvait faire quelque chose avec l'apartheid en Afrique du Sud… Pourquoi nous taisons-nous … »

Tout est dit sauf qu’en dehors de la lecture officielle, une autre lecture du Coran est permise et hautement souhaitable. Ce film est un plaidoyer contre l’intégrisme et pour le texte fondateur qui en sort grandi parce que compris non pas dans la littéralité mais dans l’esprit.  Il y avait dans la petite salle aux deux tiers vide, une jeune femme maghrébine non voilée avec ses deux filles adolescentes. Respect !

On retiendra : « Accessibilité de l'histoire et grâce de ses interprètes » « On est submergé par un flot d'informations, d'intuitions auquel on n'était pas préparé, » « un humour tranquille dans lequel on peut sans doute discerner une ironie rageuse »

N’hésitez pas  à y aller.

On espère que les profs de morale et des religions y enverront en masse leurs élèves où le projetteront en DVD pour échange avec la classe.

MG

 

"WADJDA" : DERRIÈRE L'HUMOUR, UNE IRONIE RAGEUSE

LE MONDE



Que peut-on attendre d'un film surgi du désert ? Cent sept ans après le premier long-métrage de l'histoire du cinéma (The Kelly Gang, réalisé en Australie), Wadjda arrive d'un pays, l'Arabie saoudite, qui n'avait jamais produit de film, pas plus qu'on ne les y regarde. C'est peut-être le seul endroit au monde où les galeries commerciales ne se terminent pas, à l'étage supérieur, par un multiplexe.

Que pouvait-on attendre en fait de premier film ? Une expérience brute ? Une vision distancée, produite par un exilé ? Une oeuvre de propagande à la gloire du régime ? Wadjdan'est rien de tout cela. Lors de sa première projection internationale, au Festival de Venise, en septembre 2012, le public a été saisi par la maîtrise du style, par la clarté du propos, par l'accessibilité de l'histoire et la grâce de ses interprètes, sans parler de celle de la réalisatrice, puisque c'est une femme qui place l'Arabie saoudite sur le planisphère du cinéma. Wadjda est une comédie teintée d'amertume, qui raconte le choc entre une petite fille rebelle, sur le point de devenir femme, et un ordre établi qui n'a pas prévu d'autre place pour elle que celle d'épouse et mère.

 

Si l'on en sort un peu étourdi, c'est qu'on vient d'être submergé par un flot d'informations, d'intuitions auquel on n'était pas préparé. Encore moins à ce que cette vision de la vie quotidienne d'une famille de Riyad se présente sous cette forme charmante, séduisante.

 

NORMALITÉ MODERNE

 

On découvre Wadjda (Waad Mohammed) à l'école dans un groupe de fillettes vêtues de longues robes noires, la tête découverte. Elles sont chaussées de souliers vernis, saufWadjda, qui est en baskets. Elle se heurte une première fois à l'institutrice. Sur le chemin entre l'école et la maison, son regard est attiré par une bicyclette, dont l'usage est interdit aux filles. Les efforts désespérés de la fillette pour en faire l'acquisition sont mis en scène avec un humour tranquille dans lequel on peut sans doute discerner une ironie rageuse.

Pour réunir l'argent nécessaire à l'achat du vélo, Wadjdadécide ainsi de participer à un concours de récitation et de commentaire du Coran, qu'elle prépare avec un sérieux déconcertant.

Parallèlement, on découvre la vie quotidienne de la mère de l'enfant (Reem Abdullah), qui affronte tant bien que mal l'annonce du second mariage de son époux. On voit aussi, en arrière-plan, une campagne électorale locale, la vie quotidienne des boutiquiers, des employés de la capitale saoudienne. L'absence de salles de cinéma en Arabie saoudite a eu au moins une conséquence heureuse pour la réalisatriceHaifaa Al-Mansour. Puisque son film ne sera jamais exploité, elle n'est pas contrainte à la gymnastique imposée à ses collègues iraniens, qui ne peuvent filmer les femmes tête nue, et doivent limiter les contacts entre hommes et femmes.

Wadjda montre l'intimité du foyer, le mélange entre les vestiges d'une vie dont on ne veut pas s'avouer qu'elle a disparu à jamais et la normalité moderne (télévision, consommation). Et, si l'existence même du film, sa réussite et le plaisir qu'il procure sont un sujet d'optimisme, Haifaa Al-Mansour mène son récit jusqu'au bout. Sa conclusion rappelle que l'optimisme est pour l'instant réservé aux observateurs, interdit aux femmes ou aux petites filles qui n'ont pas d'autre perspective que de passer le reste de leur existence dans ce royaume qui produit quelque 10 millions de barils de pétrole par jour et un film par siècle.

 

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