samedi 28 décembre 2013

Beaubourg réécrit toute l’histoire de l’art

GUY DUPLAT  la Libre




Ré-accrochage culotté au Centre Pompidou, à Paris, avec "Modernités plurielles" pour la période 1905-1970. Les immenses collections du musée sont revues selon de nouveaux critères, une nouvelle histoire de l’art, mettant en lumière les mouvements artistiques des autres continents, trop négligés.

Le Centre Pompidou a pris la bonne habitude de modifier de temps en temps son accrochage permanent sur l’Art moderne (1905-1970) afin de montrer, sur tout le cinquième étage, une tout autre histoire de l’art que la suite des chefs-d’œuvre ultra-connus et recherchés du public. Ce serait facile pour lui d’aligner les Picasso, Cézanne et autres Duchamp, et de raconter le XXe siècle selon les écoles "certifiées" d’avant-garde : abstraction, cubisme, dada, surréalisme, etc.

 

Mais ce serait le méconnaître car, comme le dit la commissaire Catherine Grenier, "l’histoire de l’art déployée sur les cimaises du musée n’est qu’une construction intellectuelle, un récit légitimé par l’institution". "Ne sont retenus en priorité que les artistes dont l’œuvre répond aux canons institués et qui participent à l’histoire collective par leur implication dans les mouvements modernistes." Les autres, pourtant célèbres à leur époque, furent jetés dans les poubelles de l’Histoire. Et elle parle d’une conception occidentale, "schématique, téléologique, autoréférentielle".

 

Une tout autre histoire de l’art du XXe siècle est possible. Le Centre Pompidou l’avait brillamment montré avec "Elles", en 2009, qui n’exposait que des artistes féminins, oubliés pour la plupart des accrochages précédents. Ce fut un parcours passionnant qui a changé la donne. Depuis lors, au Pompidou en tout cas, la part des artistes femmes a monté en flèche.

 

 

 

Les autres continents

 

Cette fois, le propos est encore plus ambitieux. Il s’agit de montrer que le grand mouvement de la modernité, occidental, linéaire, etc., est une vision tronquée et partisane, et qu’il y a eu tout au long du XXe siècle des mouvements artistiques novateurs intéressants en Amérique latine, aux Etats-Unis avant guerre, au Moyen-Orient, en Chine et même en Afrique noire dont on montre, au Pompidou, une première ébauche d’une histoire de l’Art moderne sur ce continent avec, par exemple, les grandes sculptures d’Aniedi Okon Akpan.

 

Il s’agit de montrer aussi que des mouvements nouveaux ont été injustement oubliés, surtout les "nouveaux réalismes", car ils n’entraient pas dans les canons d’une histoire de l’art linéaire et occidentale. Montrer, enfin, la place de l’architecture, de la photographie, des revues d’art, du design, dans ces "modernités plurielles". Cela nous vaut 1000 œuvres de 400 artistes (choisies parmi les 76000 œuvres des collections du musée), dans un très long parcours, souvent déroutant et intriguant, qui heurte nos idées reçues et nos conceptions du "beau" en Art moderne.

 

 

 

Déconstruction

 

Dans ce travail de "déconstruction" et de décolonisation, comme aurait dit Derrida, on y retrouve bien sûr les icônes bien connues de Picasso, Cézanne, Picabia, Arp, Kandinsky, Dix, Pollock et les autres. Mais elles deviennent minoritaires par rapport à des centaines d’œuvres d’artistes inconnus pour nous. C’est pourquoi le titre de l’accrochage parle de "modernités plurielles".

 

Dans cette vision, il n’est plus question de raconter les seuls maîtres et la seule influence des courants nés à Paris, Moscou ou New York, mais aussi d’analyser, dans un monde devenu multipolaire, les échanges, les transferts, les résistances.


UNIVERSALITÉ OU IDENTITÉ ?

Le parcours commence par deux œuvres fortes se faisant face, et exprimant deux visions du monde moderne : l’immense tableau d’Amédée Ozenfant, "Les quatre races" (1928), avec l’espoir d’un monde uni et d’une humanité réconciliée. Et, en face, le tableau terrifiant d’Ismaël de la Serna, "Europe" (1935), montrant une vision hallucinée et prophétique d’une humanité qui s’avance vers le désastre.

 

Le parcours chronologique est fait de multiples salles thématiques formant, chaque fois, une exposition : Primitivismes, Blaue Reiter, Futurisme, Modernités américaines, Leiris l’homme intégral, Kandinsky, Construire la révolution, jusqu’au Cinétisme et à la construction de la ville indienne.

 

Si on y retrouve Klee, Kandinsky, Picabia, jusqu’à Bacon, on met plutôt l’accent sur Wilfredo Lam et Natalia Gontcharova mais aussi, curieusement, sur le futuriste et "musicaliste" français Henry Valensi, ou sur les "naïfs" comme Maria Blanchard, Rosario de Velasco, Germaine van der Steen ou AristideCaillaud. Qui connaît des artistes femmes comme Suzanne Roger, Louise Janin,Behdjade Sadr ou Huguette Caland ?

 

Une place importante est donnée aux revues d’art et à ces "passeurs" que furent Michel Leiris et André Breton (dont on montre le bureau reconstitué). Toute une salle revient sur le mouvement "anthropophage" au Brésil où il s’agissait de "manger" l’art occidental pour en faire un art "indigène". L’Art déco y a une place spéciale, comme l’architecture moderne coloniale.

 

Certes, celui qui veut être initié à la "grande" histoire de l’Art moderne et ses chefs-d’œuvre sera dérouté par le parcours. Et il y a nombre de tableaux qui nous semblent de second choix, à notre œil peu habitué à les voir. Mais cet accrochage est bien stimulant pour nous faire comprendre que l’histoire de l’art n’est pas un arbre droit montant jusqu’à nous avec une avant-garde montrant le chemin, mais est plutôt un arbuste, touffu, avançant dans toutes les directions et dont on peut redécouvrir des branches qui furent jadis célébrées et fêtées, et, ensuite, oubliées au nom du discours dominant sur la modernité. Souvent, on eut l’impression que la nouveauté ne pouvait être qu’occidentale ou soviétique, oubliant qu’ailleurs des mouvements locaux ancrés sur le particulier posaient aussi les grandes questions universelles. A l’expo, on voit Klee à côté d’un dessin d’enfant, Bacon à côté d’un masque dogon.



LES MAGICIENS DE LA TERRE

Jean-Hubert Martin, à sa manière, l’avait déjà fait en 1989 en introduisant dans son exposition culte, "Les magiciens de la terre", des créateurs de tous les continents. Ici aussi, on retrouve des échos des projets esthétiques révolutionnaires qui ont agité le XXe siècle sur tous les continents. Il y a très peu d’artistes belges dans cette longue exposition prévue au moins jusqu’à fin 2014 : juste un Magritte, un Joostens, un Masereel, un Permeke et un Walter Leblanc. Rien sur Alechinsky, Ensor ou les expressionnistes flamands, par exemple.

 

On suit une histoire de l’art du XXe siècle qui ne peut être dissociée de son contexte politique (guerres, colonisation), et qui, comme le dit Catherine Grenier, pose sans cesse les questions de base : "Comment définir l’Art moderne ? Quel est le rôle de l’art et de l’artiste ? Utopie ou prophétie ? Universalité ou identité ?"

"Modernités plurielles 1905-1970", au musée national d’Art moderne, au Centre Pompidou (étage 5). Avec Thalys, Paris est à 1h20 de Bruxelles. 25 trajets par jour.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

OSONS LES RÉ-ACCROCHAGES CULOTTÉS

Il est bon de temps à autre d’organiser autrement ses objets chez soi : tableaux, sculpturesmeubles, bibelots. C’est pareil pour les œuvres d’art. Les granddécorateurs comme Axel Vervoordt ont compris cela depuis très longtemps.  Nos grands musées sont souvent si poussiéreux qu’on ne voit plus les chefs-d’œuvre.

Il est bon de faire dialoguer les œuvres, comme les hommes, les femmes, les époques, les générations et les civilisations. Cela exige, certes, du goût mais surtout de l’audace.

Nous manquons tous tellement d’audace.

MG

 

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