lundi 2 décembre 2013

Encore Averroès !

Jean Daniel Nouvel Observateur



(…)Me revient l’obligation délicate de m’exprimer et je n’ai pu dissimuler ma fierté d’avoir été choisi tout en me demandant bien sûr si d’autres personnalités n’auraient pas dû être choisies avant moi. A vrai dire, je pensais surtout aux propos que l’on avait attribués à Camus lorsqu’il avait eu le Prix Nobel. Il avait dit : "C’est Malraux qui aurait dû l’avoir". Personnellement, tout en me gardant de comparer nos réputations et nos mérites, j’ai senti à peine trop tard que j’aurais dû déclarer : "C’est Juan Goytisolo qui aurait dû l’avoir".

 

J’admire cet homme depuis que je le lis et que je le fréquente, j’aime cet écrivain basque amoureux de l’Andalousie qui a vécu la première partie de sa vie en France et qui a raflé tous les prix de la Latinité. Puisque je n’ai pas eu à temps la réaction qu’il fallait - et que peut-être en secret, je m’en félicite un peu -, je voudrais rappeler dans cette enceinte que vous autres Marrakchis avez la chance de voir vivre parmi vous deux hommes d’exception.

 

Le premier c’est un grand historien de la musique, Henri Louis de la Grange, spécialiste de Gustav Mahler . Mais le second, c’est Juan Goytisolo, aussi connu en France qu’en Espagne, mais aussi qu’en Egypte et en Allemagne. Juan est un merveilleux pédagogue de l’Histoire arabe et de l’Andalousie. On vient le consulter de toutes parts. Sachez que vous, vous l’avez sur place. Sachez aussi tout de même que c’est grâce à lui que nous avons une Place Jama El Fnaa qui n’est pas encore recouverte de voitures et maudite par les trafiquants de l’immobilier. C’est lui qui, à l’Unesco, lui et personne d’autre, a inventé le concept de "Patrimoine Immatériel". C’est-à-dire qu’on ne peut pas le toucher, mais on ne peut pas non plus y toucher.

 

Permettez-moi maintenant de conclure par un très beau mot de la langue française, c’est celui de gratitude. Le latin d’où il vient – gratus - est un peu plus lourd et moins émotif. En tout cas, envers vous tous qui parrainez, organisez et contribuez à donner un sens au mot d’humanisme méditerranéen. Je veux dire que mon cœur est rempli de gratitude.



 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

L’HUMANISME EUROPÉEN  FACE AU « CHOC ENTRE LES FONDAMENTALISMES RELIGIEUX ET LA SÉCULARISATION DES SOCIÉTÉS ».


Il régna autrefois comme un humanisme latin sur les deux rives de la « mare nostrum » (la Méditerranée) qu’était l’empire romain. Il s’y implanta ensuite du temps de Saint Augustin le Tunisien le christianisme avant que l’islam ne prît le relais au VIII ème siècle avec ce sommet que fut le siècle d’or andalou sous Averroès et Avicenne.

Le grand médiéviste Alain de Libéra, s’inquiète d’une « instrumentalisation croissante du fait religieux, notamment dans le débat sur les racines culturelles de l’Europe. » (…) « Nous sommes dans un monde où les identités culturelles sont multiples, croisées, poreuses. Je préfère parler d’un patrimoine que chacun s’approprie ».

Le médiéviste étudie ce phénomène d’interpénétration transculturelle dans la perspective du temps long : « mille ans d’histoire durant lesquelles la pensée et les événements suivirent des pistes sinueuses, brisées, contradictoires. »

L’islam, dit-il «  a mauvaise presse en France en ce moment et l’idée que des tenants de cette religion aient pu participer à l’apparition d’un nouvel humanisme européen fait grincer des dents. »

Mais attention :

« La création de l’homme n’est pas achevée. Il est bon que l’homme s’en préoccupe », résume-t-il. L’entreprise est d’autant plus délicate que les prochaines décennies annoncent, selon lui, « un choc entre les fondamentalismes religieux et la sécularisation des sociétés ».

Voilà donc une tout autre manière de regarder les relations entre l’islam et l’Europe. Elle participe du temps long et pas de l’agressivité liée à l’actualité récente.  Elle renvoie à un islam rayonnant et non pas à une crispation islamiste de caractère identitaire.

MG



« Espagnol en Catalogne, afrancesado en Espagne, latin en Amérique du Nord, chrétien au Maroc, et partout métèque, je n'allais pas tarder à devenir, par mon nomadisme et mes voyages, un de ces écrivains que personne ne revendique, étranger et hostile aux clans et catégories. Le conflit familial entre deux cultures fut apparemment le premier indice d'un processus à venir de ruptures et de tensions dynamiques qui me situeraient à l'écart des idéologies, des systèmes ou entités abstraites caractérisées par leur autosuffisance et leur circularité. La fécondité de tout ce qui vit hors des camps retranchés, le vaste domaine des aspirations latentes et des questions muettes, des idées neuves et informulées, l'échange et l'osmose des cultures allaient constituer l'espace où se développeraient ma vie et mon écriture, en marge de valeurs et de théories, castratrices sinon stériles, liées aux notions de credo, patrie, état, civilisation ou doctrine. Aujourd'hui, alors que la fanfare hispanique fait quotidiennement état des succès obtenus dans nos régions par nos gloires littéraires et artistiques, le silence et l'exclusion dont je suis frappé en compagnie de quelques autres, loin de m'attrister, me renforce dans l'idée que le binôme fidélité/déracinement appliqué à la langue d’origine est le meilleur indice d'une valeur esthétique et morale où il n'y a pas de place pour les distributions de prix. La liberté et l'isolement sont la récompense de tout créateur immergé dans une culture multiple et sans frontières, transhumant à son gré vers la contrée qui lui convient, sans s'attacher à aucune. »

— Juan Goytisolo, Chasse gardée, Paris, Fayard, 1985, p. 41-42

« J'ai rêvé... que les dirigeants de l'Autorité Palestinienne et du Hamas laissaient vivre en paix les pauvres Israéliens soumis quotidiennement à d'humiliants contrôles, bouclés derrière des murs et des barbelés et pilonnés par leur aviation et leur artillerie... que les croisières de luxe en Méditerranée prévoyaient une escale à Gaza et en faisaient, grâce aux splendeurs de ses ruines toutes fraîches, la destination favorite des beautiful people... »

— Janvier 2009.


ALAIN DE LIBERA INAUGURE LES RENCONTRES D’AVERROÈS

La Croix



Aux rencontres d’Averroès à Marseille, qui se tiennent du 28 novembre au 1er décembre 2013, le philosophe et médiéviste mettra en évidence les héritages d’Athènes, de Cordoue et de Jérusalem dans le patrimoine culturel méditerranéen.

 

Comment Platon et Aristote étaient-ils enseignés durant le Haut Moyen Âge : en creusant cette question, Alain de Libéra a plongé dans l’univers méditerranéen. Étudiant en philosophie et latiniste passionné, il s’immerge au début des années 1970 dans les écrits de Maître Eckhart, théologien allemand du XIVe  siècle, qui eut maille à partir avec l’Inquisition.

 

« Ce grand intellectuel était à la fois un maître de l’abstraction et une figure centrale de la mystique rhénane », rappelle-t-il. « Il voulait rendre compte des phénomènes de la nature à partir de l’Évangile et expliquer l’Écriture sainte par la raison naturelle du philosophe. Comment expliquer cette articulation du mystique et du rationnel, de la foi et de l’intelligence ? Je n’ai jamais cessé d’avancer sur ce chemin ».

 

D’UNE CULTURE À L’AUTRE

Le chercheur a commencé à tirer sur un fil et c’est toute une bobine qui est venue. De Strasbourg à Erfurt, de Damas à Cordoue, il a remonté le chemin de la pensée, découvrant les échanges, les transmissions et les controverses d’une culture à l’autre. Il mit en évidence ce que les savants et théologiens chrétiens de l’époque devaient aux philosophes des autres religions, comme les rabbins Judas Halévy et Ibn Gabirol ou les qadis (juristes) Ibn Hazm et Averroès, quatre figures de l’Andalousie musulmane.

 

Ce savoir l’a obligé ces dernières années à venir ferrailler sur la place publique. Car l’islam a mauvaise presse en France et l’idée que des tenants de cette religion aient pu participer à l’apparition d’un nouvel humanisme européen fait grincer des dents.

 

« Mon travail a montré que la raison – la rationalité, le logos – était voyageuse », résume-t-il. « Durant le haut Moyen Âge, d’Orient en Occident, elle a suivi deux filières, l’une gréco-latine, passant par Byzance, l’autre, gréco-syro-arabo-latine, passant par l’Andalousie musulmane ». Le philosophe rappellera ces circulations ce soir à Marseille en ouvrant les 20es  Rencontres d’Averroès, rendez-vous culturel permettant à un large public d’entendre et de questionner des érudits, des artistes, des acteurs de la société civile venus de tous les rivages de la Méditerranée.

 

UN PARCOURS PRESTIGIEUX

Présent dès la première édition en 1983, Alain de Libéra trouve dans cet exercice l’occasion de concilier ses deux visages – ou plutôt ses deux rôles.

 

Prestigieux médiéviste, le philosophe est un cacique de l’élite universitaire. Discret, voire secret, il a enseigné et dirigé des recherches au CNRS, à l’École pratique des hautes études, à l’École normale supérieure – et aussi à l’université de Genève. Il a créé en 2010 l’Institut d’études médiévales de l’Institut catholique de Paris, avec un colloque inaugural intitulé : « Après la Métaphysique : Augustin ? ». Élu l’an dernier au Collège de France à la chaire d’Histoire de la philosophie médiévale, il fera sa conférence inaugurale en février.

 

Mais l’habitué des cénacles policés sort parfois de sa tour d’ivoire pour s’engager dans le débat public, dans la foulée de son maître Paul Vignaux, philosophe et Jociste, qui fut l’un des inspirateurs de la déconfessionnalisation de la CFTC. Fils d’un ouvrier et d’une secrétaire, pur produit de la méritocratie républicaine, il peut alors décocher des flèches acerbes pour dénoncer les thèses qu’il juge mal fondées et les idées qu’elles peuvent soutenir.

 

LES SINUOSITÉS DE L’HISTOIRE

Depuis vingt ans, Alain de Libéra s’inquiète d’une instrumentalisation croissante du fait religieux, notamment dans le débat sur les racines culturelles de l’Europe. En historien, il réfute d’ailleurs la pertinence de cette image. « Les racines évoquent un arbre qui reste au même endroit, sur un sol qui petit à petit s’épuise. Or nous sommes dans un monde où les identités culturelles sont multiples, croisées, poreuses. Je préfère parler d’un patrimoine que chacun s’approprie ».

 

Le médiéviste étudie un temps long, rappelle-t-il. Mille ans d’histoire durant lesquels la pensée et les événements suivirent des pistes sinueuses, brisées, contradictoires. « Aujourd’hui, il faut prendre l’effort de comprendre ce qui a été, ce qui est, ce que cela devient, plaide-t-il. Il faut de la patience et admettre que les horloges culturelles ne sont pas forcément synchrones dans un temps universel qui serait l’histoire dominante ».

 

« FAIRE AVANCER L’HUMANISATION DE L’HOMME »

Pétri de l’univers chrétien du Moyen Âge, Alain de Libéra laisse parfois subrepticement deviner une intime affinité avec son sujet de recherche : l’articulation entre foi et raison.

 

Son projet personnel est en tout cas de « faire avancer l’humanisation de l’homme ». « La création de l’homme n’est pas achevée. Il est bon que l’homme s’en préoccupe », résume-t-il. L’entreprise est d’autant plus délicate que les prochaines décennies promettent, selon lui, « un choc entre les fondamentalismes religieux et la sécularisation des sociétés ».

 

Pour exemple d’une « humanité qui s’organise », il cite les travailleurs humanitaires : « Un homme qui rencontre un autre homme, qu’est-ce sinon la caritas ? »

 

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Rencontres d’Averroès, Auditorium

 

 

 

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