mercredi 18 décembre 2013

Et si Merkel osait être cosmopolite?



Béatrice Delvaux (Le Soir)

Angela Merkel est à nouveau chancelière de l’Allemagne. Sera-t-elle pour ce troisième mandat aussi celle d’une Europe, qui ne sert pas que l’intérêt allemand, mais qui tente le chemin de la croissance, contre l’austérité pour redonner à tous une perspective hors de la crise ?

 

Rien n’est moins sûr. Ceux qui pensaient que la conclusion d’une grande coalition dans laquelle figurent désormais les socialistes du SPD, la forcerait à renoncer à son obsession de la nécessaire rigueur, sont déçus. Rien n’est ainsi précisé sur l’Europe dans le programme de cette coalition. On objectera qu’au plan intérieur l’Allemagne fait une part du chemin, via le salaire minimum. Mais cela reste modeste et à objectif plus interne qu’européen. Et les partenaires commerciaux européens se plaignent de l’absence de mesures de libéralisation du marché allemand des services, en particulier des télécoms, qui auraient favorisé leurs exportations.

 

Faut-il pour autant, comme Européens, désespérer de l’Allemagne ? Peut-être pas. L’absence de vision politique ou de grands engagements est coutumière d’une chancelière dont la tergiversation est en fait la principale politique pour se maintenir au pouvoir, comme le souligne le sociologueallemand Ulrich Beck dans son livre « Non à l’Europe allemande ». Tout est donc ouvert tant qu’aucune décision n’est prise, d’autant plus que Merkel est avant tout pragmatique. « Son merkiavélisme est une chance », commente Beck, car la parole donnée importe donc peu pour celle qui a décidé du jour au lendemain de sortir du nucléaire après Fukushima et a fini par choisir de maintenir la Grèce dans l’euro. C’est donc « la » question pour les Européens : « Sera-t-elle capable de tourner casaque pour ne pas rester dans l’histoire comme celle qui aura tué l’Europe ? »

 

Sur un plan intérieur, rien ne l’y incite : la politique qu’elle a menée a fait de son pays le seul performant d’Europe au plan économique, sans menace extrémiste au plan politique. Mais pour maintenir cette performance, l’Allemagne aura besoin d’une Europe qui continue à acheter ses produits et qui n’est plus sous le joug de l’austérité. Il faudra pour ce faire que l’Allemagne cesse de croire que son modèle est universel et reproductible tel quel au niveau européen. Comme le dit Beck : « L’Allemagne doit désormais se convertir au cosmopolitisme et prendre en compte la perspective des autres pays. »


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« MERKEL SERA-T-ELLE CAPABLE DE TOURNER CASAQUE POUR NE PAS RESTER DANS L’HISTOIRE COMME CELLE QUI AURA TUÉ L’EUROPE ? » Ulrich Beck


Ulrich Beck : « L’Allemagne doit désormais se convertir au cosmopolitisme et prendre en compte la perspective des autres pays. »

Il est rafraichissant  de lire, sous la plume d’un intellectuel allemand, une inquiétude authentique quant au processus de « germanisation » de l’Europe.». Ulrich Beck, sociologue allemand et spécialiste du cosmopolitisme, plaide résolument contre « l’Europe allemande ». Et le SPD ? Il est bien certain que la présence des sociaux-démocrates dans la nouvelle coalition est de nature à recentrer et à ré ancrer  dans l’Europe une Allemagne qui lorgne de plus en plus vers l’Est sous l’influence d’une chancelière parlant couramment le russe et venue de RDA, c’est-à-dire de l’ancien glacis soviétique. Si on en croit Le Monde, Frank-Walter Steinmeier, le nouveau ministre des affaires étrangères SPD, héritier de Gerhard Schröder regarderait, lui aussi, volontiers vers Moscou. Il reste que son premier déplacement sera pour Paris et qu’il entend bien par ce geste relancer l’entente franco-allemande qui bat de l’aile.

François Hollande saura-il saisir cette opportunité pour sortir du marasme français en reprenant l’initiative en Europe ?

On ne peut que le souhaiter, cinq mois avant le scrutin européen .

Pour Beck- comme pour DiverCity, du reste- l’équation est simple : l’Europe sera cosmopolitique ou elle ne sera pas.

In n’en démord pas, nous non plus : l’Europe n’a pas encore compris qu’une seule chose peut assurer la cohésion des 28 Etats membres : «Un autre regard une optique et une vision« cosmopolitique »

« Cosmopolitique » est un concept de philosophie politique(Kant) désignant un idéal d'unification des institutions économiques, politiques, linguistiques, juridiques et religieuses.

L’Europe n’existe pas, seule existe l’européanisation  comprise par Beck comme un processus institutionnalisé de transformation sur le long terme : « Europe in progress ! » L’union européenne est un effort institutionnalisé pour aller plus loin. Le cosmopolitisme interculturel en est un autre. L’Europe n’existe que dans le mouvement ; il s’agit d’un processus qui ne peut se définir que sous la forme d’un projet. (Pour un empire européen p. 17) L’Europe est donc à inventer.

Le cosmopolitisme prend pour maxime, aussi bien dans la pensée (la reconnaissance de l’altérité) que dans l’action (le vivre ensemble). Il repose sur le principe de l’inclusion additive (et-et) ce qui est étranger n’est plus vécu ni jugé comme une menace, mais comme un enrichissement. Ce qui rend les autres  irremplaçables, c’est la curiosité qu’ils ont pour moi, et le fait qu’ils soient autre (p.26)

Une Europe cosmopolitique serait donc avant tout une Europe de la différence acceptée et reconnue. Une question demeure ouverte : celle de l’importance des normes communes. (p.29)

DANS UNE EUROPE COSMOPOLITIQUE, TOUT LE MONDE APPRENDRA À SE REGARDER AVEC LES YEUX DES AUTRES. (p.61)

Le cosmopolitisme c’est la reconnaissance de l’altérité, de la différence. (p.104)

Les valeurs européennes à partager doivent être créées, il faut pratiquer le doing Europe dans le vivre au quotidien (152)

Le « doing Europe » s’accomplit (ou ne s’accomplit pas ) dans l’éducation et la politique éducative avec une européanisation des contenus éducatifs et une européanisation des flux éducatifs et  la mobilité éducative.(152) C’est un point essentiel dont personne ne parle jamais. Seul un enseignement européen créera une opinion européenne, donc un peuple européen.

Résumons : « Le cosmopolitisme repose sur deux principes : le principe de reconnaissance de la différence ; mais aussi sur un minimum commun de normes substantielles et procédurales. » (p.323)

Il existe de fait une alternative à l’american Way, un European way, qui donnera la priorité au respect du droit, à l’égalité politique, à la justice sociale, à l’intégration et à la solidarité cosmopolitique. (p. 370)

Le gros problème, c’est que sous la houlette d’Angela Merkiavel (Merkel + Machiavel), l’Allemagne est devenue hégémonique en Europe, du fait de son étonnante santé économique et de sa capacité à se porter – ou à refuser de se porter – au secours des pays en difficulté. Ses aides ne sont accordées qu'à la condition que les pays du Sud se convertissent à la culture de stabilité allemande.

Mais la RFA se révèle hégémonique sans vraiment l’avoir voulu. Guillaume Duval, l’auteur de « Made in Germany », explique que les Allemands  « ont le leadership, mais ils ne savent pas quoi en faire. Ils sont comme une poule qui aurait trouvé un couteau ».  

Comme en écho, Beck répond : « le pouvoir de Merkiavel repose sur le désir de ne rien faire, sur son penchant pour le ne-pas-encore-agir, à agir plus tard, à hésiter ».

Une Allemagne super-puissante mais pataude, encombrée par cette Union européenne dont elle n’a voulu que très mollement et qu’elle est un peu contrainte de « porter », elle n’aurait voulu, pour des raisons historiques évidentes, s’occuper désormais que de ses propres affaires : telle est l’image qui se dessine sous la plume d’Ulrich Beck dans son dernier ouvrage. Le « printemps européen » rêvé par Beck ne semble pas pour demain.

Une enquête récente a révélé que Helmut Schmidt l’Européen (94 ans) était le chancelier préféré des Allemands, loin devant le pragmatique Adenauer, le mythique Willy Brandt ou l’encombrant Helmut Kohl qui pourtant leur offrit l’improbable réunification.

Merkel qui entame son dernier mandat aura sûrement à cœur de dépasser Helmut Schmidt dans l'estime de ses compatriotes.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle s’est alliée au SPD (réputé plus européen) pour pouvoir relancer le processus d’intégration. Seul l’avenir nous le dira, mais ‘hypothèse est extrêmement séduisante.

MG  

 

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