dimanche 15 décembre 2013

Et si Nelson Mandela était le dernier des « grands hommes »?


Paru dans L'Express | Jacques Attali

La mort, pourtant annoncée depuis longtemps, de Nelson Mandela, a déclenché sur toute la planète d’énormes manifestations d’émotion, inégalées depuis longtemps.

 

Chacun reconnaît l’évidence qu’un grand homme vient de disparaître. Grand par son combat et par la façon non violente dont il l’a mené.

 

Cette émotion se double pour moi du sentiment diffus et incertain qu’il était sans doute le dernier  » grand homme » encore vivant.

 

Cette remarque peut surprendre ou choquer: le monde ne manque pas de sujets d’indignation et de révoltes exigeant des meneurs d’hommes: La pauvreté, la pollution, la faim, la soif, la drogue, la violation des droits de l’homme, les trafics d’êtres humains appellent bien des combats, Et, dans une société de spectacle, tout combat devrait s’incarner.

 

Et pourtant, il est difficile de nommer qui que ce soit vivant aujourd’hui, où que ce soit dans le monde, agissant sur la scène politique, dont la mort entraînera la même émotion planétaire que celle de Nelson Mandela. A moins évidemment d’une mort prématurée et tragique d’un leader, suscitant une émotion plus liée aux circonstances de sa disparition qu’a sa disparition elle même.

 

De fait, personne n’incarne aujourd’hui de façon aussi claire que l’a fait Mandela le combat du bien contre le mal..

 

Ansansu Kipeut être? Ou encore l’actuel pape? Je ne le crois même pas.

 

On peut s’en réjouir: bien de dirigeants qualifiés de » grands hommes » ont fini leur vie en tyran.

 

On peut le regretter: on aime avoir a admirer d’illustres exemples

 

On peut chercher à cette disparition plusieurs raisons:

 

Une première, à laquelle je ne crois pas: il n’y aurait pas en ce moment de grande tragédie exigeant de grands hommes, pour mener de grands combats. Ces grands combats, existent évidemment

 

La deuxième, plus crédible : quand ces combats existent, ils sont menés par des réseaux sociaux, ( comme on l’a vu en Tunisie, en Égypte, en Syrie, en Iran) et par des organisations, associations installées ou provisoires , aujourd’hui bien plus puissantes que ceux qui les ont fondées ou les dirigent.

 

Une troisième raison plus crédible encore: dans le flot d’images et d’informations qui nous submerge, aucune figure ne peut s’imposer durablement . Aucun combat ne pourrait plus s’incarner dans la durée. Toute bataille est fragmentée, renationalisée…

 

Une quatrième raison, encore plus profonde : pour mener un tel combat par la non violence, il faut penser que ses adversaires sont accessibles au remords, comme Mandela a eu raison de le penser pour le président de Clerck. Aujourd’hui, malheureusement, les ennemis du bien, qu’ils soient politiques, économiques ou militaires, sont tous cyniques, monstrueux inaccessibles a la pitié.

 

D’une certaine façon, ce que le monde pleure aussi aujourd’hui, c’est donc à la fois la disparition, provisoire peut être, du concept même de grand homme, et la victoire, peut être aussi provisoire, de l’inhumanité.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LES NAINS DE JARDIN


« Ce que le monde pleure aussi aujourd’hui, c’est donc à la fois la disparition, provisoire peut être, du concept même de grand homme, et la victoire, peut être aussi provisoire, de l’inhumanité. De fait, personne n’incarne aujourd’hui de façon aussi claire que l’a fait Mandela le combat du bien contre le mal. Ansansu Ki, peut-être? Ou encore l’actuel pape? Je ne le crois même pas. »

Avez-vous observé combien en Corée du Nord, « le pouvoir compte plus que la vie d'un homme" (le Vif) ? Deux ans après son arrivée au pouvoir, à la mort de son père, le poupon Kim Jong-un a mis en place la purge la plus violente au sommet de l'Etat depuis des décennies en recourant à la terreur  stalinienne pour asseoir son autorité contestée et masquer les problèmes intérieurs du pays.

Avez-vous vu « Quai d’Orsay », cette caricature de l’exécutif politique français ?

On y découvre un ministre survolté, un nain de jardin politique soucieux seulement de son image, obsédé par ses effets de langage. Le contraire d’un homme d’Etat ! Il engage un jeune homme brillant pour lui rédiger des discours qui décoiffent. « Quand serai-je enfin pour ne plus devoir paraître?» confia un vieux Gide à son journal, il y a plus d’un demi-siècle.  Nos dirigeants ne le sont-ils pas tous désormais, obsédés par leur image médiatique et prisonniers de la« com. », comme ils disent? Di Rupo y excelle et De Wever aussi. Seul Hollande et Maggie s’en soucient comme d’une guigne, avec des résultats divers.

J’ai regardé, hier sur Arte, un enregistrement du long échange Giscard-Schmidt. Certes, l’ancien président français et le vieux chancelier allemand- il compte 9I printemps- nous font penser aux deux pépés du Muppet Show. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ces deux pros maîtrisaient la langue de Kennedy et les lois de l’économie politique. Un sacré duo d’hommes d’Etat et européens convaincus de surcroît. Et Obama ?« Obama fait de superbes discours mais échoue sur le terrain de la pratique «  (Helmut Schmidt).



Ces deux hommes d’exception que tout opposait au départ (le gaulliste vivait en aristo, le social- démocrate en prolo spartiate fumant comme une cheminée) échangeaient en anglais. Ils ont pratiqué le dialogue interculturel entre eux deux et avec leurs partenaires européens, américains et surtout, eten ce qui concerne Helmut Schmidt, avec le bloc communiste avec le résultat que l’on sait : l’effondrement du rideau de fer et du mur de Berlin ; la réunification de l’Europe et celle de l’Allemagne. La Ostpolitik de Willy Brandt et de Helmut Schmidt ensuite, c’était le renoncement du recours à la force, dans le dessein de résoudre les conflits entre voisins par le dialogue, le respect de l’autre : « entente, détente et coopération » Coopération économique et culturelle, j’insiste sur le second adjectif. Plus interculturel que cela, on oublie.

Qu’on se le dise la démarche interculturelle ne se limite pas à un dialogue avec les descendants d’immigrants de confession musulmane. Cela va infiniment plus loinOn aurait quelquefois tendance à l’oublier. Après cinq ans de guerre, De Gaulle et Adenauer ont ouvert la voie de l’entente qui soudera l’Europe ; Willy Brandt celle du pardon en tombant à genoux devant le mémorial des victimes du ghetto de Varsovie.  Un geste grandiose digne de Mandela qui fera bouger les lignes en les enfonçant pour longtemps.  Ces grands chantiers inachevés entrepris par d’immenses hommes d’Etat sont menacés par l’incompétence, le manque de vision et la lâcheté des nains de jardin qui aujourd’hui nous dirigent.

MG  

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