mardi 3 décembre 2013

Ukraine : Les raisons de la colère


ANALYSE : SÉBASTIEN GOBERT, CORRESPONDANT À KIEV de la Libre Belgique

Près de 200 000 personnes ont manifesté pour sa destitution. Pourquoi ?

"Si on rentre chez nous, rien ne changera." Nombreux sont ceux qui, parmi les 200 000 manifestants (350 000, selon Radio Liberté/Radio Free Europe) qui ont protesté dans le centre de Kiev ce dimanche 1er décembre, ne comptent pas quitter la rue avant d’avoir obtenu le départ du président Viktor Ianoukovitch. Il s’agissait de la plus importante manifestation depuis la Révolution orange de 2004.

 

1. Comment le mouvement a-t-il débuté ? Le mouvement avait débuté comme un élan de la société civile en faveur de l’intégration européenne. Les manifestants, en particulier les jeunes étudiants, réclamaient que le président Ianoukovitch, qui avait officiellement fait de la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne une priorité, confirme son engagement. La société ukrainienne se considère comme partie prenante de l’espace culturel européen, bien que l’histoire russe et soviétique du pays l’ait coupée du reste du continent. Hormis une modernisation de l’économie nationale sur le long terme, la perspective d’une intégration européenne de l’Ukraine, à travers l’intégration d’une grande partie de la législation communautaire prévue dans l’accord, promettait une lutte contre justice sélective et abus policiers, des mesures anticorruption, une réforme du code électoral, etc. Autrement dit, de quoi combler les lacunes des institutions d’Etat ukrainiennes et les dérives autoritaires de Viktor Ianoukovitch. Les manifestants semblaient aussi craindre un revirement du gouvernement en faveur de la Russie, bien que l’exécutif n’ait pas annoncé vouloir rejoindre l’Union douanière menée par Moscou.

 

2. Que veulent aujourd’hui les manifestants ? La situation a changé vendredi 30 novembre, quand l’échec du sommet de Vilnius sur le Partenariat oriental a été rendu officiel et que la signature de l’accord a été repoussée sine die. L’évacuation violente de la place de l’Indépendance, par les forces spéciales de police, a déclenché une indignation dans tout le pays, et relancé un mouvement de protestation qui était sur le point de s’essouffler. Cette fois, c’est le régime qui est directement visé. L’opposition appelle à la destitution du président et à une grève générale à partir de ce lundi. La manifestation de dimanche, une des plus importantes de l’histoire de l’Ukraine indépendante, montre que ses habitants sont déterminés à obtenir des garanties du pouvoir. Iouri Loutsenko, une des figures de l’opposition, parle désormais d’une "eurorévolution". Des manifestants et des militants de partis politiques ont envahi la mairie de Kiev et la maison des syndicats, et comptent bien y rester. Tous les leaders de l’opposition se désolidarisent néanmoins des jeunes agitateurs qui se sont affrontés avec la police aux abords du bâtiment de l’administration présidentielle, et appellent à une mobilisation pacifique. Il reste donc à voir de quelle manière, et combien de temps, le mouvement peut durer.

 

3. Le régime de Viktor Ianoukovitch est-il réceptif aux messages de la rue ? C’est loin d’être sûr. Le Premier ministreMykola Azarov a ainsi annoncé que le gouvernement reprendrait ses travaux le 2 décembre au matin, "comme d’habitude".

 

4. Comment expliquer les violences du 30 novembre ? Le régime a fait preuve d’une retenue remarquable lors de la manifestation de dimanche. On voit qu’il n’a pas intérêt à utiliser la force, ce qui renforcerait d’autant plus les protestations. L’incertitude règne donc toujours sur la question de savoir ce qu’il s’est passé lors de la répression violente de la veille et d’où viennent les unités des forces spéciales "Berkut" qui sont intervenues. La rumeur court qu’elles venaient de l’est du pays, et qu’elles avaient été dépêchées sur place dans le but précis de déloger les manifestants. Mais les autorités ne donnent guère de détails sur ces allégations.MM.Ianoukovitch et Azarov ont nié toute responsabilité dans les violences. Ce dernier s’est dit "indigné" quand il a eu vent de la situation. Le chef de la police de Kiev, Valery Koryak, a présenté sa démission, indiquant qu’il était désigné pour porter la responsabilité du drame.

 

5. Y a-t-il aussi des critiques au sein du pouvoir ? Nombreuses en Occident et dans la rue, elles fusent aussi dans les rangs du régime lui-même. Le chef de l’administration présidentielle,Serhiy Liovochkin, a démissionné dans la journée de samedi et une députée du Parti des régions de M.Ianoukovitch a rendu sa carte du parti. Cela décrédibilise d’autant plus le déni du régime, qui s’est employé, depuis 2010, à asseoir son emprise sur les organes de sécurité en Ukraine. Le cas de justice sélective qui a envoyé en prison l’ancienne Première ministreIoulia Timochenko pour sept ans n’est qu’un des symptômes d’une situation d’abus policiers généralisés. L’agression, en juillet dernier, d’une jeune fille dans le village de Vraadivka, dans le sud, avait provoqué l’indignation du pays. IrinaKrashkova avait été violée et battue par trois hommes, dont deux policiers. Ceux-ci avaient été protégés par leur hiérarchie, dans un premier temps, ce qui avait déclenché des émeutes violentes. Le ministre de l’Intérieur, VitaliyZaharchenko, avait, de même, refusé d’entamer des réformes de fond. Et, subissant les foudres de l’opposition au Parlement, il était parti en vacances. Ce type d’abus policier et les réactions qui l’accompagnent sont révélateurs d’un malaise de fond dans la société ukrainienne.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

ENTRER EN EUROPE OU EN SORTIR


Comme c’est singulier, les Ukrainiens font la révolution pour entrer en Europe quand beaucoup de Français, d’Anglais, de Hollandais eurosceptiques pour ne pas dire euro allergiques ont hâte d’en sortir.

Ceci mérite une réflexion de fond. L’Europe ne fait rêver que ceux qui n’en font pas partie, les autres la boudent et tombent sous le charme des nationaux-populistes de toute farine. C’est sidérant. Et plus consternant encore, on nous explique que Guy Verhofstadt, le plus activiste des fédéralistes européens , n’a que très peu de chances de succéder à Barruso, à la tête de la Commission européenne. Qu’on se le dise, seule une Europe politique c’est-à-dire sociale, fiscale, interculturelle est de nature à nous permettre de jouer encore un rôle dans un monde globalisé où la France, le Royaume Uni et même l’Allemagne en sont réduits au rôle d’acteurs nains de troisième zone. C’est ce que Di Rupo, De Wever, Cameron et même Merkel  ne nous disent pas. Il n’y a que Verhofstadt et aussi Isabelle Durant -mais on s’est arrangé pour l’écarter de son siège au parlement européen. L’Europe est franchement mal partie.

 

MG

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