lundi 9 décembre 2013

Yvon Toussaint, mort d’un grand journaliste




GUY DUPLAT, la Libre Belgique

Yvon Toussaint est mort, mercredi, à 80 ans, d’un cancer qui le rongeait depuis longtemps. Jusqu’au bout, il était resté actif, les yeux gourmands sur cette actualité qui n’avait jamais cessé d’exciter sa curiosité et sa plume. Il pouvait toujours s’enthousiasmer de manière contagieuse ou s’écrier devant le spectacle du monde. Toute sa vie, il a gardé aussi cette exigence de liberté intellectuelle, d’indépendance vis-à-vis de tout dogme ou parti pris, cette volonté de qualité qui n’excluait pas la passion de faire savoir et la gourmandise pour la vie et les mots. Il parvenait magnifiquement à communiquer cet état à ceux qui le connaissaient, un exemple pour toute une génération de journalistes.

 

Bruxellois, après des études à l’ULB, il entrait, dès 1956, au "Soir" pour s’occuper de cinéma et de variétés, et même de six Tours de France. Puis il passa au "Pourquoi pas ?" comme grand reporter, et y écrivit des reportages entre autres au Vietnam. Revenu au "Soir", il en devint le correspondant permanent à Paris. Une époque qu’il a adorée, y rencontrant un monde culturel et politique brillant.

 

ÉCRIVAIN AUSSI

 

Il est rappelé à Bruxelles, en 1978, pour devenir bientôt rédacteur en chef et puis directeur du "Soir". D’emblée, il imprima sa marque, débarrassant le journal de son image trop FDF ("Le Soir", disait-il, "n’est pas un j ournal d’opinion mais un journal avec des opinions"), imposant des règles strictes d’indépendance, lançant de grandes enquêtes, invoquant la nécessité d’un "journal de qualité" qu’il voulait aussi "peps".

 

Il quitta "Le Soir" en 1989, sur un conflit autour de la présence de Robert Hersant au Conseil d’administration de Rossel. Il se consacra alors à l’écriture. Après "Le Manuscrit de la Giudecca" évoquant Venise, sa ville préférée, et "L’Autre Corse", il publiait en 2010 son plus beau livre, "L’assassinat d’Yvon Toussaint". Il avait découvert qu’il existait, en Haïti, un homonyme. Et ce double était mort assassiné en 1999, à Port-au-Prince, par des sbires du président. Il a voulu enquêter sur la mort et la vie de son double créole et noir. Ce fut certainement le roman le plus personnel et le plus ambitieux de l’auteur. Il évoquait les cicatrices de ses opérations qui lui barraient la poitrine, la vieillesse qui approchait et qui n’a rien de tranquille, mais ressemble plutôt à la vie qui fuit goutte à goutte.

 

Il y a dix ans, la rédactrice en chef du "Soir", Béatrice Delvaux, lui demanda d’écrire des chroniques, ce qu’il fit avec délectation. Il y parlait de tout, de la grande actualité et de la petite, truffant ses textes de citations, soignant le style, fustigeant les intégrismes, y compris flamands, avouant sonadmiration pour les femmes : Françoise Giroud, son modèle en journalisme, ou encore Florence Aubenas et Isabelle Huppert.

 

"C’est une obsession chez moi de dénoncer les conventions intellectuelles, disait-il, le prêt-à-écrire. Ce qui est extraordinaire dans la vie, ce sont les contradictions, jusqu’à penser contre soi-même. Pour les journalistes, c’est essentiel, comme d’ailleurs pour les citoyens."

 

Pour Yvon Toussaint, les questions étaient plus importantes que les réponses.

 

Autour de lui, sa femme, Monique, qui a créé et anime la librairie Chapitre XII près des étangs d’Ixelles, où elle a reçu avec Yvon Toussaint de si nombreux écrivains; et ses enfants : Jean-Philippe, l’écrivain qui vient avec "Nue" de finir un beau cycle romanesque, et Anne-Dominique, productrice de films à Paris.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

«  PORTEZ LA PLUME DANS LA PLAIE ! »

Yvon Toussaint était un homme exquis qui savourait la vie et l’écriture avec une même gourmandise.

Les hommages ci-joints en témoignent largement.

C’était un Jean Ormesson de gauche, un aristocrate du peuple, comme Camus : incisif, charmeur et délicieusement insolent. Ses chroniques étaient parmi ce qu’il y avait de plus précieux à lire dans les gazettes de langue française, le journaliste s’y muait en écrivain, comme si Rameau s'était découvert un arrière-petit neveu. Elles me manquent terriblement et je ne connais rien d’équivalent, pas même dans les colonnes du Figaro, adoubé pour son écriture déliée et son goût du sarcasme pointu.

Yvon Toussaintissu d’un milieu très modeste était aussi un grand écrivain contemporain ».  « L’égalité sociale, le progrès, le respect des droits de l’homme, la promotion de la femme, la défense des plus démunis » étaient les thèmes favoris de cet héritier du libre examen, « sa priorité, c’était d’informer, de donner à ses lecteurs les éléments leur permettant de se forger leur propre opinion. »  

« Il n’était pas de ceux qui courbent le front et reviennent sur leur parole et préféra franchir la tête haute la porte de ce journal où il laissait la moitié de sa vie. »

Sa ligne éditoriale était celle d’un « Un Soir de combat pour les droits de l'homme et de la femme, le respect de la dignité humaine, la liberté d'expression, la tolérance, lamulticulturalité, la différence »

« Nous refusons toutes les étiquettes politiques qui corsètent, embrigadent, mettent des œillères, créent des tabous. Il peut y avoir du conservatisme à gauche et du progrès à droite : c'est notre capacité à le reconnaître le cas échéant, en suivant la seule trame de nos valeurs, qui nous permettra d'être extrêmement libres dans notre travail, d'être justes dans nos exposés des faits et nos analyses, d'être crédibles car non inféodés à des organisations ou aux hommes et aux femmes qui les composent »

C’est que Yvon Toussaint était ( comme Jacques Schepmans, qui fut le brillant homme-orchestre du Pourquoi-Pas et Jacques De Decker son pupille par l’esprit) un joyeux mais très sérieux frondeur qui savait que le salut ne viendrait pas des esprits au garde-à-vous, selon le mot du Jean Burgers (grand résistant , chef du groupe G, pendu par les nazi en 1944 à Breendonk) Sait-on que ces trois grands journalistes ont un point commun ? Tous trois sont diplômés de l’athénée de Schaerbeek du temps où l’actuel athénée Fernand Blum, ce nid de libertaires, ce brûlot de fronde perpétuelle, n’était pas dirigé par de doctes et zélés fonctionnaires: "la plus grande vertu des fonctionnaires, n’est-elle pas de bien fonctionner? (Ernst Jünger)"

C’est qu’autrefois, les préfets et la majorité des enseignants de cet illustre athénée, eux-mêmes anciens élèves sans exception,étaient taillés dans le bois de la pensée libre.

C’est à Fernand Blum que le fils d’une mère, demoiselle de magasin et d’un père, garçon de restaurant, né à la Cage aux Ours, à Schaerbeek fut formé à l’écriture et éveillé au questionnement permanent par des professeurs exigeants mais généreux. « Se soumettre, ce serait cesser d’être ».  En bon héritier de la pensée libre qui jamais ne se soumetla priorité de Toussaint« c’était d’informer, de questionner, de donner à ses lecteurs les éléments leur permettant de se forger leur propre opinion. »

Certes l’Athénée Blum était une boîte élitaire mais il y soufflait l’esprit. On se souvient que Jo Delahaut, André Delvaux y furent professeur de même qu’une brochette de jeunes intellectuels qui poursuivirent leur carrière académiqueà l’ULB.

De nombreux anciens « blumiens » originaires de Turquie et du Maghreb y ont fait de brillantes études leur ouvrant les portes de l’université et des plus belles carrières. L’un d’entre eux enseigne la littérature anglaise à l’UCLCela date d’une époque où l’enseignement communal se voulait de qualité et résolument émancipateur. On peut déplorer que d’une façon générale les hommes et les femmes politiques bruxellois se désintéressent de ce combat essentiel  pour l’excellence intellectuelle et l’émancipation citadine.

Yvon Toussaint qui incarnait à 100% l’esprit de l’athénée de Schaerbeek était venu parler aux rhétoriciens au  80 ème anniversaire de Blum  sur le thème rimbaldien : «  On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. » Il m’avait promis un texte pour le centenaire que nous fêtons cette année qu’il intitula lui-même : on n’est pas sérieux quand on a 70 ans.

Le brouillon de cet hommage inachevé demeurera sur le disque dur de son PC.

«La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent»

Il a donné tout ce qu’il a pu et reçu une formidable gratitude en retour.

A l’instar de Denis Diderot, Yvon Toussaint fut un humaniste frondeur, critique et joyeux.

MG

 



LE MONDE DU JOURNALISME PERD YVON TOUSSAINT

BÉATRICE DELVAUX

Le journaliste brillant, le rédacteur en chef du «Soir», l’écrivain, nous a quittés. Il est mort mercredi à l’âge de 80 ans, entouré des siens.

C’est une nouvelle qui nous transperce, nous déchire et nous plonge dans une profonde solitude. Yvon Toussaint est mort mercredi soir dans cette maison qui lui était si chère, le long des étangs d’Ixelles, entouré de l’infinie tendresse des siens. Ce brillant journaliste, ce grand reporter qui avait parcouru la terre, ce rédacteur en chef flamboyant qui avait fait de son long corps, un bouclier pour ses journalistes, était plus qu’un compagnon de route : c’était un modèle, un repère. Le lien indéfectible aussi, dans un monde de l’information en proie à la futilité et l’ignorance, avec le journalisme investigateur qui ose la profondeur, le journalisme jouissif qui expulse les mots, le journalisme de combat qui fait que notre vie est devenue plus qu’une vie, mais une mission au service de la nouvelle et de ce lecteur que nous nous devions, disait Yvon, de servir avec rigueur, talent et indépendance.

«  Portez la plume dans la plaie  », répétait-il à ces jeunes talents qu’il guettait, tâtait, considérait avec l’œil d’un maquignon devant de beaux bestiaux. Ah ! il les aimait ces pépites en devenir, rien ne le comblant davantage que de découvrir, à l’affût, une nouvelle signature qui l’épatait. S’il sentait que vous vibriez à la nouvelle, que vous frétilliez à la polémique, que vous preniez votre pied au bouclage de l’édition, il ne vous lâchait plus. Rien n’était trop beau alors, aux yeux de ce narcissique magnifique, pour stimuler ce journaliste en construction à s’épanouir. 

 

Dans un Contrepieds du Soir de novembre 2003, il se dévoilait : «  Une gazette est irremplaçable pour restituer le goût d’une époque, ses préoccupations, ses fantasmes, ses tabous ou ses idéologies temporairement dominantes. A condition pour ceux qui font le journal d’être généreux. Dans le sens que Camus, journaliste lui aussi, donne à ce mot quand il proclame : «la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent»   ». Généreux, c’était bien cela son talent. Cet homme très soucieux de sa propre réussite et des échos à ses effets de plume, n’aimait rien tant que la découverte de l’autre – qu’il entourait d’affection, d’attentions –, ou du monde – de Brel à Mitterrand, de Sartre à Khomeiny, de Prague à Mexico.

 

A la jeune fille venue de nulle part que j’étais, il a offert un univers, l’initiant d’abord, partageant ensuite, le bonheur et l’exigence de ce métier fabuleux, l’intensité d’une affection et, une deuxième famille. Il a fait de même pour tant d’autres, convaincus par lui, que seul le ciel était leur limite. «  J’ai eu une si belle vie. Mes enfants ont réussi au-delà de tout – son fils Jean-Philippe est l’écrivain célébré qu’on sait, Anne-Dominique est productrice et l’une des vingt personnes qui comptent dans le cinéma français – mes petits-enfants sont magnifiques, quel droit aurais-je de me plaindre ? Je ne veux pas voir les choses désagréables. Dans la vie, il faut toujours montrer la bella figura.  »

 

Tatoué à la nouvelle, shooté à l’info, hanté en même temps que porté par l’écriture, Yvon avait, à 80 ans, la même passion de ces choses qu’à ses débuts. Le cancer avait projeté cet homme solaire dans la nuit : incapable de lire depuis septembre, à son grand désarroi – «  que vais-je devenir, je ne peux plus lire mes journaux  ! » –, il n’avait, comme à l’habitude, pas jeté l’éponge. Son épouse Monique, cette compagne de vie impériale, partenaire intellectuelle, lui a lu Le Soir. C’est par sa voix aussi qu’il découvrit Nue, le dernier livre de son fils. C’était sa grande fierté : son fils à lui, Yvon, né à la Cage aux Ours d’une mère demoiselle de magasin et d’un père garçon de restaurant, était un grand écrivain contemporain.

Ce Rastignac bruxellois, qui dès son entrée au Soir, s’est dit qu’il en serait un jour le numéro un, n’avait pas qu’un projet pour lui-même. Il en avait un pour le monde, et la trame était claire : l’égalité sociale, le progrès, le respect des droits de l’homme, la promotion de la femme, la défense des plus démunis. Ces combats furent nombreux, mais le plus puissant d’entre eux, lorsqu’il devint rédacteur en chef, fut que la nouvelle soit traquée sans concession et sans œillère. «  Il faut avoir la nuque raide  », disait-il, rappelant que son premier geste fut de se brouiller avec un ami d’unif qui se plaignait d’un journaliste. Il rompt aussi la proximité née, avant lui, entre Le Soir et le FDF. Un journal ne pouvait servir un parti, il faut plutôt «  penser contre soi-même  ». Il sera le visiteur le plus convoqué par l’ambassade de Pologne, défendant comme un lion les écrits de Pol Mathil. Il se rendra chez Mobutu, pour lui signifier de ne toucher aucun cheveu de la jeuneBraeckman.

Laïc, il refusait tout embrigadement. Il aimait citer cette phrase de Poincaré aux 75 ans de l’ULB : «  La pensée ne doit jamais se soumettre ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que se soumettre, ce serait cesser d’être.  » Et Yvon d’expliquer : «  Il est des phrases frappées comme des médailles. Des phrases de fronton, profondément gravées. Des phrases qu’il faut oser réciter, encore et encore. Même si parfois, elles sonnent un peu comme un clairon, puisqu’elles ne sont proférées que lorsque s’impose un branle-bas de combat.  » Faut-il vous dire qu’à côtoyer ce verbe et cette exigence, c’est, prêts à en découdre avec le monde, que nous sortions de son bureau, fiers d’être de ceux qui écrivent ces phrases et les impriment ?

 

L’homme s’emportait, capable de grandes colères et d’immenses impatiences. Perfectionniste jusqu’à l’obsession, tout faisait l’objet d’un travail minutieux. On ne bâcle pas, chez Toussaint, on angoisse. « Le talent ne doit rien au hasard ou au copinage »  : ceux qui ne le comprenaient pas, pouvaient aller voir ailleurs. Le Soir ! Nous en avons parlé jusqu’à son dernier souffle. Il s’enquérait de tout et de tous, des grandes plumes aux employés de rédaction. Mercredi, alors qu’il s’éteignait doucement, le philosophe Bernard Henry Lévy l’associait à l’hommage rendu au Parlement européen à quatre directeurs mythiques de journaux européens : «  Ils font corps avec leur journal et ne s’en sont jamais séparés. Ils ont un rapport à l’Histoire en plus d’un rapport à l’actualité. Ils ont joué plus que leur carrière : leur destin existentiel est bien plus que simplement diriger un journal. Ils ont le goût d’être acteurs de l’histoire, en la fomentant un peu. Ils ne se limitent pas à être les témoins enregistreurs de l’Europe, ils ont un rôle dans ce qui se produit. Ils sont de grands Européens, on ne trouve chez eux aucune trace de souverainisme ou de nationalisme. Ils sont nos jeunes hommes.  » C’est bien parce que ce maudit cancer l’en a empêché, mais Yvon aurait adoré repartir à l’abordage avec cet équipage. Et nous, avec lui.

 

POUR COLETTE BRAECKMAN, YVON TOUSSAINT INCARNAIT LA QUINTESSENCE DU JOURNALISME

 

Cher Yvon,

J’ai l’impression de t’avoir toujours connu. Lorsque le journalisme n’était encore pour moi qu’un horizon lointain, tu incarnais la quintessence de ce métier. A l’époque, reporter au Pourquoi Pas, tu enchaînais les reportages, tu racontais aussi bien la guerre du Vietnam que le Proche Orient, les Jeux Olympiques de Mexico, la Grèce des colonels…Tes débuts, que les jeunes journalistes se racontaient sous le manteau, faisaient rêver. N’était-tu pas né à Schaerbeek, du côté de la Cage aux Ours, dans une famille très modeste et cette simplicité des débuts rendait d’autant plus éclatante une trajectoire qui semblait s’être tout naturellement tracée…

 

Il est vrai que tu n’as jamais douté de rien, qu’à grands élans tu te portais au devant de la vie et de tes désirs : tu étais encore étudiant en journalisme à l’ULB lorsque, la fin de tes études approchant, tu apostrophas M. Breisdorf, qui était alors le mythique rédacteur en chef du Soir. Un homme qui inspirait le respect et la crainte, à tel point qu’à son approche, tous se levaient et esquissaient une sorte de garde-à-vous mental. Toi, à l’occasion d’un simple stage, tu lui expliquas, en toute simplicité, qu’ayant peu de moyens - « Je suis un jeune homme pauvre », disais-tu - tu étais dans l’obligation de trouver du travail. Se fondant sur ta bonne mine, il te proposa de collaborer à la rubrique cinéma. La porte s’entrouvrait. Avec fougue et délectation, tu te jetas dans la « nouvelle vague », accrochant les meilleurs. La nuit, tu sillonnais Bruxelles qui « bruxellait » comme jamais et tu y découvris Brel, Barbara, lePol’s Jazz club. Tes découvertes, tes enthousiasmes, par brassées, tu les partageais en vrac avec tes lecteurs, y ajoutant des chroniques sportives, et même, à plusieurs reprises, le Tour de France, que tu suivais d’étape en étape, mêlant la gastronomie aux découvertes culturelles, savoureux mélange d’impressions et de saveurs, contrepoints érudits et brillants aux exploits des héros de l’époque, Rik Van Looy et Eddy Merckx…

Il fallait que jeunesse se passe et tu la passais à vivre ta passion, faire du journalisme, à t’essayer dans tous les domaines. Avec un tel brio, une telle fougue, que, séduit par ton talent, Pierre Davister, le patron du Pourquoi Pas décide de te « voler » au Soir. Il ne mégota pas sur la proposition : tu devenais grand reporter, avec carte blanche pour couvrir, à la carte, tous les conflits de la planète, pour aller au bout de tes rêves et de tes envies… Comment résister à un tel appel du large ? Le « PP », effectivement, t’envoya partout, au Vietnam entre autres, où tu rencontras les plus grands, partageant les avions de l’US Air Force, les chambrées torrides et les bars où, non contents de la raconter, les journalistes s’employaient aussi à détricoter la guerre…

Au Soir , à cette époque, on râlait de t’avoir laissé partir, on rêvait de te récupérer, quelles que soient tes conditions. Sitôt nommé rédacteur en chef, Charles Rebuffat, ton ami de toujours, n’hésita pas : il te rappela pour t’envoyer à Paris où tu allais, des années durant, cohabiter avec Armand Bachelier, le mythique correspondant de la RTBF. Vos bureaux donnaient sur le même palier, les portes étaient toujours ouvertes…

Enfin, tu y étais, tu étais « monté » à Paris et tu allais pouvoir déployer dans la Ville Lumière toutes les facettes de tes talents. Car à Paris, je m’en souviens, tout t’intéressait : le soir, tu enchaînais les spectacles, auxquels ton épouse Monique, de sa voix pointue, consacrait elle aussi des chroniques dans plusieurs revues belges ; le jour, tu rencontrais les écrivains, les philosophes mais surtout tu te jetais dans la politique française, enchaînant les interviews, les reportages dans les fiefs électoraux. Avec ton ami Armand Bachelier, vous formiez un couple inclassable et redouté : délivrés de la cautèle française, dédaignant l’esprit de cour, vous étiez des hommes libres et, installés au premier rang lors des conférences de presse, vous décochiez des questions directes comme des flèches. Très vite, tu avais été élu à un poste de choix : président de l’Association des journalistes étrangers, un mandat que tu renouvelas plusieurs fois. Adoubé par tes pairs, doté d’un réel pouvoir, qui s’ajoutait à ton charisme personnel, qu’aurait-on pu te refuser ? Rien sans doute et tu décrochas, sans peine apparente, les interviews des plus grands tandis que, me dit-on, une femme comme Françoise Giroud, que tu admirais beaucoup, aurait été prête à tout t’accorder, y compris ce que tu n’avais jamais songé à lui demander…

Le bonheur était dans la ville, les enfants grandissaient à l’ombre de Notre Dame, Monique avait conquis sa place dans le tout-Paris et toi, lorsque d’aventure un journaliste du Soir était de passage, tu prenais le temps de l’initier, de l’emmener dans ces bistrots où l’on servait encore des « plats canaille », savoureux et sans prétention ; tu écoutais les échos venus de Bruxelles et tu comprenais, petit à petit, que les belles années parisiennes allaient connaître une fin précoce. Car CharlesRebuffat, ton ami, ton rédacteur en chef, savait que son temps était compté, et il voulait baliser l’avenir. Tu aurais voulu prolonger ton séjour parisien, grappiller les mois, butiner encore des temps d’insouciance, mais à Bruxelles, la maladie devançait toutes les manœuvres dilatoires. Il te fallait rentrer, assumer la relève, t’asseoir à ton tour dans le grand fauteuil de cuir occupé par une dynastie de rédacteurs en chefs.

A l’époque, au moins autant qu’aujourd’hui, Bruxelles était traversée par les passions communautaires. Les francophones, galvanisés par Lucien Outers, entendaient défendre leurs droits face à une Flandre en pleine ascension et ils rêvaient de faire du Soir le héraut d’une communauté en ordre de bataille. C’est dire si la perspective de ton débarquement suscita l’enthousiasme ! Un renfort venu de Paris, une plume de bretteur ! On allait faire sonner la cavalerie, enfoncer les lignes…

Cette bataille-là n’eut jamais lieu. Depuis ton observatoire parisien, comme auparavant depuis les lignes de front de la planète, tu avais eu le loisir de prendre de la hauteur et tu refusas de faire du Soir le journal d’un combat, fût-il celui de sa communauté. Ton ambition était autre, modeste, peut-être, basique assura-t-on, mais tout aussi courageuse : en bon héritier du libre examen, ta priorité, c’était d’informer, de donner à tes lecteurs les éléments leur permettant de se forger leur propre opinion. Tu lanças tes journalistes dans des enquêtes qui ne les menaient pas nécessairement au bout du monde, mais sur des rivages tout aussi incertains, à la découverte des Flamands, des catholiques. Tu nous fis construire des dossiers, décrire les gens, déambuler dans les faubourgs et raconter des histoires vraies.

A cette époque, le journal se portait bien, mais en prévision des tempêtes futures, tu voulais qu’il se porte mieux encore et tu veillais à renforcer l’équipage. Tu organisas donc des concours de recrutement, parfaitement impartiaux, où les diplômes jouaient moins que les connaissances et l’enthousiasme et où finissait par l’emporter cet impondérable dont tu étais si largement pourvu et que tu repérais au quart de tour chez les autres, le talent.

Mais tu avais aussi la nuque raide et tu en as déçu plus d’un : les hommes politiques qui croyaient pouvoir se fonder sur d’anciennes amitiés pour obtenir des traitements de faveur, les gens d’influence qui croyaient qu’au Soir le couvert leur serait mis en permanence, les journalistes qui croyaient qu’avoir la bonne carte ou le bon patronage suffirait à garantir leur carrière, sans oublier tous ceux qui sommeillaient sur leurs droits acquis et leurs rentes de situation.

Ces années-là, alors que la porte de ton bureau demeurait ouverte, la rédaction était traversée par l’air du large, le sol bougeait sous nos pas, les journées s’allongeaient, nous vivions un âge d’or et nous ne le savions pas. Car tu avais de toi-même et surtout de ton rôle une trop haute idée. Face aux lobbies, aux détracteurs, tu faisais écran, et tu ne relayais même pas les critiques auprès des journalistes concernés. Tu te battais pour eux, pour défendre leurs réputations, tu te portais personnellement garant de leur honnêteté, tu t’exposais, à l’insu des intéressés. A l’instar de ces capitaines qui restent seuls sur le pont, tu entendais faire face, seul, aux tempêtes qui s’annonçaient. Car les coups ne venaient pas seulement de l’extérieur : l’actionnariat familial du Soir s’était divisé et la rédaction redoutait de faire les frais de ces luttes intestines…

C’est alors, dans l’intention d’être plus fort encore pour mieux pouvoir protéger l’essentiel, c'est-à-dire la sacro-sainte indépendance de la rédaction, que tu décidas, lors du départ de Jean Corvilain, d’additionner les fonctions : désormais, tu serais rédacteur en chef, et directeur. Nous, l’équipage, nous pensions que, quel que soit le courage du capitaine, notre force devait venir aussi de notre propre cohésion et nous avions commencé à nous organiser en société des journalistes professionnels du Soir, nous imposant à la table des négociations. Si tu ne fis rien pour contrer cette évolution, tu ne l’encourageas pas non plus, certain que tu étais de ta bravoure, de ton attachement aux principes fondateurs du journal…Et entre-temps, alors que le groupe majoritaire des actionnaires du Soir songeait, comme on le disait à l’époque, à faire entrer le loup dans la bergerie, c'est-à-dire introduire Robert Hersant, le « papivore » français, tu lança un défi audacieux, ô combien risqué : « Si Hersant entre chez Rossel, moi je pars ». Les plateaux de la balance n’avaient pas le même poids et le magnat de la presse fit bel et bien son entrée tandis que tu tenais parole, quittant ce journal qui faisait ta vie.

Ce jour-là, j’ai pleuré. De rage, d’impuissance. Car autour des valeurs qui nous unissaient, la rédaction et toi, nous aurions pu passer un pacte, gagner la bataille, nous rendre inexpugnables…. Du reste, après ton départ, le papivore se tint coi. Mais voilà, tu n’étais pas de ceux qui courbent le front et reviennent sur leur parole et tu préféras franchir la tête haute la porte de ce journal où tu laissais la moitié de ta vie.

Alors que, depuis si longtemps, tu avais été adulé, courtisé, envahi, durant les mois qui suivirent, ton téléphone demeura silencieux, les visites s’espacèrent. Tu appris à n’être que le « mari de la libraire », qui surgissait lors des rencontres littéraires au Chapitre XII, qui, habitude oblige, posait les bonnes questions et relançait les débats.

Quelques aventures journalistiques te tentèrent, mais sans lendemain. Comment croire que tu allais te contenter de marcher au bord des étangs, de voir grandir tes petits enfants, de te réjouir des succès de ton fils Jean-Philippe que tu désignais modestement comme «l’écrivain de la famille » et de soutenir les projets de ta réalisatrice de fille Anne-Do ?

D’autres aventures t’attendaient, d’autres recherches : choisissant un rythme moins soutenu qu’au temps où tu balançais tes articles, tu te lanças dans l’écriture. Avec prudence d’abord, ne lâchant que d’un pied la berge journalistique, lorsque tu entrepris de retracer la saga de la famille Empain, après avoir mené une enquête en bonne et due forme.

Ensuite, l’histoire te prit dans ses rets et tu nous donnas le « Manuscrit de la Giudecca », et « L’autre Corse ». Jean-Philippe avait fait ses preuves, tu te sentais libre de faire les tiennes. De laisser libre cours à tes talents d’écriture, de libérer ton imaginaire en tournant le dos à l’actualité, cette vieille maîtresse insatiable.

 

Mais elle allait te rejoindre au tournant, l’actualité, là où tu t’y attendais le moins : en Haïti. C’est un fait divers qui t’y avait conduit, un simple avis nécrologique, annonçant la mort d’un homme qui portait ton nom, Yvon Toussaint. Un député de l’opposition, qui avait mené des études en Belgique et, après son retour au pays, y avait trouvé la mort.

 

Durant des mois, en quête de l’histoire de ton homonyme, c’est toi-même que tu as recherché. Tu as débusqué tes peurs, dressé dans ton miroir la cartographie du temps qui passe et sur l’île, errant entre les mâchoires vertes, tu as recherché les deux Toussaint, le vivant et le mort, l’un saisissant l’autre, j’ai oublié dans quel ordre…

 

Lorsque je suis allée en Haïti, j’ai constaté que depuis ton passage, le cataclysme avait effacé les traces de tes pas, emporté bon nombre de tes amis d’alors. Mais j’ai retrouvé là-bas le regard aigu que tu portais sur les hommes, j’ai regardé avec tes yeux cette île sinistrée et retrouvé au cimetière et sur les mornes un peu de cette magie que tu avais su capter et magnifiquement exprimer. Ecrivain, tu étais bien resté mon journaliste préféré… D’ailleurs, voici une dizaine d’années, Le Soir t’a rattrapé, lorsque Béatrice Delvaux t’a proposé une chronique régulière.

Ce rendez-vous retrouvé fit le bonheur de tes lecteurs et il fut le miel de ta vie, car ces quelques pages rassemblèrent tout ce que tu avais butiné au cours des années, l’expérience bien sûr,l’érudition d’un amoureux des livres et d’un jouisseur de la langue. Mais surtout nous y retrouvâmes une curiosité intacte à l’égard des hommes et des femmes de notre temps que tu observais avec une narquoise lucidité, sans être jamais amer ou désabusé. Par ces contre-pieds effrontés, empreints d’humour, tu nous livras le meilleur de toi-même, la liberté d’esprit, l’humanisme, la générosité. Tu marchais parfois à contre-courant, mais tu marchais la tête haute, à grandes enjambées…

C’est ainsi que tu as vécu, c’est ainsi que tu nous quittes, sans tergiverser, en répétant que la vie, cette belle vie, valait la peine d’être traversée… T’avoir connu, comme journaliste, comme ami, cela valait vraiment la peine et pour te retrouver, je ne me lasserai pas de relire tes chroniques, ces petits cailloux laissés sur une longue route toute droite…

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