mardi 28 janvier 2014

27 janvier Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste


Un survivant marche dans l'ancien camp d'Auschwitz, ce 27 janvier, à l'occasion du 69e anniversaire de la libération de ce qui fut le plus grand camp de concentration et d'extermination du Troisième Reich. En 2005, l'ONU a proclamé le 27 janvier Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste, rappelant que ce dernier, "qui s'est traduit par l'extermination d'un tiers du peuple juif et d'innombrables membres d'autres minorités, demeurera à jamais pour tous les peuples un rappel des dangers de la haine, de l'intolérance, du racisme et des préjugés". (REUTERS/Kacper Pempel)


La Belgique n’a pas peur d’examiner son passé trouble (Article du 27/11/2012)

CHRISTIAN LAPORTE  La Libre Belgique


Kazerne Dossin, le musée belge de la Shoah, a été inauguré en présence du Roi.

Un pays vraiment démocratique peut se mirer tous les matins dans son miroir pour autant qu’il ait admis ses errements et qu’il s’engage à veiller à ce qu’ils ne se reproduisent plus. A n’en point douter, la Belgique est sur la bonne voie par rapport à l’épisode un peu trouble de la Shoah...

Lundi après-midi en présence du ministre-Président flamand Kris Peeters et de son vice-premier Geert Bourgeois ainisi que de la vice-première ministre fédérale Joëlle Milquet et de la ministre de l’Emploi, Monica De Coninck, mais aussi et surtout du roi Albert II - la reine Paola avait dû déclarer forfait en raison d’une mauvaise grippe - le musée Kazerne Dossin sis à Malines - voir "La Libre" de ce week-end - a été officiellement inauguré dans sa triple dimension de mémorial, de musée et de centre de documentation sur la Shoah - ici on parle encore d’Holocauste - et sur les droits de l’homme.

Ainsi donc la Belgique peut se targuer, à l’instar des plus grands pays occidentaux, de compter sur son territoire un "lieu de mémoire" qui rende hommage aux victimes juives et tsiganes comme il en existe à Paris, à Berlin, à Londres ou à Washington mais qui en outre n’esquive nullement ici les responsabilités officielles. Et ce, à un jet de pierre d’où est partie l’horreur puisque c’est juste en face de la caserne qui servit de point de rassemblement pour les nazis.

Alors que le Sénat va - enfin, après sept ans d’apathie incroyable - aborder à son ordre du jour la discussion du rapport officiel sur la collaboration des autorités politiques et administratives dans la version belge de la Solution finale, le nouveau musée de la Shoah belge n’esquive nullement certaines réalités et la présence du Roi n’y était pas que symbolique. Comme l’a souligné dans son discours Eric Stroobants, le président de l’ASBL Kazerne Dossin... Certes,Kazerne Dossin "accorde aussi une place centrale à la question de la résistance, de la possibilité de dire non à une société dévoyée" : on y découvre en même temps que des hommes et des femmes de Belgique "ont été capables de renier des valeurs démocratiques fondamentales" mais aussi que, par ailleurs, malgré les stéréotypes confessionnels et autres, il s’est trouvé des centaines de résistants ordinaires qui n’ont jamais réclamé leur dû d’honneurs et qui ont mis leur propre vie en péril pour sauver des enfants ou des adultes juifs.

L’autre grande leçon de l’inauguration de Kazerne Dossin est que ses maîtres d’ouvrage ne sont pas prêts à galvauder certaines valeurs de réciprocité et de tolérance qui semblaient un peu mal en point en septembre dernier lors de l’inauguration du mémorial dans les locaux de l’ancienne caserne. La dimension belge et universelle y avait été quelque peu négligée, mais la Flandre est fière de ce musée qui évoque un passé global, et elle l’a dit aussi par la bouche du ministre-Président Peeters en français et en anglais, comme pour devancer les réactions de ceux qui déploraient déjà qu’il s’agissait d’un "musée flamand de l’Holocauste" . Comme si l’horreur absolue pouvait être régionalisée ou communautarisée... "La transformation de la caserne en camp de rassemblement et de transit - un SS Sammellager dans la terminologie nazie - n’aurait pas été possible sans la collaboration passive jusqu’en 1942 de l’administration belge et ce d’Arlon à Ostende.

Aujourd’hui, notre connaissance factuelle de cet épisode surréaliste a été considérablement élargie et complétée des nuances nécessaires."



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LES CARNETS NOIRS ACCUSENT


Christian Laporte y va vraiment très fort quand il évoque, sur la pointe des pieds, « l’épisode un peu trouble de la Shoah » pour qualifier ce qui fut, avec l’esclavage des noirs et les massacres de la colonisation, un des épisodes les plus sombres de l’histoire des hommes.

Certes, précise Laporte,  Kazerne Dossin "accorde aussi une place centrale à la question de la résistance, de la possibilité de dire non à une société dévoyée.Certes on y découvre avec horreur que des hommes et des femmes de Belgique "ont été capables de renier des valeurs démocratiques fondamentales. » Certes on y acheminera des cars entiers de vieillards sortis des homes, pour qu’ils se souviennent, des convois de jeunes pour qu’ils n’oublient jamais. Turtelboom, ministre fédérale de la justice, entend même y conduire tous les nouvelles recrues policières pour que chaque flic prenne conscience de ce qui s’est passé, surtout pour leur ouvrir les yeux sur le visage de l’autre, ce« différent » qui ne parle pas leur langue, vit, pense et mange autrement. C’estbien , bravo, mais cela ne suffit pas. Pourquoi ?

Parce qu’il y a surtout ceci, évoqué par Laporte"La transformation de la caserne en camp de rassemblement et de transit - un SS Sammellager dans laterminologie nazie - n’aurait pas été possible sans la collaboration passive jusqu’en 1942 de l’administration belge et ce d’Arlon à Ostende. »

De fait, d’Arlon à Ostende, il y eut des centaines de petits fonctionnaires zélés et affairés, comme autant de Eichmann aux petits pieds. Car le drame du drame, comme le montre Hannah Arendt , c’est que Eichmann n’était pas un monstre incarnant la radicalité du mal mais au contraire un fonctionnaire banal qui ne fit personnellement de mal à aucun juif mais simplement se chargea d’organiser, avec zèle, leur transport, par centaines de milliers, vers les camps de la mort, comme le fit chacun des petits fonctionnaires belges zélés d’Arlon à Ostende. Un seul convoi seulement, le vingtième, le train 1233, fut entravé par une bande de sept jeunes héros. « Soyez le grain de sable et non pas l'huile qui lubrifie les rouages » répétait Henri Plard, le grand germaniste français qui fut arrêté en 42 pour port volontaire d’étoile juive. Traducteur et longtemps ami de Jünger, il le renia pour antisémitisme…

« La vertu du fonctionnaire c’est de veiller à ce que tout fonctionne bien » écrira Ernst Jünger

« Tout fonctionne. Voilà qui est précisément inquiétant, que cela fonctionne et que le fonctionnement presse sans cesse vers plus de fonctionnement » Qui dit cela ? Martin Heidegger ! On ne parle que de lui en ce moment à l’occasion de la publication prochaine de ses carnets noirs.

Les carnets inédits du philosophe apportent-ils la preuve de son antisémitisme? C'est l'avis de Peter Trawny, le spécialiste qui prépare leur publication en Allemagne en mars prochain. Parvenu en France, son "mémo" met en émoi le petit cercle des heideggériens. Impossible pour un non-spécialiste qui ne lit pas l'allemand de former un jugement.

On peut seulement constater que le «judaïsme»(«Judentum») y est associé à «l'absence de terre» au «calcul» et au «trafic» – termes extrêmement négatifs sous la plume d'Heidegger. Un extrait traduit François par Fédier pourrait plus particulièrement nourrir la polémique: le penseur allemand y souhaite que le judaïsme «s'exclue de lui-même»... Comprendre: « s'exclure de lui-même du peuple allemand ».

On a parlé d’antisémitisme ûraffiné

Il n'y a pas plus d'antisémitisme raffiné que d’islamophobie subtile.  Celui de Heidegger est aussi lamentable qu'un autre. Ce qu'il y a d'intéressant dans la publication de ses Carnets Noirs, c'est qu'elle ruine toute tentative de blanchiment intégral de Heidegger. Il y a bel et bien chez lui « un impensé et il faut l'affronter » François Meyronnis

Indispensable travail de mémoire. Assurément !  Mais un travail de la pensée s’impose aujourd’hui quand les démons de la dénégation sortent de la bouteille comme autant de djinns malfaisants nommés  Assad, LepenWilders, de Winter et tant d’autres dont les noms sont sur toutes les lèvres.

MG



Heidegger, la preuve du nazisme par le « Cahier noir »?


http://laphilosophie.blog.lemonde.fr/2013/12/05/heidegger-la-preuve-du-nazisme-par-le-cahier-noir/

Sommes-nous à la veille d'une nouvelle "affaire Heidegger" ? Un document va bientôt permettre d'évaluer la place du nazisme dans sa pensée, preuve en mains.

Philosophe allemand (1889-1976), l'un des plus influents du XXe siècle, notamment en France, Heidegger est aussi l'un des plus controversés pour son engagement dans le nazisme. Connu assez tôt, cet engagement a longtemps fait l'objet d'un véritable phénomène de "dissonance cognitive" (savoir accompagné de refoulement) dans l'hexagone philosophique. Au point que le livre de l'universitaire chilien Victor Farias, Heidegger et le nazisme (Verdier, 1987) a pu faire l'effet d'une bombe. Plus tard encore, celui du philosophe français Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie (Albin Michel, 2005) a déclenché toutes sortes de polémiques. La publication prochaine (en mars 2014) du "Cahier noir" dans lequel le philosophe a consigné ses pensées les plus personnelles devrait permettre de trancher enfin si Heidegger a été un intellectuel égaré par une volonté de puissance passagère ou si son itinéraire politique reflète une tendance plus profonde.

L'enjeu du débat consiste à la fois dans l'estimation de la durée et de la profondeur de l'implication du philosophe dans le régime (il est adhérent du parti national-socialiste jusqu'à la fin de la guerre). Le camp des fidèles, qui cherchent à défendre à tout prix l'intégrité de sa philosophie (laquelle serait gravement compromise s'il s'avérait que celle-ci était contaminée par une idéologie criminelle) tentent de réduire à une simple "erreur politique" sa prise de fonction en tant que recteur de l'université de Fribourg-en-Brisgau de 1933 à 1934, après l'installation des nazis au pouvoir, en janvier 1933, et son fameux Discours du rectorat.

François Fédier par exemple, l'un des plus vigilants gardiens de la cité heideggerienne paraphrase dans le tout récent Dictionnaire Martin Heidegger (Cerf, 1454 p., 30€) à l'article "nazisme", un avant-propos du philosophe daté de 1934. Dans ce texte, Heidegger contesterait le darwinisme social et la vision du monde nazie défendue dans une conférence tenue à l'univsersité par un écrivain, Kolbenheyer (p. 889). Ergo, même au cœur des ténèbres, Heidegger serait demeuré d'avis que "toute réduction de l'humain à des facteurs sociaux ou raciaux est inadmissible", pense F. Fédier. Hadrien France-Lanord, auteur de l'article sur l'"Antisémitisme" du même dictionnaire nie de son côté que l'auteur d'Être et temps ait jamais été infecté par un quelconque préjugé antijuif (hormis quelques remarques picorées ça et là dans la correspondance privée du maître).

L'importance de la philosophie heidegerrienne est incontestable et cette discussion ne saurait la diminuer. Mais l'inconditionnalité dans la défense du philosophe, que déploient certains thuriféraires "ultra-orthodoxes", au-delà des évidences et des faits qui s'accumulent et vont dans le sens de la thèse opposée, constitue un phénomène en soi.

La parution en mars prochain, chez l'éditeur Vittorio Klostermann (qui publie la Gesamtausgabe, l'édition intégrale d'Heidegger) des Schwarze Hefte, les "Cahiers noirs", édité par Peter Trawny à qui l'on doit l'édition de la correspondance entre Heidegger et l'écrivain national-conservateur Ernst Jünger (1895-1998), devrait apporter des précisions décisives. Heidegger en avait prévu la parution qui devait intervenir après celle de son œuvre complète. Il s'agit d'une sorte de journal de pensée, accompagnant l'écriture de son œuvre. La prochaine parution de trois volumes de près de 400 pages, dont chacun concerne la période fatidique des années 1930, la plus féconde, devrait ainsi donner plus d'un indice sur certaines inclinations, notamment les tendances anti-"judéo-chrétienne" que le philosophe aurait alors imprimées à sa pensée.

La rumeur court déjà Paris. Mais avant la parution (en allemand) au printemps prochain de ce "Cahier noir" longtemps attendu, il demeure difficile et surtout peu sérieux de prendre position. Il est donc sage d'attendre. Plus que jamais, Heidegger est à lire...dans le texte.


"Ni accuser ni défendre"


"Ni accuser ni défendre"

Marianne : L'antisémitisme de Heidegger décelable dans les Cahiers noirs, dont la publication est imminente en Allemagne, est-il une véritable révélation ? 

François Meyronnis : Oui, bien sûr. Jusque-là, il n'y avait aucun affleurement antisémite répertorié dans son œuvre. Et seulement deux dans sa vie. En 1933, le «juif Fränkel», écrivait-il dans un rapport, et bien auparavant, dans une lettre à sa femme de 1916, il dénonçait «l'enjuivement» (Verjudung) de l'université allemande. Autant dire bien peu de chose pour un Allemand de l'époque. Par ailleurs, on sait que ses étudiants juifs estimaient qu'il n'avait pas ce genre de préjugés, et également qu'il s'était opposé à l'affichage de placards antisémites - sa première décision en tant que recteur de l'université de Fribourg, dira-t-il. Les propos tenus dans ces Cahiers privés obligent désormais à corriger ce jugement. 

Quels sont les énoncés les plus problématiques que l'on découvre dans ces documents de travail inédits ? 

F.M. : On y trouve quelques énoncés nettement hostiles aux juifs et au judaïsme, c'est vrai, mais attention on y trouve aussi beaucoup d'énoncés antichrétiens et également antinazis, des choses vraiment très hostiles au régime. Il ne cesse notamment de condamner l'antisémitisme biologique et racialiste des nazis, qui repose sur un scientisme et une métaphysique qu'il récuse l'un et l'autre. En revanche, il a beau se défendre d'être antisémite dans une note intitulée «Remarque pour les ânes», il en vient à soutenir qu'il est très difficile pour un juif de faire le saut de l'étant vers l'être. Il prétend que, pris dans le calcul et l'affairement, celui-ci ne pourrait passer d'un plan à l'autre. En somme, il n'y aurait pas de Dasein juif. Nous sommes là devant une affirmation indubitablement antisémite, et très consternante pour Heidegger. A d'autres endroits, il va jusqu'à dire que, si Husserl [le fondateur de la phénoménologie, son maître, à qui Etre et temps était initialement dédié] n'est pas allé jusqu'au bout de sa trajectoire philosophique, c'est parce qu'il était juif et donc retenu dans l'étant. Il y a aussi des passages où il parle sans ambages du «juif Freud», il est vrai pour dire que les nazis ont tort de le diaboliser, dans la mesure où le soubassement de leur doctrine biologisante participerait exactement du même fonds que le freudisme. 

Aussi philosophiquement «flouté» que cet antisémitisme puisse être, il est tristement classique dans son expression. Le «calcul», l'«affairement», tout ça évoque les propagandes les plus anciennes... 

F.M. : Il n'y a pas d'antisémitisme raffiné, en effet. Celui de Heidegger est aussi lamentable qu'un autre. Il n'a cependant aucun rapport avec celui des hitlériens, qu'il attaque à mots couverts dans son enseignement, non sans courage. Heidegger est le contraire d'un salaud. La meilleure preuve, c'est qu'il a gardé ses notations antisémites pour ses carnets privés, sans jamais en faire étalage nulle part. A partir de 1934, il prend conscience du caractère criminel du régime et n'a pas mis ses propres préjugés au service de la propagande nazie. L'épisode de la «Nuit des longs couteaux» aura mis un terme définitif à ses illusions sur Hitler. Il démissionne donc de toute charge officielle, détournant ses enfants mais aussi ses étudiants d'adhérer au parti nazi. 

Par ailleurs il faut tout de même souligner que les affirmations antisémites dont nous parlons ne forment mises bout à bout que 12 pages sur un ensemble de Cahiers qui en compte plus de 1 200.

De quelle façon ces révélations rejaillissent-elles sur l'idée que vous vous faites de la pensée de Heidegger ? 

F.M. : Ce qu'il y a d'intéressant dans la publication de ces Cahiers, c'est qu'elle ruine toute tentative de blanchiment intégral de Heidegger. Il y a bel et bien chez lui un impensé et il faut l'affronter. Celui-ci n'est pas l'antisémitisme d'ailleurs, mais il a à voir bien sûr avec son allégeance au Parti national-socialiste de 1933 à 1934. 

Rien n'est plus étranger à Heidegger que l'universalisme français. Il pense qu'il y a un lien direct, très particulier, intime entre la langue allemande et la langue grecque. Cela lui vient essentiellement de Hölderlin. Il pense que le commencement grec se donne de nouveau dans sa propre langue, ce qui fait du peuple allemand un nouveau peuple élu, et ne suppose pas beaucoup d'amitié pour les juifs. L'être se donnerait donc d'abord en grec et en allemand. Evidemment, cette thèse qui tend à envisager le latin et le français comme des sédiments ou des obstacles est liée aux invisibles de la langue allemande au moins depuis le XVIIIe siècle. Aujourd'hui, un penseur a autre chose à faire, me semble-t-il, qu'à endosser ce préjugé heideggérien. Le moment est venu de remettre en question à la fois cet implicite de Heidegger, ce lien privilégié du grec avec l'allemand, et les présupposés universalistes des Français. Sur cela, il faudrait apprendre à penser librement, avec calme. Sans chercher à accuser. Ni à défendre. La pensée de Heidegger reste d'une très grande ampleur. Rien n'est remis en cause à cet égard. 

Propos recueillis par Aude Lancelin 

* François Meyronnis est écrivain et cofondateur de la revue Ligne de risque. Dernier ouvrage paru : Tout autre (Gallimard). 





UN DICTIONNAIRE HEIDEGGER EMBARRASSÉ 

Dans l'Ontologie politique de Martin Heidegger, Pierre Bourdieu écrivait en substance que, en le lisant, il en avait conclu que, si le philosophe, après avoir adhéré au Parti national-socialiste, avait finalement pris ses distances avec celui-ci, c'était non pas parce qu'il trouvait les nazis trop durs, mais trop mous. 

Il n'y a pas d'entrée «Bourdieu» dans les 600 pages que compte le Dictionnaire Martin Heidegger publié aux éditions du Cerf. Il n'y en a pas non plus pour le Chilien Victor Farias, premier à avoir fissuré l'édifice en révélant la profondeur des liens du penseur avec le nazisme. Mais tel un diable qui sort de sa boîte, Farias apparaît de-ci de-là, toujours pour prendre des coups de patte exaspérés. 

Est-ce à dire que cet ouvrage collectif, cosigné par les ténors académiques français du philosophe allemand, n'est qu'un fatras hagiographique ? Cela serait inexact et réduire à néant un travail colossal qui offre à ceux qui veulent s'initier à l'un des penseurs les plus influents du XXe siècle un outil précieux pour naviguer dans une haute mer de concepts. Des concepts quelquefois obscurs, voire parfois totalement inconnus, comme la factivité ou l'aître. Si les opposants sont toutefois interdits de séjour dans cette entreprise de béatification, les entrées à problèmes pullulent : «Pensée juive», «Parti nazi», «Shoah», «Antisémitisme», «Hannah Arendt», «Husserl», etc. Pour «Parti nazi», Hadrien France-Lanord, le maître d'œuvre, est directement à la manœuvre. Il prend acte (difficile de faire autrement) de l'adhésion de Martin Heidegger au Parti national-socialiste, mais il se prend avec aconstance les pieds dans le tapis de son argumentation. Un exemple ? Une lettre de Martin à son frère à qui il conseillait également d'adhérer : «Je suis entré hier au Parti, "pas seulement par conviction intérieure" (c'est nous qui soulignons), mais plutôt également avec la conscience que c'est seulement en en passant par là qu'un assainissement et une clarification de tout le mouvement sont possibles.» Plus subtilement comique encore, ce témoignage à décharge d'un étudiant qui pointe que le maître, héros de la résistance passive, était «le seul professeur qui ne commençât par son cours par le "Heil Hitler" réglementaire»... Egalement auteur de la note sur l'antisémitisme, M. France-Lanord s'en tient aux faits connus lors de la rédaction du dictionnaire. On n'a rien trouvé, écrit-il, d'antisémite dans l'ensemble des œuvres publiées de Heidegger, hormis cette phrase, au détour d'une correspondance privée en 1916 : «La judaïsation [terme très péjoratif également traduisible par "enjuivement"] de notre culture et de nos universités est en effet effrayante et je crois que la race allemande devrait encore trouver suffisamment de force intérieure pour parvenir au faîte.» Troublé par les nouvelles révélations venues d'Allemagne, Hadrien France-Lanord souhaite à présent refondre sa contribution. Vœu louable, mais qui, par effet de domino, devrait, selon nous, conduire à une refonte complète du dictionnaire. 

Le Dictionnaire Martin Heidegger, sous la direction de Philippe Arjakovksy, François Fédier et Hadrien France-Lanord, Le Cerf, 1 450 p., 30 €. 

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