samedi 25 janvier 2014

DSK, la ballade du "Faune en rut"


GUY DUPLAT  la Libre



Régis Jauffret raconte, en romancier, l’affaire DSK, dans un grand tableau des vicissitudes humaines. L'ancien patron du FMI l'attaque en justice.

Le fait divers a souvent inspiré les écrivains. Qu’on pense au magnifique "De sang-froid" de Truman Capote, qui raconte un crime qui avait fait la une des médias. Ou, plus récemment, le roman d’Emmanuel Carrère "L’Adversaire", tiré de l’histoire de Jean-Claude Romand qui avait assassiné sa famille quand le mensonge sur sa vie allait éclater.

Régis Jauffret en a fait sa marque. Dans "Sévère" (2010), il s’emparait de l’affaire Stern, le banquier retrouvé mort, tué par sa maîtresse. Il remettait le couvert en 2012 avec "Claustria", qui racontait l’enfer vécu par la fille de JosefFritzl, enfermée par son père dans une cave pendant vingt-quatre ans avec les enfants qu’il lui avait faits.

Régis Jauffret a démontré qu’il pouvait transformer ces faits divers en objets pleinement littéraires. Il aime flirter ainsi avec la ligne étroite entre réalité et roman, entre enquête et réinvention, pour nous plonger dans les zones sombres de l’âme humaine, dans cette réalité glauque qui peut habiter l’humanité et qu’on chasse de nous, en disant que ce ne sont que des faits divers.

Régis Jauffret est un obsédé de ces paysages fangeux où on préfère ne pas trop se balader, choisissant plutôt de les cantonner dans les magazines people. Ses romans, splendidement écrits, donnent cependant envie d’ouvrir grand les fenêtres pour croire qu’il y a encore un monde où les oiseaux chantent.

FÉES ET OURSONS

Le voilà dans un roman fort attendu de cette rentrée, faisant feu de l’affaire DSK. On croyait pourtant en être écœuré par le déferlement des médias et des livres sur cette saga inimaginable qui avait vu "un dieu de la finance" tomber aux enfers pour une fellation qui aurait été imposée à la va-vite à une femme de chambre. Mais l’écriture parvient encore à nous surprendre. DSK, lui, n’a pas apprécié et annonce qu’il va attaquer en diffamation.

Si Régis Jauffret a mené l’enquête, a revisité tous les lieux de l’affaire, s’il a rencontré, au Sénégal et en Guinée, les proches de Nafissatou Diallo, n’attendez aucune révélation croustillante, aucun scoop. L’essentiel n’est pas là, même si après avoir lu "La Ballade de Rikers Island", on voit forcément autrement les protagonistes de l’affaire. L’histoire est si connue qu’il faudrait venir de Mars pour être surpris. Il n’y a pas de suspense dans ce récit, qui débute quand l’affaire éclate et qui ne porte que sur les quelques jours qui ont suivi, où DSK fut transféré au bagne de Rikers Island. Le titre du roman est une allusion à "La Ballade de la geôle de Reading" d’Oscar Wilde, enfermé pour homosexualité.

Comme chaque fois, Jauffret déploie un style ample, virtuose, à l’imagination débridée. C’est un écrivain, pas un faiseur, même s’il a tendance à trop "tirer" sur ses sujets.

Jamais, il ne cite les noms de DSK, ni Anne Sinclair ou les autres. C’est un roman allégorique. La seule qui garde son nom, et ce n’est pas fortuit, estNafissatou Diallo.

Le roman devient un grand tableau des vicissitudes humaines et le vrai DSK se transforme ici, dans un portrait à charge, en ogre priapique, en Faune en rut perpétuel. Jauffret est sans pitié quand il imagine la fin, un jour, de son héros : "Lorsque la vieillesse l’atteindrait, il pourrait même abandonner les excitants, installer les comprimés sur sa table de chevet, rien qu’en les regardant sentir monter en lui la longue série d’orgasmes qu’ils lui avaient donnée, et éprouver la commotion du plaisir en mouillant sa couche. Il s’adonnerait aux nombreux délices de la caducité, montrant son pénis rabougri, bougon, sombre comme un souvenir lointain, à l’écran qu’on aurait placé au pied de son lit pour le distraire de contes de fées, de dessins animés, de documentaires sur les oursons."

Si Jauffret peut être très cru, sa prose dépasse l’histoire vraie de DSK, même s’il lui arrive d’imaginer un lien entre son destin et le tremblement de terre que DSK vécut enfant à Agadir.

HOCHET DE CONSOLATION

Dans cette nage en apnée dans les mœurs du XXIe siècle, Jauffret prend le parti des femmes. Celles excisées en Afrique, violentées en Occident. Il voit les hommes comme "des femmes, ratés par les dieux, qui leur avaient alors collé ce hochet au bas du ventre pour les consoler".

Anne Sinclair surnage, victime aussi, digne, décidée dès l’annonce, à rompre mais pas sans avoir une dernière fois maquillé son visage et étalé les millions pour sauver son volage compagnon. Jauffret a été en Afrique, et il se met lui-même en scène comme le quatrième personnage, avec ses doutes et ses vaines recherches. Il raconte son errance et le gouffre qui existe entre l’Afrique si pauvre et New York si vaine. Si, des deux côtés, l’argent est roi, les bakchichs africains sont d’un euro et les prix des avocats américains sont en millions.

Nafissatou Diallo garde son mystère mais se transforme en victime expiatoire de son continent, des hommes, du racisme ambiant. Le roman se termine par sa question au directeur du Sofitel, après "l’accident" de la chambre 2806 : "Est-ce que tous les clients ont le droit de faire tout ce qu’ils veulent avec nous ?"

Le dernier chapitre pourrait donc cependant se jouer devant les juges, sur la question du droit d’un écrivain à s’emparer d’un fait divers.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA PARABOLE DU MAUVAIS PRESIDENT ou LE GRAND MALENTENDU INTERCULTUREL


C’est un vrai sujet de roman, un scénario de film et surtout une allégorie amorale de notre temps, que cette improbable rencontre dans la suite royale de Manhattan entre la soubrette de couleur, pauvre immigrée africaine éblouie par le rêve américain et le superman cosmopolite, patron incontesté du puissant FMI et candidat Président de la République, donné gagnant par les bookmakers des medias.

Juliette en uniforme de soubrette « vertueuse », noire, pauvre et quasiment illettrée, en quête d’une nouvelle virginité identitaire croise, malgré elle, un avatar du divin marquis, bardé de diplômes et de certitudes, polyglotte distingué, à l’aise dans autant de langues que de cultures.

Point de coup de foudre entre la bergère désargentée, et le prince désenchanté mais un coup de rein, sinistre comme le brame du cerf, brutal comme son rut de mâle dominantPourtant, cette passe sommaire ne passera pas, s’éternisera menottes aux mains dans les prétoires lugubres de la justice yankee peuplée de zélés procureurs mercenaires et d’avocats dorés sur toge.

Allégorie de notre monde, sous la forme d’une partie de catch truqué entre un bourreau priapique et la «  victime expiatoire de son continent, des hommes, du racisme ambiant »

Cela ressemble à un remake de l’allégorie des frasques du divin Zeus enlevantmétamorphosé en taureau blanc, la belle Europe, sa dernière proie soumise à son bon plaisir. Métaphore de la domination esclavagiste ?

Et la métaphore de l’interculturel cosmopolite ce serait quoi?

Elle serait moins sexy, mais plus éthique: je songe à la parabole du bon Samaritain, sans doute la meilleure trouvaille de Jésus.

MG

Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent, le laissant à demi mort. Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l'ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu'il le vit. Il s'approcha et banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôte, et dit : Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit : Va, et toi, fais de même". 

Ceci est en effet la quintessence la parabole de la fraternité interculturelle.

"Nous sommes tous frères dit la bible, ce qui ne retiendra pas la main de Cain de tuer Abel ou les fils de Jacob de martyriser leur frère Joseph.

Il y des frères ennemis : Etéocle et Polynice et tant d’autres qui se vouent une haine si mortelle quils finissent par se tuer l'un l'autre, comme les islamistes shiites et sunnites ou les chrétiens d’obédience catholique au protestante chez nous autrefois.

"Qui est notre frère ?" demande un docteur de la Loi à Jésus qui l’invite à« aimer son prochain comme soi-même. »  Certes mais "qui est mon prochain ?"demande l’érudit.

Le prochain c'est celui qui gît par terre, brutalisé par les brigandsil est dans la difficulté, autrement dit : c'est le tiers et le quart monde, c’est aussi la soubrette africaine de l’hôtel Sofitel de Manhattan.

Entre Juifs et Samaritains, deux peuples très proches, c’était la haine corseQuand un Juif rencontrait un Samaritain, ils changeaient de trottoir et crachaient par terre en signe de mépris. La Samaritaine du puits s’étonnait, à juste titre, que Jésus lui demande de puiser de l’eau. C’est lui qui étanchera sa soif.

Le prochain, le frère, c'est l’autre dont le visage nous interpelle et nous force à réagir comme l’a montré Levinas. Le prochain, pour le noir, c'est le blanc, et pour le blanc, le noir, idem pour les riches et les pauvres : la soubrette de Manhattan face au président dénudé.

Le prochain c'est aussi l'étranger, l’ami du chemin comme dit le coran. Il y avait autrefois une loi dans l Israël biblique qui disait : "Tu ne maltraiteras pas l'étranger au milieu de toi, tu te souviendras que tu as été étranger dans le pays d'Egypte". 

Vis-à-vis de cet étranger du chemin, de ce prochain pas forcément proche, la parabole nous enseigne qu'il y a trois réactions possibles:

La première est celle des brigands voyant arriver leur prochain le détroussent sous prétexte  que « ce qui est à toi, c'est à moi ! » C'est la logique des pickpockets, des escrocs, des gangsters et aussi de ceux qui agissent de même sous le couvert de la légalité. Ce sont tous les adorateurs du veau d’or qui vendent de la camelote à des gogos qui l'achètent aveuglément, qui lui offrent deux trois articles soldés pourvu qu’il se présente nu à l’ouverture du magasin. C’esaussi la réaction du client roi qui consomme la femme de chambre comme si elle faisait partie du forfait, au même titre que le petit déjeuner.

Deuxièmement il y a la réaction du prêtre, celle du lévite et du chacun pour soi : "Ce qui est à toi est à toi et ce qui est à moi c'est à moi". C'est la philosophie de l’indifférence, du chacun pour soi qui s'en lave les mains.

 Troisième réaction possible , celle du bon Samaritain. A la question "Qui est ton frère ?" il répond : "Mon frère, c'est le Juif". A la question "Où est ton frère ? Il répond "Il est là, il gît assommé par terre dans son sang, et moi je suis à côté de lui"." A la question « Qu'as-tu fait pour ton frère ?" Il répond "Je me suis arrêté, je l’ai secouru car je suis secourable - et j'ai payé à l’aubergiste mon écot pour le soigner".


La vraie fraternité, c'est celle que nous partageons avec les autres, non pas pour qu'ils s'occupent de nous, mais surtout pour que nous nous occupions d'eux. Comme disait encore Jésus : "Il y a plus de joie à donner qu'à recevoir". 

Le coran, allégorie de l’Agir Bellement, dit les choses autrement :

« nul bienfait à personne ne vise la récompense » 

« Qui fait une oeuvre salutaire, c'est pour soi- même ; qui fait le mal, c'est contre soi-même. »

L’impératif catégorique de Kant résume et comprime cela en une formule choc : "Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle"

Rien de ce que l’on fait n’est sans conséquence, c’est le béaba de l’éthique universelle.

MG.

 

 

 

 

 

Aucun commentaire: