mercredi 1 janvier 2014

Faisons un rêve


Jacques Attali

L’année 2014 s’annonce sous les plus mauvais auspices : dans le monde, même si la reprise de la croissance et de l’investissement semble s’annoncer, aux États-Unis et dans quelques pays émergents, comme le Mexique, le Nigeria et l’Indonésie, en réalité, cette croissance ne sera, l’an prochain , pour l’essentiel, financée que par une aggravation de la dette publique et par l’émission monétaire ; les inégalités seront de plus en plus grandes ; les fruits de la croissance seront de plus en plus confisqués par une minorité ; les manifestations du protectionnisme de plus en plus nombreuses et efficaces. Rien ne sera plus propice à l’exaspération des peuples et à la rage des extrémistes. En particulier, aux États-Unis, il faudra choisir entre la poursuite de la croissance monétaire et la rigueur budgétaire, ce qui dans les deux cas peut provoquer des catastrophes.

Sur le terrain militaire on peut s’attendre à des conflits sur toute la planète, dont certains sont déjà là : au Sahel, en RDC, au Sud Soudan ; d’autres menacent : entre la Chine et le Japon, entre Iran et Israël. En matière d’environnement, on peut s’attendre à des catastrophes naturelles de plus en plus lourdes, provoquées par les changements climatiques.

A l’échelle européenne, la croissance ne sera pas au rendez-vous, le chômage ne se réduira pas, le niveau de vie continuera de stagner ou de baisser, la dette publique deviendra hors de contrôle en Grèce, au Portugal, puis en Italie et en France ; les élections de mai se traduiront presque partout par une forte montée des partis extrêmes, qui influeront sur les décisions du prochain parlement européen et paralyseront toute avancée fédérale. Les accords sur l’Union Bancaire, qui viennent d’être annoncés à grands coups de trompe, se révèleront inapplicables, faute de révision des traités ; et toute la crédibilité de l’édifice de l’euro sera, une nouvelle fois, remise en cause. Jamais l’avenir de l’Europe ne paraitra plus sombre.

En France, l’année s’annonce bien pire encore : une économie en croissance zéro, ce qui signifie une baisse de pouvoir d’achat et un chômage en hausse ; un déficit non réduit ; une dette croissante ; un parti raciste devenant le premier parti de France aux élections européennes, après avoir fait son entrée dans un très grand nombre de conseils municipaux, une fuite des forces vives, un reflux des investissements étrangers, une majorité politique aux abois, tentée de trouver une issue en se radicalisantLa France deviendra alors la cible de toutes les attaques des marchés, jusqu’à passer sous le contrôle d’une humiliante troïka.

Ce scénario du pire est le plus vraisemblable. Pourtant l’histoire nous apprend que, quand quelque chose dans l’avenir nous parait certain, c’est qu’il n’aura pas lieu. Alors, on peut se prendre à rêver que 2014 se terminera bien mieux qu’il ne s’annonce.

La croissance américaine pourrait enfin s’appuyer sur des décisions budgétaires enfin raisonnables ; le progrès technique pourrait commencer à avoir un impact sur la croissance, et sur l’emploi. En particulier, des innovations significatives pourront améliorer significativement l’efficacité de l’usage de l’énergie. La croissance pourrait interrompre le cercle vicieux du protectionnisme. Les conflits pourraient aussi s’éloigner, grâce à l’intervention efficace des forces françaises et africaines ; et la paix revenue pourrait aider les pays du Sahel à se brancher sur la croissance nigériane. Pour l’Europe, une élection européenne moins radicale que prévue conduirait à la mise en place d’un vrai projet fédéral, distinguant la zone euro de l’Union Européenne, à laquelle pourrait adhérer la Turquie et l’Ukraine.

Enfin, en France, on se prend à rêver à un président prenant dès janvier des décisions courageuses, pour reprendre le contrôle du groupe parlementaire socialiste et obtenir de lui qu’il veuille bien réformer enfin la formation permanente, bien au-delà de l’accord timide des partenaires sociaux ; mettre à plat les dépenses publiques, et lancer de courageuses économies, en particulier par la suppression de l’échelon départemental. Un tel comportement, accompagné d’une conduite claire et sincère d’un projet pour le pays et l’Europe, peut conduire à un recul du Front National, et à un retour de la confiance des investisseurs étrangers.

L’année 2014 y sera donc jouée au plus tard fin février, pour le meilleur et pour le pire….

Dans ce monde plus dangereux que jamais, chacun sera de plus en plus tenté de se replier sur son bonheur personnel. Même si cela le pousse à oublier les autres, à ne penser qu’à lui, à quitter son pays. En agissant ainsi, on aurait tort : l’égoïsme n’est toujours qu’une façon de retarder les échéances. Quoi qu’il arrive, nous ne sommes pas spectateurs du monde. A nous de faire en sorte dès aujourd’hui, par l’action, le vote, la révolte, le sourire, de faire que 2014 soit une très bonne année.

j@attali.com

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

QUELS VOEUX POUR 2014 ?



Oui, j’ai décidé de renoncer cette année à cette connerie de fête de la saint Sylvestre et de réveillonner, à ma manière, derrière mon PC, en réfléchissant à 2014, dans la nuit noire déchirée par les fusées des artificiers amateurs : ultime délire consumériste.

N’ayant bu que de l’eau gazeuse, par dérision, je ne puis m’empêcher de penser au réveillon de janvier 14 d’il y a cent ans avant que de vraies fusées, les obus et des pluies de balles traçantes ne strient le ciel au moment de la préparation des grandes offensives.  

Notre démocratie sombrera-t-elle doucement dans le néant, par entropie ou quelqu’ autre raison ? La corruption généralisée, la folie lepénienne  ou assimilée, le délire islamiste, le totalitarisme technologique  qui nous surveille plus efficacement que la Stasi, le NKVD ou la Gestapo réunis ?

Tout cela est devenu tellement prévisible. Nous sommes, nous le savons bien,trop nombreux sur cette pauvre planète surexploitée au bénéfice d’une poignée de super privilégiéscomme aux dernières années précédant la chute de la Bastille.

Je songe surtout aux dernières fusées du feu d’artifice avant l’aube du premier janvier 14, il y a cent ans aujourd’hui même.  C’est l’année des 18 ans de mon grand-pèreun bon vivant ne sachant ni le grec, ni le latin et qui aimait tellement la vie, la fête, les cotillons. Il passera, il l’ignore encore, les trois  réveillons suivants dans les boues, in Flander’s Fields, à ruminer dans sa capote mouillée, sous son casque froid et dans son parler bruxellois sur l’absurdité de la situation tandis qu’à portée d’obus, Ernst Jünger savourera jusqu’à la jubilation les pluies de balles sous les « orages d’acier ».  Blessé 20 foisJünger portera fièrement la croix « pour le mérite » tandis que mon grand-père infirmier apprend à conduire l’ambulance dans la cour de l’hôpital militaire.  Destins croisés !  Tous deux survécurent, puisque je suis là pour en témoigner.

Partis la fleur au fusil, beaucoup ne reviendront pas, où seront mutilés à vie.

Ils avaient tous -Anglais, Allemands, Français et même les petits Belges- été chauffés à blanc par un enseignement belliciste, chauvin et revanchard.

Dans notre monde actuel sous haute tension internationale « plus dangereux que jamais, chacun sera de plus en plus tenté de se replier sur son bonheur personnel. » Cela pousse beaucoup de jeunes de 18 ans « à oublier les autres, à ne penser qu’à soi, à quitter son pays. »

Agir  ainsi, c’est avoir tort nous dit Attali : « l’égoïsme n’est toujours qu’une façon de retarder les échéances. Quoi qu’il arrive, nous ne sommes pas spectateurs du monde. A nous de faire en sorte dès aujourd’hui, par l’action, le vote, la révolte, le sourire, de faire que 2014 soit une très bonne année. »

Et ceci est tellement vrai pour nous autre Belges, qui cette année disposerons chacune et chacun de trois voix (une régionale, une nationale et une européenne) pour dire ce que nous voulons et ce que nous ne voulons à aucun prix. Il ne faudra pas y aller avec des pieds de plomb. Il ne faudra pas cocher les cases au hasard mais en toute connaissance de cause.

Faisons donc un rêve, puisqu’Attali nous y invite, et rêvons ensemble avec Edgar Morin, un des derniers grands sages vivants d’Europe, d’un enseignement de la complexité, du pluralisme culturel cosmopolite, une vraie promesse de « plus jamais ça

 

MG

 

 

 

 

EDGAR MORIN : "IL FAUT ENSEIGNER CE QU'EST ÊTRE HUMAIN"




LE MONDE | 25.10. Propos recueillis par Maryline Baumard

Le sociologue et philisophe Edgar Morin.

Edgar Morin, sociologue et philosophe, directeur de recherche émérite au CNRS, plaide pour une prise en compte de la complexité dans l'enseignement. 

 

QUELLE EST LA MISSION DES ENSEIGNANTS DU XXIE SIÈCLE ?

 

Edgar Morin : La mission essentielle de l'enseignement est de nous préparer à vivre ! Or il manque à l'enseignement, du primaire à l'université, de fournir des connaissances vitales. Ainsi, on n'enseigne pas ce qu'est être humain : les savoirs sont dispersés et compartimentés dans les sciences humaines et les sciences biologiques. On enseigne le cerveau en biologie et l'esprit en psychologie, alors qu'ils ne font qu'un.

 

VOUS SOUHAITEZ MÊME QU'ON ENSEIGNE DÈS LE PRIMAIRE DES NOTIONS D'ÉPISTÉMOLOGIE : QU'EST-CE QUE LA CONNAISSANCE ?

 

On donne des connaissances sans enseigner ce qu'est la connaissance. Toute connaissance est une traduction suivie d'une reconstruction cérébrale, qui subit le risque d'erreur et d'illusion. Pourtant, nous sous-estimons l'erreur dans nos vies privées et citoyennes. Quelle erreur ! Il faut enseigner la part de risque et d'illusions inhérentes à la connaissance. Cela a un sens dès l'école primaire, où on peut le faire à partir des erreurs et des élucidations de l'élève.

D'ailleurs, je trouve que, par la pluridisciplinarité de sa compétence, le maître du primaire est plus réceptif à l'interpénétration des connaissances que celui du lycée ou de l'université, jaloux de sa souveraineté disciplinaire.

 

On n'enseigne pas non plus la compréhension d'autrui et de soi-même, ce qui est également vital. Je pourrais continuer et citer les thèmes à introduire, comme l'affrontement des incertitudes ou la mondialisation.

 

VOUS PORTEZ UN REGARD SÉVÈRE SUR L'ENSEIGNEMENT ACTUEL...

 

Non. Triste. Il ne rend pas apte à traiter nos problèmes fondamentaux et globaux, alors que nous pourrions puiser dans l'acquis des disciplines les connaissances nécessaires. Les disciplines sont nécessaires, mais leur clôture est néfaste. La séparation des savoirs crée une nouvelle ignorance. Savoir les relier nécessite une connaissance qui réponde aux défis de la complexité de notre monde social et planétaire.

 

UN MOYEN D'INTÉRESSER DES ÉLÈVES QUI, EUX, ONT CETTE CONSCIENCE DE LA COMPLEXITÉ ?

 

Les élèves ne peuvent qu'être intéressés par ce qui les inscrit dans l'univers physique et biologique, par ce qui les amène à découvrir la complexité humaine. Ainsi, la littérature contient non seulement de l'art, mais aussi des connaissances de nos vies subjectives et concrètes. Le roman a une supériorité sur les sciences humaines, qui abordent la réalité humaine de façon fragmentée et objectivée, comme extérieure à nous. Le roman est une évasion dans l'imaginaire, mais aussi un moyen de connaître la subjectivité humaine. Comme l'a dit le grand écrivain argentin Ernesto Sabato, « le roman est aujourd'hui le seul observatoire d'où l'on puisse considérer l'expérience humaine dans sa totalité ».

 

ET COMMENT LANCER UNE TELLE RÉVOLUTION ?

 

Il faut sans cesse s'appuyer sur une avant-garde agissante. Il n'existe jamais de consensus préalable à l'innovation. On n'avance pas à partir d'une opinion moyenne qui est, non pas démocratique, mais médiocratique ; on avance à partir d'une passion créatrice. Toute innovation transformatrice est d'abord une déviance. Ce fut le cas du bouddhisme, du christianisme, de l'islam, de la science moderne, du socialisme. Elle se diffuse en devenant une tendance puis une force historique. Il nous faut une révolution pédagogique équivalente à celle de l'Université moderne, née à Berlin au début du XIXe siècle. C'est cette université, aujourd'hui mondialisée, qu'il faut révolutionner, en gardant ses acquis, mais en y introduisant la connaissance complexe de nos problèmes fondamentaux.

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